« Dans Lohengrin la part mélodique me semble encore davantage développée à la manière wagnérienne. C’est dans cet opéra que le maître a atteint le sommet de son inventivté mélodique particulière, et c’est pourquoi j’aimerais considérer ce Lohengrin comme le plus beau, le plus noble, le plus accompli et le plus majestueux chef d’oeuvre de Richard Wagner. » – Par ce commentaire élogieux Salomon Jadassohn renvoie le lecteur de son livre sur Wagner aux années 1848-1852, la période de son propre séjour à Weimar à l’âge de 18 ans sous la tutelle de Franz Liszt, après qu’il a abandonné le conservatoire de Leipzig où ses compositions n’ont pas réussi à s’imposer contre les oeuvres de son concurrent Carl Reinecke.

Liszt est à l’apogée de sa créativité. A côté de ses oeuvres sacrées il revient à la composition pour piano (la Sonate en si-mineur, les Études). Jadassohn n’est qu’un maillon dans le cercle des disciples autour du maître, mais il apprend à connaître ici la littérature de haute virtuosité comme pianiste et – en plus -l’art de l’improvisation.
Après que le jeune Wagner a échappé en 1849 à son arrestation lors de l’insurrection populaire de Dresde il rejoint Franz Liszt, son protecteur, à Weimar. Liszt dirigera la création de Lohengrin l’année suivante, pour le jeune Jadassohn une révélation. Sur quelle route se dirigera la carrière de notre jeune homme? Celle du pianiste lui semble peu prometteuse, vu qu’une ancienne fracture du poignet lui impose des limites. De retour à Leipzig il s’inscrit auprès du professeur de composition le plus prestigieux du lieu: Moritz Hauptmann, le maître de la rigueur, qui méprise d’ailleurs la musique italienne en la déclassant comme « marmalade mieilleuse ». Lors du décès en 1868 de Hauptmann Jadassohn organise un concert en hommage à son maître, avec au programme son Quatuor à cordes op. 10 qu’il lui avait dédié deux ans avant.

Notre jeune compositeur, né en 1831 à Breslau (Wroclav) en Silésie, se hasarde à 20 ans sur un terrain périlleux à la recherche d’un écho ici même à Leipzig. Une intégration dans la bonne société bourgeoise s’avère rocailleuse. En tant que juif Jadassohn se heurte aux obstacles traditionnels, il n’y a que l’assimilation inconditionnelle qui ouvre des portes ou – à la limite – la converson (voir le cas de Mendelssohn). La vie culturelle dans la capitale de la Saxe fleurit dans les salons, on y apprécie les pièces grâcieuses, le charme perlé du piano, en dépit de certaines voix qui condamnent ce genre de musique ‘bon marché’. Jadassohn s’y conforme et ses pièces caractéristiques comme ses valses suscitent la curiosité du public, comme p.ex. son Albumblatt op. 7, un morceau innocent à jouer là l’arrière-fond pour une société en pleine conversation et enveloppée dans un nuage de fumée:

Le succès de ces pièces va éveiller l’intérêt des éditeurs et Jadassohn réussit à parquer auprès d’eux des compositions comme la Sonate pour violon et piano op. 5 et son Quatuor op. 10. Même la prestigieuse ‘Zeitschrift für neue Musik’ (fondée par Schumann) lui consacre un article élogieux. Suivront alors l’édition de ses Romances, Barcarolles ou Impromptus dans la tradition de Chopin, en somme des miniatures accueillies avec bienveillance, mais avec sa Première Symphonie op. 24 en do-majeur il ouvre une nouvelle brèche: L’exécution du 15 nov. 1860 au Gewandhaus lui vaut une belle reconnaissance dans la presse: « La symphonie est le produit d’un musicien d’un sentiment équilibré et de formation approfondie ». Avancé bientôt au pupitre de l’Orchestre du Gewandhaus Jadassohn dirige ses propres oeuvres comme p.ex. l’Ouverture en do-mineur ou sa Deuxième Symphonie en la-majeur op. 28, ou alors les concertos pour piano de Mozart avec Clara Schumann comme soliste.
Une fois passé le cap de la reconnaissance générale Jadassohn sent le besoin de se consacrer à la communauté juive de Leipzig dont il assume la direction du choeur de la synagogue, fignolant les détails du culte sabbatique dans le soucis de « doter les rites juifs d’une nouvelle expression musicale dans une époque qui progresse ».

La presse parlera encore en 1891 de la « direction ininterrompue du Dr. Jadassohn ». Ses nombreux psaumes vont s’imposer et perdurer bien au-delà de sa mort, comme p.ex. le Psaume 100 « Poussez vers l’Éternel des cris de joie! » op. 60 pour double choeur, alto solo et orchestre, un psaume déjà composé par Mendelssohn et chanté en plus dans d’innombrables versions à travers le monde. Jadassohn nous a laissé ici un psaume d’une grande complexité aux récitatifs, airs, doubles fugues etc., d’une tessiture contrepointique sopohistiquée, ce qui n’étonne point, étant donné qu’il s’est fait sa renommée depuis des décennies comme professeur de théorie. – Parfois il privilégie des structures plutôt austère comme dans le Psaume 43 a cappella op. 96 « Richte mich, Gott… » pour 8 voix en sol-mineur, de structure homopphone suivant le rythme du texte, y compris quelques fragments de dialogue entre les 4 voix féminines et celles des hommes – et une séquence déployée en accords sur les rondes et les blanches sur la prière « que la lumière divine me conduise vers ta montagne sainte ».

A partir des années 1860 Jadassohn fait partie du corps professoral du « Musik-Institut’ de Leipzig et depuis 1871 du ‘Conservatoire Royal’, l’école prestigieuse qui accueille les élèves du monde entier, où il enseigne le piano, la théorie et la composition.

Même largement reconnu comme compositeur son origine hébraïque ne lui facilite guère l’intégration sociale, raison de plus de se faire un nom comme auteur de livres sur la théorie. Et en effet: Jadassohn va publier une vingtaine de volumes sur le contrepoint, la fuge, la composition en général: les règles de l’harmonie et l’art de la mélodie, sur la basse continue, sur la Passion selon St-Mathieu de J.S.Bach et sur la mélodie et l’harmonie chez Wagner. Ses réflexions sur la mélodie distinguent entre la mélodie ‘invisible’ (p.ex. les notes angulaires dans les arpèges), la mélodie comme gamme diatonique ou chromatique, et la mélodie le long des degrés de l’accord – tout cela généreusement illustré par les exemples des maîtres classiques. Pour relever l’harmonie inhérente à la mélodie il cite l’exemple pertinent de l’Andante de la 5e symphonie de Beethoven:

Ont défilé devant le maître le Leipzig des disciples comme Grieg, Klengel, Rezinicek, Albéniz, Busoni, Weingartner et bien d’autres. – Quant à ses propres entrées sur scène Jadassohn signe les programmes de la socitété ‘Euterpe’ qui se propose de promouvoir les créations, toujours combinées aux oeuvres classiques. Nombreuses sont les associations musicales de la ville avec leurs cycles de concerts, comme p.ex. les ‘cercles de chant’. Les oeuvres de notre compositeur s’imposent au Gewandhaus entre 1860 et 1888. On y exécute les 4 symphonies et les 4 sérénades, dont voici l’exemple du no. 3 en la-majeur de 1876: L’introduction prometteuses dérape petit à petit vers un piétinement d’accords homophones du genre pathétique, peu inspiré en somme. Dans le Scherzo les cordes tambourinent leurs croches d’un 12/8 comme soubassement de quelques figures dans les bois. Dans la Cavatina par contre nous découvrons les charmants entrelacs des bois qui se faufilent à travers leurs modulations:

Quant à la 4ème sérénade elle sera généreusement commentée en 1890 dans la presse: « Le maître du contrepoint fait briller sa lumière de partout ».
Dans les années 1880 le Conservatoire présente ses élèves au public de Leipzig à l’occasion des ‘Abend-Unterhaltungen’ (soirées récréatives), pour Jadasson le moyen de faire jouer ses propres oeuvres: le sextuor, 2 quintettes, 3 quatuors, 2 trios, des duos et de nombreuses pièces pour piano, tout cela enveloppé dans un halo mendelssohnien (Mendelssohn a fondé le ‘Conservatoire Royal’ en 1843). Jadasson contient la virtuosité à l’intérieur d’une tessiture limpide, comme p.ex. dans le 1er mouvement du trio op. 59:

Le compositeur va s’activer dans tous les genres, sans parler de ses arrangements d’autres oeuvres (au nombre de 90), en général des réductions pour piano. On lui atteste une excellente qualité dans ses compositions pour piano telles que les Improvisations op. 75 et op. 92 ou alors le 2e Concerto pour piano en fa-mineur op. 90 qui s’ouvre sur un tonnerre d’octaves à la Tchaïkovsky pour céder la piste, après une accalmie, aux cantilènes filigranes chopiniennes:


Pour explorer davantage les potentialités du piano Jadassohn fournit avec sa Chaconne pour 2 pianos op. 82 un spécimen impressionnant où le thème martial en do-mineur se consolide à travers les variations copieusement étoffées pour aboutir à une coda éthérée en do-majeur, où les arpèges lisztiens des triples croches au pianissimo semblent envelopper comme un voile de mousseline le thème délicatement articulé dans les aigus par l’autre pianiste.
Pendant les dernières années de sa vie notre compositeur est fortement absoré par sa collaboration avec les éditions Breitkopf & Härtel. Dans les lettres il parle de son travail quotidien qui consiste à juger les compositions envoyées à l’éditeur, et son avis est parfois impitoyable: « insignifiant »… »quelconque »… »de la pacotille ». Qu’il s’attende à ce que ses propres livres soient reppubliés par la même maison, cela va de soi. – Malgré la surcharge par cette collaboration Jadassohn réussit à composer encore quelques oeuvres vocales importantes et de la musique de chambre. Un de ses derniers opus: le Notturno en sol-majeur pour flûte et piano op. 133 de 1896 jouit d’une surprenante pupularité, du moins à en juger les nombreux enregistrements. Quel est son secret? C’est d’une part la clarté de sa structure, voire sa simplicité, mais aussi la qualité des arcs mélodiques. A part quelques écluses chromatiques l’évolution harmonique ne va point désarçonner les auditeurs outre mesure, on reste fidèle à l’héritage de Mendelssohn:

Ferrucio Busoni, son élève, mobilise ses compagnons pour un renouveau: adieu au rigorisme dogmatique de Leipzig: « Laissons à la musique ses pures émotions dans ses harmonies, ses formes et ses couleurs! »

Salomon Jadassohn meurt le 1er février 1902 à Leipzig à l’âge de 71 ans, 11 ans après que sa femme l’avait quitté. Le directoire du Conservatoire décide de payer encore « aux héritiers du Professeur Jadassohn décédé son salaire pour le reste du mois… »(!)
Photo: le professeur au geste napoléonien qui ne manque pas d’aplomb
S O U R C E S :
Beate Hiltner, Salomon Jadassohn, Komponist, Musiktheoretiker, Pianist, Pädagoge, Leipziger Universitätsverlag 1995
Y O U T U B E S :
Albumblatt op. 7. enregistrement japonais (film)
Symphonies 1-4: Brandenburgisches Staatsorchester Frankfurt + Howard Griffiths (audio)
Sérénade no. 3 op. 47: Malta PHilharmonic Orchestra + Michael Laus (audio)
Trio no. 3 op. 59: audio avec partition synchronisée (audio)
Trios 1-3: Syrius Trio (audio)
Concerto no. 2 pour piano op. 90: Markus Becker, Rundfunk Symphonieorchester Berlin + Michael Sanderling (audio)
Chaconne pour 2 pianos op. 82: Klavierduo Staemmler (audio)
Notturno op. 133: nombreux youtubes dont l’un avec partition synchronisée
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