
Clarens 1889 (domaine public)
Les vacanciers qui fréquentent la région lémanique entre Lausanne et Montreux s’intéressent soit à l’histoire des vignobles du Lavaux, soit aux livres de Nabokov, au Jazz de Montreux ou au Musée Chaplin de Vevey et – pourquoi non ? – au décor de „La Nouvelle Héloïse“. Ce n’est pas pour rien que Rousseau a opté pour ce lieu de charme : CLARENS – et de confirmer dans les „Confessions“: „Il me fallait cependant un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon coeur n’a jamais cessé d’errer ». Et l’amant de la belle Julie, dans une des premières lettres : „On dirait que la terre se pare pour former à ton heureux amant un lit nuptial digne de la beauté qu’il adore ».
Suite à la lecture de ce roman épistolaire le poète (et voyageur infatigable) Lord Byron s’extasie, se référant à Rousseau, lors de son passage à Clarens au début du 19ème siècle : „Clarens ! Doux Clarens, berceau de l’amour profond ! / Ton air est le jeune souffle de la pensée passionnée ; Tes arbres prennent racine dans l’amour (…) Les rochers permanents racontent ici l’amour, qui cherchait / En eux un refuge contre les chocs mondains…“ (dans „Childe Harold“).
1877 – Premier séjour de Tchaïkovsky à Clarens
(orchestration du 1er acte d’“Eugène Onéguine“ – 4ème symphonie)
Ce que Lord Byron préconise dans son poème vaut d’autant plus pour Tchaïkovsky: „trouver un refuge contre les chocs mondains.“ A 37 ans il jouit d’une notoriété internationale: Ont déjà été créé son 1er opéra, le 1er concerto pour piano, les 3 symphonies et son ballet à succès „Le Lac des Cygnes“. Mais sur le plan privé il traverse une crise aigüe: Son homosexualité camouflée lui occasionne des crampes, des accès de désespoir. Il quitte la Russie en septembre pour se rendre, en compagnie de son frère Anatoly, à CLARENS, où les deux s’installent à la „Pension Verte-Rive“, une auberge réputée pour sa clientèle haut de gamme.

Tchaïkovsky ca. 1875 (dom. public)
Tchaïkovsky s’emballe en voyant le charme de Clarens et le confort de l’auberge. Ses lettres adressées à Nadeschda von Meck, sa bienfaitrice qu’il a rencontrée en début d’année et qui lui finance son séjour ici, témoignent de son calme retrouvé, loin des lorgnettes du public russe braquées sur sa nature „douteuse“ – et loin surtout de son épouse qu’il avoue de haïr corps et âme.
Dans une lettre à son frère Modest du 29 octobre il parle du bonheur de son séjour : „Nous avons deux belles chambres, occupons toute la mezzanine. Les fenêtres donnent directement sur le lac ». Qu’y a-t-il donc de plus réjouissant que le regard vers St-Gingolph, le village illuminé le matin sur la rive opposée, vers les crêtes préalpines et – au loin – le massif des cimes enneigées autour du Mont Blanc ? Et vers l’ouest c’est le bleu infini du lac, bordé des terrasses du Lavaux.
A côté des loisirs il se lance dans son grand projet : la 4ème symphonie (le „Destin“). Les auditeurs non-avertis du Parterre risquent de subir une formidable secousse aux premiers sons des cors que voici:

Le premier mouvement s’ouvre sur la sirène tonitruante des cors claironnant l’avancée du destin – à l’instar des „Trompettes de Jéricho“ ou l’appel au „Jugement Dernier“. Mais le ton s’adoucit sous peu pour faire place à une ligne ondoyante à l’unisson des cordes qui nous emmène au fin fond des plaines russes. Les accords syncopés, tamponnés en sourdine, soulignent l’effet de pulsation peu à peu accélérée – avant que s’élève une danse en notes pointées et sautillantes dans les bois, soutenue par une valse délicieuse aux violoncelles. Plus loin, dans l’accélération, Tchaïkovsky privilégie la cellule rythmique que voici, répétée à l’infini :


Ferdinand Hodler,Paysage Lac de Genève (dom. public) 1906
L’Andante („in modo di canzona“) peut évoquer le cadre idyllique du séjour lémanique à Clarens. Le hautboïste se réjouit d’étaler sa cantilène de rêve (le Dvorak du „Nouveau Monde“ oblige !), soutenue délicatement par des pizziccati en pp des cordes. La sérénité semble reprendre le dessus, et la mélodie descend dans les cordes à l’unisson pour ouvrir davantage l’espace, suivie par des accords placés en escalier, ce qui suggère une atmosphère de bien-être. La séquence se conclut par la reprise de la cantilène, suspendue à mi-chemin, comme un point d’interrogation… et maintenant ?
A propos du Scherzo les analystes renvoient en général à la Balalaïka russe – soit. De toute façon, cette course rapide en catimini par les pizziccati souligne l’agitation nerveuse – pourquoi pas inspirée par les mouettes de Clarens qui voltigent devant les fenêtres de la Pension ?
L’Allegro final débute par une explosion en majeur, suivie d’une montagne russe aux gammes à tombeau ouvert, où s’entrecroisent glissades et jaillissements – le bonheur débordant ! Célébrons donc la vie ! – S’introduit ensuite un souvenir de la Russie : la chanson traditionnelle „Un bouleau s’élevait dans les champs“:

Ce bouleau mythique, une espèce de Delphi russe, décide de la chance ou de la malchance dans l’amour à l’intention des jeunes filles qui viennent le consulter. -La mélodie introduite en douceur par le hautbois sera condensée par la suite jusqu’au fortissimo porté par des rythmes de marche, avant que s’infiltrent une fois de plus les trompettes de Jéricho dans l’orchestre en ébullition, mais cette fois-ci les fanfares se dégonflent rapidement en decrescendo, jusqu’au pianissimo, pour se dissoudre finalement dans la brume du lac – la menace désormais vaincue ?
La cours finale à une allure vertigineuse aux gammes à l’unisson fait triompher l’exubérance, la joie retrouvée: les dernières mesures fortement propulsées par le roulement du tambour aboutissent à une véritable détonation. Selon un lettre à Nadeschda von Meck cette exubérance finale serait celle du monde autour de lui, le spectacle de la vie dont il se sentait marginalisé.
En octobre 1877 Tchaïkovsky écrit à son ami Nicolaï Rubinstein (Moscou) en disant de ne pas pouvoir finir son opéra „Eugène Onéguine“ dont il s’est occupé ici à Clarens, car „…je suis terriblement attiré par la symphonie qui, je pense, est la meilleure que j’aie écrite jusqu’à présent ».
……et de partir pour l’Italie : Rome – Venise – San Remo – Florence.
1878 – Deuxième séjour à Clarens
(concerto pour violon – grande sonate)
C’est avec son frère Modest qu’il rejoint la Suisse en février, happé de nouveau par la beauté du paysage lémanique. Dans sa première lettre à Mme von Meck il donne libre cours à ses émotions :
„…après la vie bouillonnante d’une ville comme Florence, un coin suisse tranquille sur les rives d’un lac merveilleux, en vue des gigantesques montagnes couvertes de neige éternelle, provoque une ambiance quelque peu mélancolique…“
Ce deuxième séjour sera couronné par l’arrivée de Iosif Kotek, l’ancien élève de Tchaïkovsky et ami intime depuis des années. Le jeune virtuose de 21 ans, diplômé en 1876, trouve un emploi comme „musicien de cour“ chez Mme von Meck à qui il confie les problèmes de son ancien professeur Tchaïkovsky. Ce sera le début de la relation épistolaire du compositeur avec elle, un pilier dans sa vie future. Kotik quitte bientôt Mme von Meck pour aller étudier chez Joseph Joachim à Berlin. A Clarens les deux sont fascinés par la „Symphonie Espagnole“ d’Edouard Lalo, la partition que Kotik a emporté dans ses bagages.
Envoûtés par ce Lalo Tchaïkovsky et Kotik se proposent un „vrai“ concerto pour violon, une oeuvre réalisée en trois semaines ici à Clarens !
Cet opus 35 baigne dès le début dans une ambiance de relaxe et reprend le discours profondément romantique. Dans le mouvement initial le kaléidoscope des mélodies donne dans du lyrisme éthéré, dont voici en spécimen le 2e thème :

Suivent alors des passages virtuoses où le soliste se démène dans les zones les plus aiguës, surtout dans la cadence placée au milieu. La reprise est introduite par la flûte – un chant céleste, avant que la virtuosité reprenne le dessus, où gammes, arpèges et doubles cordes hallucinantes conduisent en accéléré vers la fin.
L’andante joué en sourdine répand son chant extrêmement mélancolique au mode mineur qui fait penser – avec ses intervalles de demi-ton et de tierce mineure descendants – à la musique juive du shtetl en Galicie. Cette „Canzonetta“ reflète aussi l’ambiance que le compositeur a retrouvé ici et dont il parle dans la lettre déjà citée: Tristesse et enchantement se superposent, et avec son ami Kotek la vie loin des interdictions et face à un paysage édénique est une fête
La finale (allegro vivacissimo!) nous emporte à l’improviste dans une danse affolante, probablement slave, que le violoniste accompagne par des doubles cordes en série et des courses effrénées en spiccato. Les prouesses techniques dominent manifestement dans ce troisième mouvement – et au bout du parcours le soliste a accompli un tour de force et – comme le dit Christian Tetzlaff dans un commentaire – on „vient de perdre quelques kilos ».
Ce concerto écrit à l’intention du violoniste Leopold Auer sera créé en 1881 à Vienne par Adolphe Brodsky (Auer l’ayant qualifié d’ « injouable ») – et massacré dans la presse par le critique Hanslick. Tchaïkovsky s’en fiche royalement.
Iosif Kotek ne jouera jamais ce concerto mal accueilli lors de sa création. Il suivra une carrière de professeur à Berlin et, atteint de tuberculose, il se rendra à Davos en Suisse où il finira ses jours en janvier 1885, âgé de 29 ans.


Kotik et Tchaïkovsky en 1877 (dom. public) Montreux-Clarens le soir
Le compositeur va rejoindre la Russie pour presque une année où il se consacrera à l’étude du drame de Friedrich Schiller „La Pucelle d’Orléans“, en vue d’un nouvel opéra. Il y mettra toute son énergie pour en faire un opéra monumental „à la russe“ (livret compris), mis au point en janvier-février de l’année suivante à Clarens, son troisième et dernier séjour lémanique.
Et la „Grande Sonate“ – qu’est-ce qu’elle est devenue ? Arrivé à Clarens en 1878 Tchaïkovsky en a réalisé quelques ébauches, mais la venue de Kotek en septembre change évidemment la donne (il terminera sa sonate en Russie).
Le départ définitif de Clarens ne se déroule pas sans regret. Tchaïkovsky en parle dans une dernière lettre à son amie Mme von Meck du 14 février 1879 : „…lorsque je pars d’ici, je plonge ma maîtresse (=ma patronne) et mes serviteurs dans un grand chagrin (…) et aujourd’hui, dans une conversation avec moi, parlant de mon départ à venir, elle a pleuré. Je ne peux pas vous dire à quel point cela m’a touché…“
34 ans plus tard Clarens recevra un autre géant de la musique russe : Igor Stravinsky. C’est là où la partition du „Sacre du Printemps“ verra le jour – et les habitants de la cité vont se fâcher lorsque le compositeur traite son piano à la manière percussionniste, les fenêtres ouvertes….
SOURCES
- Constantin Floros, Peter I. Tschaikowsky. – Reinback, Rowohlt 2019 (2e)
- Robert Passon, Unheilvolle Liebesgrüsse aus Moskau. Blog 30.05.2021
- Letters – Tchaikovsky Research (en.tchaikovsky-research.net)
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