Arthur Honegger – compositeur français d’origine helvétique

              Plaque au no 86 du Bd. François Ier, Le Havre  (dom. public)

Ses parents zurichois se sont installés Au Havre en compagnie d’autres commerçants suisses engagés dans l’importation du café. Né en 1892 le petit Arthur développe un penchant précoce pour la technique (un funiculaire bruyant se trouvant à proximité – voir son Pacific) et pour la mer. A 9 ans il est comme électrisé par la magie de l’opéra (Manon, Carmen, Guillaume Tell) et se fait initier au violon et au piano. A 13 ans il découvre les sonates de Beethoven, son futur viatique. – Les Honegger n’ont pas coupé les ponts, c’est que durant les étés on revient régulièrement à Zurich, où l’oncle Oskar recommande son neveu de 17 ans aux professeurs du Conservatoire. Sous la tutelle de Friedrich Hegar Arthur s’approprie les fondements de la composition pendant deux ans, découvrant les œuvres de Brahms, R. Strauss, Reger et Mahler : le versant « germanique » de ses futures compositions, de même que les maîtres de la nouvelle école viennoise.

A partir de 1911 Honegger va perfectionner son contrepoint auprès d’André Gédalge au Conservatoire de Paris, plus tard chez Charles Widor et Vincent d’Indy, une période d’inspirations multiples : La découverte des modernes comme Debussy, Ravel, Roussel, Stravinsky, les Ballets Russes, Picasso et les cubistes, sans parler de ses amitiés nouées au conservatoire : J. Ibert, D. Milhaud, G. Auric, G. Enesco, G. Tailleferre. Ses affinités pour la poésie le rapprochent de G. Apollinaire dont il met en musique plusieurs poèmes. C’est aussi la période de la rencontre d’Andrée Vaurabourg, pianiste d’origine bretonne – sa future femme.

Sa première œuvre de maturité a connu des moments de doutes et ne trouvera son accomplissement qu’après de nombreux remaniements entre 1913 et 1917 : Le 1er Quatuor à cordes, une composition à la charpente équilibrée et à la polyphonie magistrale. Le caractère nerveux, tourmenté se traduit par les rythmes pointés relancés d’un instrument à l’autre, de plus par la trépidation des triolets répétés à l’alto à la manière d’un tambour (1er mouv’t), ensuite par le trépignement sauvage dans les graves au 3e mouv’t (un clin d’œil à Stravinsky ?) :

                                         extrait du 3e mouvement

Au-delà de tout cet emportement la Coda retrouve un calme céleste par son chant diatonique, limpide, à la Gabriel Fauré, qui s’écoule en filigrane le long d’un do-majeur final.

Vers 1920 Honegger fréquente les amis musiciens qui vont constituer le « Groupe des Six » auxquels s’est associé Jean Cocteau, mais ses contacts en Suisse ne sont pas moins importants : Ernest Ansermet et le mécène Werner Reinhart de Winterthur s’intéressent à leur compatriote et tâchent de diffuser ses œuvres. Les séjours suisses de Honegger ne se limitent pas à la ville de Zurich. En août 1920 il s’offre des jours de villégiature dans les alpes bernoises pour composer à Wengen, aux pieds des trois géants, une pièce à consonance debussyste : Pastorale d’été : Au-dessus du clapotis dans les cordes graves s’élève le chant langoureux du cor, repris par tous les registres comme un écho dans le pourtour des montagnes, avant que surgisse la mélodie pastorale des clarinettes, dont la parenté avec la 6e symphonie de Beethoven saute aux yeux :

Honegger: Pastorale (Clarinettes) Beethoven: Pastorale (début)

                      Wengen au pied du Lauberhorn, au-dessus de la vallée de Lauterbrunnen  (carte postale de 1900 – dom. public)  

Quelle serait la musique alpine sans coups de trompe ? Saisi d’émotions en face d’une Jungfrau majestueuse Honegger confie au cor son appel tonitruant à travers l’orchestre en pleine effervescence :

Idem dans Chant de Joie de 1923 où une cantilène enjouée par le cor se fait escorter par le tangage des gammes montantes et descendantes en sourdine dans les cordes.

Face à la crise mondiale de la fin des années 1920 Honegger ressent le besoin d’exprimer le malaise de l’individu pris dans les rouages de la technique et face aux courants fascistes. Pour son ami Erich Schild et son choeur de Soleure en Suisse il écrit Cris du Monde, un oratorio de tonalité pessimiste d’ailleurs mal reçu lors de la création à Paris en 1931.

Lors de la montée du nazisme en Allemagne le gouvernement suisse et la population vont se rallier contre les sympathisants nazis du « Front », en développant la stratégie de la « Geistige Landesverteidigung » (Défense nationale « spirituelle »), le palliatif contre les parades de ces farfelus envoûtés par les charmes du régime d’Outre-Rhin.  C’est dans ce contexte qu’il faut voir le nouvel oratorio de Honegger sur un texte de l’écrivain neuchâtelois Denis de Rougemont: Nicolas de Flue (1939-1940), l’ermite pacifiste du 15 siècle (canonisé en 1947) qui avait préservé la Suisse primitive d’une guerre civile grâce à sa sagesse politique et qui est devenu une sorte de protecteur spirituel du pays. – Le nom de Honegger étant déjà solidement ancré dans la scène musicale après son Pacific 231, Le Roi David, Jeanne d’Arc au bûcher, le Cantique des cantiques et la Danse des morts, ce nouvel oratorio s’inscrit dans les festivités autour de l’Exposition Nationale de 1939 à Zurich à la veille de la guerre. Le librettiste est convaincu que la musique de son ami correspondra au concept du « Festspiel » pour un large public, ses compositions créées avec le concours de René Morax et de Paul Claudel en ayant déjà suffisamment fourni la preuve.

  pochette du disque

  La composition est mise en chantier à Paris où Denis de Rougemont vient rejoindre Honegger dans son domicile. Durant ses rencontres quotidiennes le compositeur tâche d’assimiler la musique au lyrisme du texte et d’atteindre les auditeurs par la réduction des moyens et des éléments populaires comme p.ex. le chœur d’enfants. La mise en scène prévoit un plateau à trois niveaux pour les scènes du ciel, du village et celles de la famille, un spectacle qui rappelle Le Grand Théâtre du Monde de Calderon ou Jedermann de Hugo von Hofmannsthal. Les exécutants sont répartis sur un chœur mixte, un chœur d’enfants (cœur céleste), un récitant et un orchestre à vent.

Le 1er acte présente la vie de Nicolas, père de famille nombreuse avant qu’il se retire – appelé par Dieu – dans l’ermitage du Ranft. Le chœur évoque d’abord son destin, tout en exprimant la plainte des siens délaissés (du fa-mineur au sol majeur) :

Nicolas étant à son époque une instance morale les individus à la recherche de son conseil se mettent dans la file sur le sentier qui conduit à sa retraite. Les diplomates du roi de France et du duc d’Autriche viennent le consulter à propos d’une alliance contre le duc de Bourgogne, en quête de mercenaires suisses, et leur appel résonne de partout (du mi-bémol mineur à l’ut mineur) :

Nicolas conjure ses compatriotes de ne pas se mêler des conflits alentour, mais les Suisses ne se laissent pas dissuader de prendre les armes, le butin bourguignon leur a mis l’eau à la bouche. Honegger fait suivre une musique tapageuse, histoire de célébrer le combat à la hallebarde ! – La stricte concordance entre parole et musique s’explique par ce que Honegger a formulé comme devise pour son « Festspiel » : « Je devais, à tout prix, m’écarter de cette prosodie négligente, comme de la psalmodie debussyste. J’ai donc cherché l’accent juste, surtout dans les consonnes d’attaque. »

Au 3e acte Nicolas est appelé à intervenir dans une sérieuse discorde entre les cantons à propos de l’intégration de nouvelles régions urbaines. Craignant la suprématie des villes dans la Confédération les cantons campagnards s’y opposent. En 1481 une guerre civile se profile à l’horizon et Nicolas réussit à calmer les esprits lors d’une assemblée à Stans (près de Lucerne). La crispation du moment se traduit par un très long interlude initié par une fanfare des clairons appelant aux armes suivie d’une fugue à 4 voix introduite par les gros tubas – un entracte instrumental prémonitoire : dans la partie centrale la douceur du chant dans un majeur lisse n’est que le prélude aux solennités finales d’un tutti ébranlé par le roulement des timbales et sous le fond des vocalises du chœur éclate le cri « Demain la guerre ! », si bien que l’appel de l’ermite du Ranft est la dernière planche de salut. Son message ‘au nom de Dieu’ sait briser les tensions. Les fractions ennemies s’alignent sous l’autorité de Nicolas et un chœur final baigne dans une tonalité envoûtante, sereine, autour d’une fugue qui rappelle le « Halleluja » de Haendel.

En 1943 Honegger s’attaque à une autre composition helvétique, un ballet en 18 scènes placées dans l’Oberland bernois à Interlaken en 1815, le théâtre du nouveau tourisme britannique. Un Écossais féru de la montagne s’éprend d’une paysanne et – essuyant un refus – se perd dans les glaciers où la divinité le sauve in extremis de la crevasse. Dans cet Appel de la Montagne le compositeur a passé en revue toute une collection de chansons folkloriques, en partie passées au crible de sonorités grinçantes – un regard malicieux vers son pays. A relever ici le no. 12 intitulé « Alpenglühen » (les alpes embrasées) où les cors entonnent les 6 fragments d’un des chants les plus appréciés encore aujourd’hui en Suisse : « Lueget vo Bärg und Tal… ! » (« Regardez depuis la montagne et de la vallée… ! »). La mélodie est interrompue ou enguirlandée à tour de rôle par les registres de l’orchestre, quelques dissonances narquoises comprises (Honegger va d’ailleurs en tirer une suite en 1945 sous le titre « Schwyzer Fäschttag » – Jour de Fête suisse)  – en dialecte alémanique, créée par Ernest Ansermet à Winterthur).

L’édition originale de 1824 (F.Huber) – un mélodie basée sur le hallali du cor des alpes

Pendant les années de l’occupation allemande Honegger reste avec sa famille à Paris, tout en composant des œuvres commandées par ses amis suisses : la 2e symphonie pour Paul Sacher, une Passion pour un écrivain argovien, de la musique pour la radio et les théâtres de la Suisse romande. Ne pouvant pas revenir dans son pays il vit une période fructueuse, intégré dans les milieux du théâtre (avec J.-L. Barrault), du cinéma et de la littérature (A. Camus), le « Tout Paris », en somme.        

Honegger avec ses amis Jean-Louis Barrault, Albert Camus, Madeleine Renaud et Maria Casarès au Théâtre de Marigny, Paris 1948 – © R. Viollet (Getty Images)

La fin de la guerre va lui permettre de rejoindre la Suisse. Il passe les étés à Sils-Maria en Engadine, participe aux ‘Festwochen’ de Lucerne (aujourd’hui le ‘Lucerne Festival’) et séjourne plusieurs fois chez Paul Sacher à Pratteln près de Bâle. C’est encore pour lui qu’il écrit sa 4e Symphonie appelée Deliciae Basilienses et que HarryHalbreich définit comme étant « la plus parfaite des cinq symphonies ». Si dans le 1er mouvement l’orchestre répand une coloration prodigieuse de timbres basés sur une charpente de lignes ascendantes et descendantes, la passacaille du Larghetto établit un contraste entre la sobriété du thème ponctué dans les cordes graves et la mélodie du cor, faufilée à l’improviste, sur la chanson populaire de Bâle « Z’Basel an mim Rhy » (à Bâle, au bord de mon Rhin), en hommage à son amiPaul Sacher, un soloaccompagné de voltiges en alternances entre la flûte et la clarinette :

le cor solo de l’incipit de la chanson (la mélodie intégrale s’étendant sur 6 mesures)

Arthur Honegger en 1949 à Paris   (©Pascale Honegger)

Sollicité par sa ville natale de Zurich Honegger écrit une œuvre conçue comme 6e symphonie et intitulée Monopartita, une partition grandiose bâtie sur la charpente symétrique de 6 mouvements, d’une durée cependant limitée (12’).  Après une ouverture majestueuse aux accords doublement pointés (genre ‘ouverture française’) les coups violents du Vivace marcato aux dissonances aigües servent de transition vers un Adagio ou les bois élèvent leur chant langoureux en se relayant à tour de rôle :

                                         La plainte dans les bois

‘Monopartita’ sera créée le 12 juin 1951 par l’Orchestre de la Tonhalle à Zurich, sous la baguette de Hans Rosbaud, à l’occasion des festivités autour du 600e anniversaire de l’entrée de Zurich dans la Confédération.

L’année 1952 est d’une part couronnée par de nombreux hommages à l’occasion de son 60e anniversaire : des concerts à Paris, à Bâle et à Zurich, organisés par Paul Sacher, d’autre part ombragée par des rechutes cardiaques. Après un séjour en clinique à Glion au-dessus de Montreux, un rétablissement momentané lui permet de participer à un congrès à Venise et de continuer sur Naples, mais une nouvelle crise le ramène à Paris où il va entamer son dernier projet, sa Cantate de Noël. – Sa santé périclite, il rejoint Zurich en été 1953 pour une nouvelle hospitalisation – et depuis son retour à Paris fin septembre 1954 il ne quittera plus son domicile, à part les dernières entrevues avec ses amis Darius Milhaud et Francis Poulenc. Le 27 novembre 1955 Arthur Honegger s’éteint dans les bras de sa femme Andrée.

S O U R C E S :

Harry Halbreich, L’oeuvre d’Arthur Honegger, éd. Champion, Paris 1994

Harry Halbreich, Arthur Honegger, éd. Slatkine, Genève 1995

Jacques Tchamkerten, Arthur Honegger, éd. Papillon, Drize/Genève 2005

Musik-Konzepte 135 (par U. Tadday) No. I, 2007 sur Arthur Honegger

Peter Jost (hrsg.), Arthur Honegger, Werk und Rezeption, Peter Lang, Bern 2009

D I S C O G R A P H I E :

  • 1er Quatuor à cordes : Quaturo Amati (disque 1985)

                                              Quatuor Erato (youtube + partition synchronisée)

  • Pastorale d’été : Plusieurs disques et youtubes (l’un + partition synchr.)
  •  
  • Cris du monde :  Chœurs et orchestre de la radio de France, sous la       direction de Georges Tzipine  (disque Columbia)
  • Nicolas de Flue : plusieurs disques (voir la pochette d’une édition ci-haut)

                               Parmi les youtubes : Vidéo de 2016 à l’église de Morat,

                               Harmonie La Concordia, Fribourg (Jean-Klaude Kolly),

  •                                Chœur St-Pierre de Bulle
  •  
  • Appel de la Montagne : Orchestre du Südwestfunk Baden-Baden avec le 

                                                      compositeur au pupitre (youtube audio) de 1949

  • 4e Symphonie : plusieurs disques

                             Youtube: Orchestre symphonique radiophonique de la

                                                           Bavière, Charles Dutoit

  • Monopartita : Orchestre de l’URSS, G. Rozhdestvensky (youtube audio)

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