Rousseau, Offenbach, Ravel – et leur « Daphnis et Chloé »

François Boucher : Daphnis et Chloé, 1743  –  © Wallace Collection ( dom. publ.)

Les troubadours du Moyen Âge ont célébré la ‘pastourelle’ (pastorela en occitan), dans laquelle le chevalier en route dans un site bucolique tombe sur une belle bergère qu’il aborde avec des compliments. Mais parfois il s’agit d’une chanson d’un amour entre bergère et berger (ou chevrier) comme dans cette pastorela de Johan Estève, un troubadour de Biarritz de la fin du 13e siècle:

El dous temps quan la flor s’espan / Sus el verjan / Ab la verdor, / M’anava totz sols delechan, / Del joi pessan /Que’m ven d’amor. / En un deves, anhels garan, / Ieu vi denan / Ab un pastor / Gaya pastorella, / Covinent e bella / Que vesti gonella / D’un drap vetat belh / E-l pastorelh.

(Pendant la douce saison quand la fleur s’étend sur la verdure du verger, j’allai tout seul, dans la joie que je dois à l’amour. Dans un enclos, gardant les agneaux, je vis devant moi une joyeuse bergère avec un berger, grâcieuse et belle, vêtue d’une robe de beau drap, comme le berger aussi)

Cette idylle bucolique remonte à l’antiquité grecque, révoquée ensuite dans les textes de Virgile et ainsi transportée à travers les siècles jusqu’à la poésie du moyen âge en France et en Italie.

Les adaptations ultérieures se réfèrent souvent au roman  Daphnis et Chloé  de Longos, un auteur grec du 2e siècle, un roman pastoral où deux jeunes s’enflamment l’un pour l’autre, la bergère Chloé et le chevrier Daphnis qui font paitre leurs troupeaux côte à côte. Voyant Daphnis nu qui se lave dans la rivière Chloé subit le choc érotique et tombe malade sans savoir pourquoi. Elle sait refuser les avances d’un bouvier en embrassant Daphnis qui, de son côté, se voit sous l’emprise de l’amour et ne tardera pas à découvrir la nudité de Chloé. Mais leur amour reste innocent, ils sont jeunes et inexpérimentés, tous les deux d’ailleurs des ‘enfants trouvés’ et recueillis par des parents adoptifs. A l’issue de quelques péripéties et les retrouvailles de leurs vrais parents Daphnis et Chloé vont pouvoir se marier.

Jean-Jacques Rousseau: Daphnis et Chloé (pastorale en 2 actes)

Il n’y a pas de quoi s’étonner à ce que Rousseau soit charmé par cette histoire bucolique. Les références à l’idylle de la nature solitaire et de la vie champêtre modeste sont innombrables dans les  Confessions  ou dans les Promenades  (surtout dans la 5ème et la 7ème). De plus l’amour innocent entre le jouvenceau et la pucelle lui rappelle éventuellement ses propres rêves amoureux de l’adolescence. C’est ainsi qu’il lui consacre au sujet ce petit poème:

Dans un nouveau parentage, / Te souviendras-tu de moi? / Ah! Je te laisse pour gage / Mon serment, mon cœur, ma foi. – Me reviendras-tu fidelle? / Seras-tu toujours mon berger? / Quelque destin qui m’appelle, / Mon cœur ne saurait changer. – Ah! Sois-moi toujours fidelle! / Je serai toujours ton berger.

Quant au Rousseau compositeur son opéra  Le Devin du Village  présenté devant Louis XV à Versailles lui aurait probablement valu le titre de ‘compositeur de la cour royale’ s’il n’avait pas décliné l’audience auprès du roi, refus motivé par ses appréhensions. Tant mieux! Comme philosophe et écrivain il a mille fois plus de mérite pour la postérité qu’avec ses compositions en fin de compte peu inspirées. Le philosophe nous a laissé tout de même ses  Lettres sur la musique française  (1753) où il s’oppose à Rameau et à la primauté de l’harmonie, en plaçant au premier plan la mélodie qui saura toucher le cœur des auditeurs.

Pour son opéra Daphnis et Chloé Rousseau évoque dans le ‘prologue’ les vendanges où les bergers et les bergères ramènes leurs corbeilles pleines de raisins pour les offrir au Dieu de Pan et aux Nymphes. La musique de l’ouverture est d’une simplicité navrante, tant par le côté répétitif de la séquence initiale que par la dotation instrumentale où dominent les flûtes et les hautbois.

     l’incipit aux violons  –  flûtes et hautbois vont dominer après

Avant d’introduire Chloé dans la scène II du 1er acte Rousseau place un bref dialogue entre Aphné et Philetas (une sorte de messager) et le personnage qui tient les fils du drame. Puis Chloé vient se lamenter, craignant que Daphné lui ait été subtilisé par d’autres vendangeuses. Daphné surgit avant peu, trouvant sa Chloé endormie qui, s’étant réveillée, lui fait des reproches d’avoir tardé. De plus elle lui rapporte la scène avec Circé (Hircé) qui vient de se regarder dans la surface de la fontaine pour se déclarer plus jolie que Chloé, mais Daphnis sait lui dissiper ces craintes. Dans un moment de solitude Chloé, se sentant en parfaite harmonie avec les fleurs alentours, a droit à un air à grandes vocalises dignes d’un Mozart, sur les paroles « Brillez de nouveaux charmes » adressées aux fleurs :   

Néanmoins elle confie un jour à Daphnis qu’un certain Lampis s’est assuré le consentement de ses parents: elle sera son épouse. Dans le désespoir elle jure de préférer la mort à ce maudit mariage arrangé. Lampis va triompher, mais ses promesses lui sonnent creuses (« Tu seras mise avec magnificence…Tu vivras dans l’allégresse… ! »), paroles auxquelles elle répond sur une ligne descendante : « Je mourrais dans la tristesse ». Les bergers viennent enlever Chloé qui tâche de s’arracher à ses ravisseurs (« laissez-moi ! »), tout en appelant désespérément son amour disparu : « Daphné…Daphné … ! »

Quant au 2e acte Rousseau nous en a laissé le résumé et une série d’esquisses : interludes, duos entre Daphnis et Chloé, des divertissements menés toujours avec retenue – contre « le terrible et perpétuel tintamarre des Opéras d’aujourd’hui » comme il dit en marge de la partition. – Le canevas de ce 2e acte prévoit les retrouvailles heureuses du couple, suite aux entrelacs de plusieurs péripéties et la découverte de la vraie origine de Daphnis et de Chloé.

Jacques Offenbach : Daphnis et Chloé (opéra-bouffe en un acte)

L’amour innocent entre deux adolescents fait partie des topoi sur les scènes de la 2e moitié du 19e siècle. C’est le cas de d’Une Éducation manquée d’Emmanuel Chabrier, un opéra de 1879 sur un jeune comte instruit dans toutes les sciences, mais toujours novice en matière d’amour. Dans Le Petit Duc de Charles Lecocq de la même année la Cour de Versailles s’apprête à célébrer le mariage du Duc Raoul de Parthenay avec la jeune Blanche, mais le couple n’est pas encore en mesure de consommer leur alliance. Même dans Le Voyage de la lune (1875) de Jacques Offenbach, son opéra-féerie basé sur De la terre à la lune de Jules Verne, l’astronaute Caprice a un coup de cœur pour la fille de Cosmos, mais sur cette planète l’amour n’est pas de mise. Seul le partage de la pomme – en souvenir d’Adam et d’Ève – va réveiller leurs sentiments.

Nombreuses sont les opérettes de Jacques Offenbach qui mettent en relief les coutumes de la société parisienne de son temps (voir La Vie parisienne de 1866). Même là où le compositeur du Second Empire va puiser dans la matière mythologique, la Grèce de l’Antiquité se révèle comme une espèce de miroir de la vie sous Napoléon III. Déjà dans Orphée aux Enfers le personnel de l’Olympe se voit dérobé de ses qualités divines, en agissant selon les instincts humains, et notre Orphée ayant fait carrière de professeur se félicite d’avoir pu se débarrasser d’Eurydice. Ou alors dans La Belle Hélène, où nous assistons à une transgression des bienséances en matière d’amour : A l’approche de Paris une Hélène lascive commence à se dévêtir et les amoureux s’adonnent à la gymnastique débridée de l’accouplement. Offenbach a conçu le rôle féminin pour l’actrice Hortense Schneider, la diva de l’époque, une femme de moralité douteuse que le compositeur a éternisé en plus dans sa pièce La Diva et dont Zola s’est inspiré pour son roman Nana, histoire de démasquer une fois de plus l’hypocrisie des concepts moraux ambiants. – Offenbach fait suivre ce succès provocateur par l’opéra-pastoral Les Bergers, où le couple de Pyramus et Thisbé, ici personnifié par Daphné et Myriam, s’amusent dans un décor bucolique, mais la nouvelle œuvre ne remporte pas le succès visé, son message n’étant pas assez satirique. Le public affectionne l’opéra-bouffe, le genre qui renverse les valeurs morales de la société du Second Empire et qui attire toujours un grand public, même du côté de l’establishment qui se fait parodier au théâtre.

Quant à Daphnis et Chloé Offenbach s’appuie sur le livret d’un vaudeville de Clairville créé sur scène en 1849 au ‘Théâtre des Vaudevilles’ dont les 11 scènes s’éloignent en grande partie du roman de Longos. Certains personnages sont éliminés au profit d’autres figures comme les Bacchantes. – Quand le rideau se lève on assiste au rituel de la vénération du dieu Pan (son buste au milieu du plateau) de la part des Bacchantes, mais en réalité elles se sont réunies pour accueillir Daphnis, le jeune berger de beauté apollonienne. – Pan s’est réfugié dans le buste pour attendre la venue de la belle Chloé qu’il avait déjà séduit un autre jour. C’est alors qu’elle fait son entrée, accompagnée par son mouton Robin et introduite par un chant du chalumeau (hautbois), le décor pastoral parfait :

le hautbois qui introduit le « Suis-moi… » de Chloé

Daphnis rejoint Chloé ici près du buste de Pan et les deux s’avouent leurs souffrances amoureuses. Chloé ramène ses brebis et Daphnis, endormi puis réveillé se voit livré aux désirs des Bacchantes qui s’apprêtent à instruire le jeune homme ignorant en matière de sexe, mais Pan vient les importuner, obsédé par l’idée de mettre le grappin sur Chloé. Les Bacchantes lui passent une gourde remplie de l’eau de la rivière Léthé, l’eau de l’oubli, avant de s’enfuir en emmenant Daphnis. Pan n’en boit pas et reçoit la visite de Chloé à la recherche, elle, de son Daphnis. Il la comble de compliments et tâche de lui faire découvrir les secrets de l’amour. Chloé ne demande pas mieux : « Voulez-vous m’apprendre comment votre baiser se prend ? » Son chant aux sauts de sixte, aux croches pointées et la montée chromatique trahissent ses émotions en ébullition :          

Quelles sont les appréciations ou les critiques de notre opéra-bouffe ? Les commentateurs récents lui attestent du moins la qualité musicale : « La musique est exquise, souvent rêveuse et bucolique, d’une charmante inspiration, parfois vive, mutine et leste, elle évoque les églogues antiques » (Rob. Pourvoyeur, 1997). La critique se pose la question si l’opéra correspond vraiment aux intentions bucoliques d’une part et baccantes de l’autre.

Offenbach s’appuie en général sur la séquence mélodique de 4 mesures, les charpentes harmoniques ne vont jamais inquiéter l’oreille du public, et le rôle dominant du hautbois (chalumeau, l’instrument des bergers) souligne le cadre bucolique : telle la mélodie douillette des premières mesures de l’ouverture qui semble annoncer les questions non encore résolues sur les émotions des deux amoureux :

Le dieu Pan, par contre se manifeste par la flûte (flûte de Pan) aux lignes qui accentuent la quinte.

Offenbach tient à ce que le texte soit clairement énoncé. De là la fréquence des récitatifs, les arias étant censé d’exprimer les émotions des protagonistes.

Son Daphnis et Chloé a vite conquis la scène internationale : Entre 1861 et la fin du siècle il est joué aussi en dehors de la France : en langue tchèque, serbo-croate, suédoise et allemande. C’est l’époque où le genre de l’opérette jouit d’une grande popularité en Europe.

Maurice Ravel : Daphnis et Chloé (symphonie chorégraphique)

Créateur incontesté d’un univers féérique, voire onirique (cf. Shéhérazade, l’Enfant et les sortilèges), Maurice Ravel se donne à cœur joie dans la composition de son ballet  Daphnis et Chloé  en 1909, une œuvre qui va l’occuper pendant trois ans, commandée par Serge Diaghilev, l’impresario des Ballets Russes créés en 1907 au Théàtre Mariinsky de Saint-Péterebourg. La fameuse troupe débarque à Paris en 1909 pour se produire au Théâtre du Châtelet avec Michael Fokine comme directeur du corps, Ida Rubinstein et Vaclav Nijinsky comme danseurs-étoiles et Léon Bakst comme maître du décor.

 décor pour ‘Daphnis et Chloé par L. Bakst © Metropolitan Museum of Art – dom. publ.

La mise au point de son ballet est parsemée d’obstacles de toutes sortes : les disputes frustrantes avec Fokine (qui ne comprend pas la langue) sur les détails du scénario (où Ravel se base sur le roman de Longos). Les manières de Fokine étant trop impératives, Ravel réunit les fragments du ballets déjà composés dans une suite que l’Orchestre Colonne exécute sous la baguette de Gabriel Pierné en 1911, ce qui ne manque pas de s’attirer les remontrances de Diaghilev qui attend toujours le produit qu’il a commandé. Pour parfaire l’imbroglio Nijinsky vient d’initier la choréographie de L’Après-midi d’un Faune de Debussy dont les interminables répétitions vont accaparer les ressources de la troupe. Mais en fin de compte la création du ballet aura lieu le 8 juin 1912 sous la direction de Pierre Monteux, avec Vaclav Nijinsky et Tamara Karsavina dans les rôles principaux.

Le premier tableau nous introduit au milieu d’une scène bucolique peuplée de bergers et de nymphes vouées au culte de leur dieu Pan, une scène dont les contours ne se dessinent que peu à peu : Dans l’orchestre les archets des cordes graves effleurent à peine l’instrument –  telle une pantomime au ralenti – d’où se dégage petit à petit un étagement de quintes au ppp jusqu’aux violons pour former un tapis ouaté sous les appels de la flûte dont l’éclosion des premiers éléments mélodiques planent au-dessus des trois quartes parallèles ondoyantes du chœur sur la voyelle ‘a’, le tout sur les vibrations à peine audibles des timbales, somme toute l’ atmosphère mystérieuse d’un au-delà, tout comme dans les opéras de Wagner (voir l’ouverture de Lohengrin) dont Ravel a souligné la potentialité émotionnelle à maintes reprises. De ce halo sonore d’un échafaudage de quintes et de quartes – une des caractéristiques de l’harmonie ravélienne – l’on entend surgir les cors au son retenu avec le thème principal, un ligne mélodique basée sur la quinte et structurée comme un appel suivi d’une réponse – Daphnis et Chloé en dialogue.

                                                 thème de Daphnis et Chloé

Un thème dont les cellules seront x-fois altérées par la suite, mais repris comme un leitmotif (wagnérien) tout au long de l’œuvre : la ligne d’une quinte ou d’une quarte descendante, suivie d’une courbe plate de triolets se faufile continuellement d’un registre à l’autre, si bien que l’orchestre vogue à travers la partition, entraîné dans le mouvement de vagues. – Comme les nymphes vont visiblement aguicher le beau Daphnis, Chloé s’indemnise en acceptant malgré elle les avances du bouvier Dorgon, un nouveau défi pour Daphnis qui tâche de s’assurer de l’amour de Chloé moyennant une « danse légère et gracieuse » :

…une danse aux accents syncopés et au balancement continu entre le binaire et le ternaire de ces accords en mouvements parallèles, les flûtes et le cor étant soutenus d’un bruissement éthéré dans les cordes et les harpes aux arpèges et aux glissandi, le tout dans un pianissimo comme derrière un voile. – A peine Daphnis a-t-il repoussé de son côté les avances de la belle Lyceion que ces préliminaires amoureux sont brutalement sabordé par les pirates qui viennent kidnapper Chloé, avant que Daphnis s’en aperçoive – et les nymphes ne vont pas rater l’occasion d’harceler l’amoureux délaissé. Leur danse lancinante le conduit devant la statue de Pan, afin qu’il lui parle à cœur ouvert.

les bois et leurs arabesques parallélisées: les nymphes qui charment le beau Daphnis.

Séquestrée dans une île lointaine (deuxième tableau) Chloé est forcée de danser devant son ravisseur. Elle y consent malgré elle, espérant de se mériter par là sa libération. Sa danse « suppliante » est loin d’être fougueuse : le fil conducteur des bois et du cor est bousculé par les interjections isolées dans les cordes (aux glissades de la quinte descendante – comme des hoquets) :

La danse a opéré – mais pas au sens du pirate ! L’irruption de Pan change subitement la donne : Chloé est libérée.

L’introduction au troisième tableau (identique au premier) figure la partie la plus populaire du ballet : « Lever du jour ».  Daphnis est toujours prosterné devant la grotte de Pan. Les glissandi dans les cordes et les harpes au-dessus du trémolo des contrebasses suggèrent l’aube naissante, à quoi s’ajoutent les arabesques ondulatoires en triples croches dans les bois et la célesta, puis – de plus en plus obsessives – dans tout l’orchestre où la densité s’affermit par le parallélisme de la septième, la sixte et de la quinte dans les cordes divisées, pendant que les cuivres  rappellent posément en filigrane le leitmotif qui évoque d’ailleurs la courbe mélodique dans « Ondine »  du  Gaspard de la Nuit . – Que la lumière soit ! 

le déferlement de triples croches au pp comme tapis sonore de l’aube naissant

Cette sonorité orchestrale d’une raffinesse extraordinaire suggère « le chant de la terre qui s’éveille, de la sève qui monte, de la nature qui revient à la vie », comme l’a commenté Jules van Ackère en 1966.

Les bergers viennent annoncer à Daphnis que Chloé a de nouveau gagné notre île grâce à l’intervention de Pan. Le happy-end des retrouvailles est couronné par la pantomime à laquelle s’adonnent Daphnis et Chloé en endossant les rôles de Pan et de Syrinx : les chalumeaux (hautbois) renforcés par le cor introduisent le badinage de la sirène :

…à quoi Pan (Daphnis) répond en se taillant un roseau-flûte qui répand un air mélancolique se prolongeant à l’infini, un soliloque parsemé de gammes et d’entrelacs de toutes sortes (non loin de « Syrinx » de Debussy), soutenu délicatement par les pizzicati des cordes :

La danse du couple qui s’en suit progresse de plus en plus vite, telle une toupie. Ravel note « plus animé » à tout bout de champ, jusqu’au point où Chloé, prise de vertige, tombe dans les bras de Daphnis.

Après l’arrivée des Bacchantes la musique est lancée dans une « danse générale » propulsée par le rythme pointé des timbales et des basses. Pendant que les cordes lancent leurs croches du 6/8 autour du ‘la’ de la centrifuge, que le chœur chante en voguant ses accords tirés, les bois et les vents se démènent avec un raz-de-marée de doubles-croches chromatiques. S’y ajoute un corpus de percussion largement fourni, doté d’instruments exotiques comme le tam-tam, l’éoliphone ou les crotales – une page de partition qui fait penser aux séquences finales du  Boléro  :

les cordes propulsées dans une galopade

Daphnis et Chloé  est souvent cité comme exemple d’une sonorité ‘spectrale’ par » l’interactions des timbres » (Danièle Cohen-Lévinas), comme un voyage à l’intérieur du son de ces tableaux de couleurs, avec »ses crescendos et decrescendos à la manière de vagues qui montent et refluent en larges cercles concentriques » (Ralph Vaughan Williams).

Portrait de Maurice Ravel (dom. publ.)

Vers la fin de sa vie Ravel assiste à son dernier concert en novembre 1936 où, après avoir entendu son « Daphnis et Chloé », il s’effondre en disant à ses amis : « J’ai encore tant de musique dans ma tête, je n’ai encore rien dit, j’ai encore tellement à dire… ». Le 28 décembre 1937 il s’est éteint après une opération au cerveau.

S O U R C E S :

Annibal Caro, Amori pastorali, Vecchiarelli Ed., Manziana (Roma) 2002

Ute Mittelberg, Daphnis et Chloé von Jacques Offenbach, Verlag Dohr, Köln 2002

Christian Goubault, Maurice Ravel, le jardin féérique, éd. Minerve, Paris 2004

Deborah Mawer, The Ballets of Maurice Ravel, éd. Ashgate, Burlington 1961

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