
Avec son 1er concerto pour piano créé par lui-même à Moscou en 1912 Prokofiev (né en 1891) a sensisblement bouleversé les attentes du public, tout en remportant un succès fulgurant. – Après ce premier triomphe il accompagne sa mère à Paris, puis à Royal, une station thermale dans le Massif Central. Échoué dans un lieu peuplé de vieillards il va s’ennuyer à mourir. Le palliatif? Un piano en location sur lequel il travaille comme un forcené son 2e concerto en sol-mineur op. 16 dont la création est prévue pour l’été de la même année 1913, une oeuvre qui frôle le romantisme, assaisonnée cependant de dissonances cinglantes. Craignant que son fils se surmène au piano maman lui conseille d’aller se dégourdir les jambes en Suisse – une idée top!


On se procure la carte, les horaires des trains et le guide « Itinéraires de la Suisse » d’Adolphe Joanne. Notre jeune voyageur est méticuleux, voire maniaque. Il planifie son voyage jusqu’aux moindres détails. – Le 7 juillet il prend congé de maman, laissant ses bagages auprès d’elle pour ne pas s’encombrer: une petite valise et un pardessus vont suffire. Dans le train pour Genève le jeune homme navigue dans une sphère de bonheur, c’est qu’une lettre de son amie l’a rejoint juste avant son départ. – Toujours avide de ne rien manquer du paysage il ne sait de quel côté s’installer pour recueillir les beautés en route. Arrivé à Genève il se dirige avec le compagnon de son compartiment vers l’Hôtel International. Cet Américain lui annonce son départ de demain pour sa ville préférée de Lucerne, Genève étant peuplée de ‘cocottes’ dont il n’a nullement envie. – Le lendemain Prokofiev va à la gare pour s’acheter un abonnement général des transports publics, puis un équipement sportif en vue des randonnées en montagne. – Il descend du train à Chamonix d’où il monte à pied jusqu’à Montenvers (1913 m.). Le jeune marcheur jouit d’une vue splendide sur la « ravissante vallée de Chamonix ». La sortie d’un lendemain hivernal sur le glacier tout près s’avère périlleuse. Son guie abandonne le client à mi-chemin, si bien que Prokofiev a toutes les peines à retrouver les sentiers du retour. Grelottant et déçu par le temps maussade il descend en train vers la vallée du Rhône. A peine passé la frontière suisse il s’extasie en voyant les précipices, les tunnels hélicoïdaux et le tracé taillé dans les pentes raides, tout en louant le génie des ingénieurs qui ont relevé le défi des montagnes. Arrivé à Vernayaz en Valais, la station entre Martigny et Villeneuve il continue dans le train riverain, un trajet qui lui permet d’admirer le « charmant lac qui a pu préserver son aspect naturel, ses rives ornées d’une végétation luxuriante et dotée d’hôtels de charme. » – Prochaine escale: Montreux, le « joyaux du Lac Léman » selon le guide Joanne. Après un tour en ville on se dirige vers Clarens pour y visiter le cimetière d’où la vue est superbe. Prokofiev s’étonne d’y trouver de nombreuses tombes russes. – Le steamer le porte ensuite à Ouchy d’où le funiculaire transporte les passagers au centre de Lausanne, une autre ville à parcourir le guide en main. – Notre visiteur s’accorde la qualité du « touriste complet » (cf. son journal): le parcours dans la cité est chronométré, l’on ne s’attarde pas aux choses banales – et l’aspect des touristes anglais (qui surgissent nombreux ici) avec leurs bagages encombrants et leurs manière maladroites semble l’amuser, autant que les deux filles russes croisées dans la rue. Pour le dîner Prokofiev redescend à Ouchy pour y savourer « la colorisation rose du soleil couchant et le clapotis des vagues. »

crépuscule à Ouchy (dom. public)
Avant de se coucher il retient dans son journal les impressions de la journée: « …un nombre incroyable de Russes… » et de prétendre que le russe est la langue étrangère la plus souvent entendue dans ce pays.- Le lendemain il se fait réveiller de bonne heure pour profiter de la lumière matinale. Et de fait: la vue sur le bassin lémanique est époustouflante depuis la plate-forme du ‘Signal de Lausanne’ au parc de Sauvabelin au-dessus de la ville. – Le train de 08.00 h. le conduit sur les rives du Lac de Neuchâtel. Descendu à Yverdon au bord du lac Prokofiev est pris de plein fouet par les rafales de vent, et les vagues propulsées contre le bastinage du port lui semblent comme des chevaux blancs au galop. Contrairement à la surface lisse du Lac de Genève celui de Neuchâtel montre son tempérament déchaîné. Désireux de rejoindre Neuchâtel en bateau Prokofiev s’informe d’abord sur les risques. Rassuré par le batelier il monte avec d’autres passagers, mais le trajet n’a rien de relaxant: un vent tempêtueux balance le steamer comme une coquille de noix, si bien que notre passager court dans tous les sens, titubant comme un ivrogne. Descendu sain et sauf à Neuchâtel il jette un rapide coup d’oeil à la ville avant de continuer sur Berne où, le nez dans son guide, il déambule dans les galéries de la vieille ville, méditant à l’occasion sur l’origine du nom de la ville, un nom issu de « Bär » (ours), son animal héraldique dont on aperçoit l’effigie partout en ville. Le journal du voyageur évoque aussi la construction ingénieuse de la ville à l’intérieur de la boucle de la rivière de l’Aar. Le parcours finit devant la fameuse horloge ‘Zytglogge’ (carillon du cadran) avec son mécanisme sophistiqué.

Le Lac de Thoune offre à notre pèlerin de nouvelles délices (voir le séjour de Brahms ici 30 ans auparavant). Par une temps splendide il aldmire la couleur d’acier de sa surface et du vert foncé de ses rives qui « font un ensemble harmonieux avec la Jungfrau légèrement rose à l’horizon (…), un vrai chef d’oeuvre ». Tourné vers le sud il est bouleversé en voyant la montagne pyramidale qui « a l’air d’un diamant gigantestque illuminé. » Il apprend par les gens de la région que sur le sommet il y a un hôtel. Pourquoi ne pas y passer une de ses prochaines nuits?

Ferdinand Hodler, Lac de Thoune avec le Niesen au sud, 1910 (dom. public)
Mais d’abord il faut rejoindre Interlaken en bateau. Descendu à l’embarcadère il se retrouve face à une enfilade d’hôtels de charme aux façades illuminées. Le guide lui conseille de séjourner au moins quatre jours dans ce lieu (Clara Schumann y comptait parmi les habitués), mais Prokofiev n’a plus qu’un deuxième jour à disposition, ce qu’il ne regrette point, puisque le site où pullulent les Russes est vite vu. Il lui tarde de rejoindre le sommet du Niesen en bateau puis en téléphérique. Arrivé sur le sommet il observe les autres touristes d’un oeil malicieux: leurs façons de tenir leur guide devant le nez le binocle en main, leurs précautions en faisant quelques pas timorés près du précipice, leurs frissons devant l’abîme et le retour précipité vers la cabine pour la descente. Prokofiev va examiner le panorama depuis la plate-forme: les deux lacs à ses pieds, les sommets enneigés alentour, mais l’ouate de quelques nuages enveloppe la cime à l’improviste. – La nuit passée en chambre double avec un Allemand sera fortement perturbée à 4 heures du matin par l’invasion bruyante d’une troupe de touristes arrivés à pied sous la pluie nocturne. – Le lendemain le programme prévoit la traversée du Lac de Brienz. Vu que le train riverain est retardé le bateau attend pour embarquer ses passagers. Prokofiev trouve que les trains suisses sont toujours en retard, contrairement à l’Allemagne où sévit la manie de la ponctualité (situation renversée aujourd’hui!). Brienz se présente sous la plus belle lumière matinale, et la suite se fait par le train qui s’élance jusqu’au col du Brünig, en redescendant vers les autres lacs de la région. On descend à Alpnachstaad pour faire le dernier trajet de nouveau en bateau jusqu’à Lucerne. En glissant devant les rives il disserte sur les différents profils des lacs suisses: le Léman le plus gentil, celui de Neuchâtel le plus rude, le Lac de Thoune le plus poétique, celui des quatre Cantons (Lac de Lucerne) le plus intéressant et varié. En frôlant la rive du site de Tribschen, la résidence de Wagner, il est surpris par la modestie de la villa où est né le « Ring ». Accosté à Lucerne Prokofiev est accueilli sous la pluie, et son guide le pousse à continuer sans tarder vers la région d’Uri pour y visiter le « Pont du Diable » qui rappelle le passage du général russe Souorov en 1799 avec son armée, un hotspot que Mendelssohn, Schumann et Wagner avaient déjà visité lors de leurs pérégrinations dans les Alpes suisses.

Prokofiev y retient la « beauté sauvage » au-dessus d’un « ravin redoutable », la scène « extrêmement pittoresque ». Le retour sur le Lac des Quatre Cantons à partir de Flüelen est un véritable ravissement: la surface du lac scintillant, les couleurs d’un temps splendide, les passagers bien habillés, en somme une atmosphère vacancière. Au deuxième passage devant Tribschen il est frappé par la lumière rougeoyante reflétée dans les vitres de la villa, ce qui lui rappelle la scène de la Walkyrie où l’épée Notung reflète les flammes du feu.

Lucerne l’accueille le lendemain sous un beau soleil et par une population « gaily clothed », un aspect auquel Prokofiev est très sensible, étant lui même tiré à quatre épingles depuis sa jeunesse.
En qu’en est-il du Rigi, la montagne incontournable selon son guide? Prokofiev s’en fiche royalement, se rebellant pour une fois contre le diktat des guides. Trois heures de balade à Lucerne feront l’affaire et il monte dans le train pour Rapperswil d’où le steamer le portera en deux heures à Zurich. Contrairement aux autres lacs, le Lac de Zurich lui semble moins intéressant: lisse, aux rives plates, sans montagnes ni prèsqu’îles autour, mais tout de même « agréable ». Après la nuit à l’hôtel près de la gare il se rend de bonne heure à la poste pour y retirer les lettres de maman et de Marinochka Popova. L’agence Thomas Cook & Sons lui délivre un billet pour Berlin avec une réservation en wagon-lit jusqu’à Nuremberg. Mais avant de quitter la Suisse, Prokofiev s’offre une escale à Neuhausen près de Schaffhouse pour visiter les fameuses Chutes du Rhin, le site immortalisé déjà par Felix Mendelssohn Bartholdy:

Impressionné par ces tourbillons écumeux Prokofiev s’imagine y descendre dans un torpédo afin de savourer pleinement sa décharge d’adrénaline. – Le guide lui signale la ville proche de Schaffhouse, la ville qui aurait le mieux conservé le patrimoine du moyen âge.

Notre visiteur n’y rencontre que poussière et murs délabrés. Dans un lieu protégé il se met à relire son journal avant le départ du train pour Zurich. La ville bruyante et pleine de vie lui rappelle Paris et il s’extasie de son illumination merveilleuse. Dans un restaurant de la ‘Bahnhofstrasse’, l’avenue branchée de la ville, son regard est totalement accaparé par une serveuse « si élégante, si pleine de grâce et de charme » qu’il ne peut la quitter des yeux, de peur de « manquer un seul de ses mouvements ».
Le train de nuit du 16 juillet portera Prokofiev an Allemagne. A Berlin ce sera le revoir avec sa mère, avant que l’on aille rejoindre St-Pétersbourg, quelues jours avant la création de son 2e concerto pour piano auquel il n’a plus touché après son depart de Royat. Même si dans son journal de voyage il n’y fait pas la moindre allusion il l’a certainement eu à l’esprit au cours de ses aventures en Suisse.
SOURCE: Serfey Prokofiev, Diaries 1907-1914 (traduit du russe par Anthony Philips), Cornell University Press, Ithaca N.Y. 2006
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