
Après que les Ballets Russes ont envahi Paris pour y marquer de leur empreinte la scène musicale Igor Stravinsky quitte Saint-Pétersbourg en 1910, à l’âge de 28 ans, remportant à Paris son grand succès avec L’Oiseau de Feu, son premier ballet, un évènement qui lui occasionne des rencontres avec Debussy, Ravel et De Falla.

Comme sa femme souffre de tuberculose on se rend en Suisse, à la recherche d’une station de cure. Pendant que la famille séjourne à Leysin, dans l’arrière-pays du Léman, le jeune compositeur s’installe à Clarens, un site idyllique près de Montreux, site réputé d’ailleurs comme décor chez Rousseau dans La Nouvelle Héloïse et comme séjour favori de Tchaïkovsky (où il a écrit son concerto pour violon). C’est là où se cristallisent les structures de ses prochains ballets: Pétrouchka et Le Sacre du Printemps. – Mais les habitants du lieu ne sont nullement enchantés par la présence de ce musicien russe. C’est que Stravinsky se démène sur son piano comme un percussionniste, les fenêtres ouvertes par-dessus le marché!
Un jour il reçoit la visite de Serge Diaghilev, le directeur des Ballets Russes. Stravinsky lui avait parlé autrefois de son idée de composer un ballet sur les rites ancestraux de la Russie profonde autour du printemps: sur la tribu qui va élire une jeune fille à être immolée aux dieux qui dès lors se porteront garants de la fertilité des terres. – Diaghilev rejoint son ami à Clarens pour s’entendre avec lui à propos de ce sujet. On descend à la rive pour se promener sur le littoral, et voilà que Stravinsky lance une autre idée: un ballet sur les funambules et leur théâtre de marionnettes – Pétrouchka en germes! A Paris la troupe de Diaghilev se prépare à la création de ces deux nouveaux ballets. Le danseur-étoile Vaclav Nijinskij va assurer le rôle de Pétrouchka ainsi que la choréographie du Sacre du Printemps.
29 mai 1913. La Première du Sacre au Théâtre des Champs-Elysées est un débacle sans pareil, un désastre pour Stravinsky et Nijinskij, n’étaient les paroles enthousiastes d’un féru de cette musique ultra-moderne: Jean Cocteau.
Lorsque la première guerre mondiale éclate Stravinsky revient à Clarens où il fait une renontre décisive: Ernest Ansermet, le chef de l’orchestre du Kursaal de Montreux et un grand promoteur de la musique moderne.

C’est grâce à de nouveaux contacts, à la maîtrise suffisante du français et à ses manières mondaines que le jeune Russe réussit à s’infiltrer dans la gent intellectuelle, à savoir auprès du cercle des « Cahiers Vaudois », la revue avant-gardiste de la région lémanique.

A Clarens la famille devenue trop nombreuse se sent bientôt à l’étroit, histoire de chercher une maison plus vaste. On va alors s’installer dans une belle demeure à Morges, petite ville à l’ouest de Lausanne. Ernest Ansermet a une idée biscornue: pourquoi ne pas réunir deux hommes de statures totalement opposés: notre musicien aux allures cosmopolites, raffinées, un vrai dandy – et le poète renfrogné qui écrit dans son cagibi des romans sur la paysannerie. La rencontre a lieu un jour de l’automne 1915 à Treytorrens dans les vignes du Lavaux. Charles-Ferdinand Ramuz attend les deux musiciens à la gare de Rivaz d’où il les conduit dans les vignes. Dans une buvette sur les hauteurs des terrasses on débouche un Dézaley et, autour du pain et du fromage, la conversation va bon train, si bien que la descente nocturne sur les gradins jusqu’au domicile de Ramuz à Treytorrens s’avère périlleuse.

Ramuz s’en souvienra, en s’adressant plus tard à Stravinsky: « Nous avons lié connaissance devant les choses et par les choses (…) Je vous vois prendre votre couteau, et le geste net, décxisif, que vous aviez pour séparer de sa croûte la belle pâte mi-dure eu fromage. J’ai lié connaissance avec vous dans et par l’espèce de plaisir que je vous voyais prendre aux choses, et les plus ‘humbles’, comme on dit, et en tout cas les plus élémentaires… »
C’est le démarrage d’une étroite collaboration pendant les années de la guerre. Stravinsky, qui avait créé autrefois une version russe du « Roman de Renard » du moyen âge, va réaliser avec le concours de Ramuz une nouvelle version, française, où le poète tâche d’intégrer le rythme de la langue aux structures rythmique de la musique basée initialement sur le texte russe. Dans cette oeuvre de 15 min. le musicien introduit un instrument qu’il a découvert dans un bistro de Genève en compagnie d’Ansermet: le cymbalum (du folkore hongrois). Renard est unmorceau scénique plein de bouffonnerie avec acrobates et danseurs à côté de l’ensemble vocal et des musiciens. La création aura lieu en juin 1922 au Théâtre de l’Opéra de Paris sous la baguette d’Ernest Ansermet.

Quant à la matière russe Stravinsky retourne périodiquement en Ukraine, le pays de ses racines du côté de la mère (à Oustilug) pour y puiser dans les archives. Au cours d’un de ces voyages il découvre le matériel d’une cérémonie de noces paysannes, et il retourne avec l’idée d’en faire une cantate:
Les ingrédients de Noces: mélodie diatonique, absence de tout chromatisme ou de contrepoint – donc des structures verticales, simples, au rythme ostinato – une musique martelée par les 4 pianos, style approprié au monde paysan russe. Et Ramuz, dans sa traduction, s’applique à faire ressortir la simplicité de la langue paysanne vaudoise. – A travers les préparatifs des noces nous percevons la lamentatation de la fiancée sur la perte de sa virginité, tandis que pendant le repas de noces on se laisse aller, on trinque, on chante, on se lance des vulgarités et les 4 pianistes frappent à pleines mains leurs accords parallèles au mouvement houleux général.

Comment maîtriser les interférences entre les deux langues? Conscient du problème Ramuz parle des « contraditctions particulières qu’il y a entre le russe et le français où l’accent n’est pas dans le mot, mais dans la phrase (…) et on se rendra compte qu’au total les difficultés n’étaient pas petites et eussent fourni matière à d’interminablers discussions. Elles n’ont pourtant jamais été longues entre nous. Une espèce d’accord intime et préalable y présidait. »
La cantate Noces sera créée en juin 1933 à Paris avec Ernest Ansermet.

Stravinsky fait ses allers et retours entre Paris et Morges. Mais il n’affiche pas toujours le type cravaté aux allures mondaines. Ramuz, son nouvel ami à l’abord carré sinon bourru lui inspire des manières campagnardes. Les deux se mettent en route à pied en remontant le Rhône avant de monter sur les hauteurs de Crans-Montana en Valais pour rejoindre le petit village de Lens (1000 m.). C’est là qu’un ami de Ramuz tient un bistrot: l’artiste-peintre et cuisinier réputé Albert Muret.

Ramuz évoque ce lieu du rendez-vous dans ses souvenirs: « Les repas chez Muret commençaient généralement par un muscat du pays servi en carafe, mais dont la belle couleur pissenlit portait vite à ce que l’un de nous avait baptisé la ‘métacuisine’… » Stravinsky est tout enchanté de plonger ici dans une atmosphère paysanne devant le panorama alpin valaisan et où il entend un français rustique bien loin du parler raffiné de Parisiens.
En 1917 il retourne une autre fois en Russie d’où il ramène dans ses bagages un conte de l’écrivain Afanassiev: l’histoire d’un déserteur de l’armée tsariste à l’époque de Nicolas 1er. De retour à Morges il en parle à Ramuz et on se met à en sortir un conte « à
consoncances vaudoises (Ramuz vient de passer quelques mois dans le Jura comme soldat de l’armée suisse).
L’Histoire du Soldat sera la pièce-maîtresse de leur collaboration, une oeuvre qui fera le tour du monde. – Vu que les orchestres manquent de musiciens pour des raisons de guerre il faut se rabattre sur de petits ensembles. Ramuz propose de créer « une pièce qui puisse se passer d’une grande salle, d’un vaste public; une pièce dont la musique, par exemple, ne comporterait que peu d’instruments et n’aurait que deux ou trois personnages. » – Et cette nouvelle pièce devra relever plutôt de la tradition orale que de l’écrit. Il s’agit de frapper l’oeil et l’oreille. Pour les décors on associe le peintre vaudois René Auberjonois.
Comment définir cette Histoire du Soldat? Une parabole, un conte de fée, une légende? La parabole rappelle à l’homme les risques de la transgression, le conte emmène le soldat dans un univers onirique (la princesse malade), la légende reprend le thème du pacte avec le diable où l’homme, croyant avoir de dessus, succombera au dernier moment aux astuces du Malin.
De plus nous avons des composants qui élargissent l’éventail: le violon comme vademecum du juif errant (voir l’univers yiddish) et de l’aventurer romantique (voir Eichendoff et son « Taugenichts »), de plus comme instrument magique. Puis le pacte avec le diable (voir Tolstoj: le paysan et sa terre / Goethe: Faust). La princesse à conquérir – un thème millénaire. Finalement la transgression (Oedipe, Icare, Prométhée etc.).
Les personnages: le lecteur, le soldat, le diable, la princesse.
Les 7 instruments: violon, clarinette, basson, piston (trompette), trombone, contrebasse et tambour.
La partition exige une maîtrise de virtuosité de la part du violon et de la trompette. Stravinsky aime les sonorités âpres, la nudité de l’espace harmonique composé de quartes, de quintes et de dissonances (frictions de secondes, de septièmes) et la prédominance du rythme. – Quelle est la part « helvétique » de la version Ramuz? Smolensk et Vladivostok de l’original russe deviennent Denges et Denezy, le soldat s’appelle ici Joseph Dupraz, un nom répandu en pays vaudois. Joseph finira sa marche dans un bistro du type « Café du Grutly » dont abondent les villes en Suisse romande. Il se fait servir son « trois décis » de Dézaley et s’exprime à la façon des paysans du coin: un code restreint où le « je » se remplace par un « on » omniprésent, cette tendance à dissoudre son propre moi dans une collectivité diffuse (« Mademoiselle, à présent, on peut le dire, sûrement qu’on va vous guérir »).
Le canevas: Sur le chemin du retour vers son village le soldat tire son seul trésor de son havresac: le violon. Surgit illico le diable qui lui propose un troc: ce violon contre la richesse et une vie édénique – affaire conclue. S’étant rendu compte un jour que ce n’est pas le bonheur imaginé Joseph livre au diable un combat pour reprendre son violon, le moyen de guérir la princesse malade par la magie de l’instrument. Arrivé au château du roi Joseph avance jusqu’à la chambre de la malade où il se lance dans un tango, une valse et un ragtime:

La musique a opéré: La princesse, guérie par le violon de Joseph descend du lit et initie des pas de danse, mais le diable fait brutalement irruption pour arracher au soldat son bonheur à portée de main, en criant d’un ton strident et saccadé: « Qui-les-li-mites-franchi-ra, en-mon-pou-voir-re-tombera! » La « Marche triomphale » du diable boucle la pièce en mettant en valeur les battements en double et triple corde du violon, à la mesure changeante tout le temps, pour déboucher sur le martèlement du tambour.

Pour la création de L’Histoire du Soldat à Lausanne Ansermet va réunir une équipe d’artistes prestigieux, avec le concours du couple Pitoëff de passage à Genève. Stravinsky jouit en plus du soutien financier d’un galeriste et amateur de musique de Winterthur: Werner Reinhart. – Après la Première il n’y aura plus d’autres exécutions, c’est que la grippe espagnole foudroyante interdit tout spectacle. Mais à partir de 1919 la pièce reprendra son parcours en Suisse et autour du globe jusqu’à nos jours.

Stravinsky quitte la Suisse en 1920 (après quelques incursions à Paris, à Rome et à Naples pour son « Pulcinella »). Les contacts avec Ramuz vont s’estomper, mais le poète avouera dans ses « Souvenirs »: « Vous m’avez appris, étant vous-même, à être moi-même. »

DICOGRAPHIE:
Renard: disque de 1964 avec Ernest Ansermet, réalisé à Genève
2 youtubes (films)
Noces: CD Hyerion 1990 (Londres)
nombreux youtubes, partiellement avec partition synchronisée
Histoire du Soldat: CDs et youtubes innombrables dans différentes langues
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