
Fanny Hensel-Mendelssohn Bartholdi à 37 ans (dom. publ.)
Dans la famille d’Abraham Mendelssohn venue de Hambourg en 1810 le planning quotidien est de rigueur : les enfants Fanny, Felix et Paul suivent un régime de leçons et d’études qui ne tolère pas de sursis. Ils sont enseignés par des précepteurs de prestige dans les langues, les sciences, la religion et le dessin (dont profite surtout Felix), à part leur enseignement du violon et du piano, sans parler de la composition dispensée par C.F. Zelter, la figure de proue en matière de théorie à Berlin et un ami de longue date de papa. Les progrès pianistiques de Fanny sont stupéfiants. A 13 ans elle joue pour son père tous les préludes du ‘Clavecin bien tempéré’ par cœur, ce qui déclenche des reproches de la part de tante Henriette à l’adresse de son frère, comme quoi il risquerait de surmener sa fille. Zelter accueille les enfants au chœur de la Singakademie, le lieu où l’on exécute les vieux maîtres du baroque. Les œuvres de Bach figurent toujours au hit parade du Berlin de l’époque grâce à la présence de ses fils Carl Philipp Emanuel et Wilhelm Friedemann, mais aussi grâce à Christian Friedrich Fasch, le prédécesseur de Zelter, formé dans la tradition de Bach. – Fanny et Felix se divertissent en rivalisant avec leurs premières compositions. On commence une pièce et en cours de route on échange les feuillets pour la finir. Leur style se ressemble à tel point – encore plus tard – que sur le plan du piano les deux idiomes ne se laisse guère distinguer.
Quant à briller comme pianiste en public Felix passe avant sa sœur aînée. C’est que les parents évitent de suggérer à leur fille l’envie d’une carrière, nonobstant leur conviction qu’elle a droit à un enseignement à large échelle. Fanny ne se morfond point de voir jouer son petit frère de 10 ans sur scène, sachant que pour elle, bien que virtuose, la musique reste du domaine privé, tel le dictum ‘bienveillant’ de son père : « Pour Félix la musique sera probablement sa vocation, tandis que pour toi elle ne sera qu’un ornement, mais jamais le fondement de ton être et de ton agir. » La culture humaniste et musicale en famille se développe à l’ombre d’un antisémitisme ambiant, si bien qu’un jour les parents ont opté pour la conversion luthérienne. Abraham s’appuie toutefois dans son éducation sur le pilier juif de l’obéissance hérité de son père, le philosophe illuministe Moses Mendelssohn, et sur le pilier protestant de la conscience.
En 1822 on part pour un voyage de plusieurs mois en Suisse où la fille de 17 ans ne cesse de s’extasier face au panorama alpin et aux sites lacustres. Arrivée au seuil de l’Italie elle attrape le virus de cette fameuse ‘nostalgie italienne’ déclenchée par le livre de Goethe (Italienische Reise) quelques années avant. Lors d’une visite à Weimar Fanny suscitee l’admiration du grand Goethe avec ses interprétations de Bach et ses compositions sur les poèmes du maître.
Un des points tournants de 1821/22 est la rencontre avec le peintre Wilhelm Hensel lors d’une exposition de ses tableaux – un péril aux yeux de la mère Lea : l’homme serait trop âgé (28 ans) et – par-dessus le marché -caresserait l’idée de se convertir au catholicisme ! Ayant obtenu une bourse d’étude Hensel séjournera à Rome pour quelques années. Problème ajourné ! On se jure la fidélité et Fanny se lance dans les programmes des « Musiques de dimanche » initiées par son père. Le répertoire de ces concerts privés est dominé par J.S. Bach, mais on y joue aussi du Mozart du Gluck, du Beethoven et les œuvres des deux Mendelssohn. Fanny (piano et direction), Felix (piano, violon et direction) et Paul (violoncelle) réunissent autour d’eux des musiciens berlinois pour offrir aux invités des programmes variés.
Quant aux œuvres de Fanny (env. 450) il s’agit d’abord d’une série de Lieder avec accompagnement du piano sur les poèmes de Goethe, de Heine et de divers poètes romantiques. On y diagnostique du premier coup d’œil son intention de s’offrir comme pianiste le podium d’un jeu perlé aux arpèges, comme p.ex. dans cette ‘barcarole’ op. 1 no. 6 :

Pendant que Felix (âgé de 13 ans) se penche sur son 1er concerto pour piano en la mineur et son 1er quatuor pour piano et cordes op. 1 sa sœur Fanny finit son propre quatuor avec piano qui ressemble au millimètre près à celui de son frère composé en même temps : Qui a inspiré qui ? Les montagnes russes de ces gammes et arpèges qui déferlent à l’octave dominent les mouvements rapides dans les deux quatuors, où les trois cordes ont tout juste droit à des noires, voire des blanches pour préserver le rythme et pour marquer la charpente harmonique :

passage du 1er mouvement du quatuor de Fanny
A part les 4 accords initiaux pilonnés avec vigueur par tous les partenaires le 1er mouvement déroule le tapis rouge pour le piano avec un enchaînement de doubles croches qui se propagent tout au long de la portée, et le choix du la-bémol majeur, peu convivial pour les cordes, est un cadeau pour le pianiste. Après un larghetto à caractère dansant et un menuet peu inspiré les bourrasques des gammes au piano reprennent de plus belle dans le 12/8 du presto final. – C’est la période où la communauté mendelssohnienne estime le niveau pianistique de Fanny supérieur à celui de Felix, bien que ce dernier passe pour un enfant prodige.
Les leçons de Zelter, basées en majorité sur les œuvres de Bach, permettent à Fanny de progresser à vue d’œil (du moins selon les lettres de Zelter adressées à Goethe). En même temps Fanny et Felix se confient au pianiste Ignaz Moscheles, de passage à Berlin en 1824, qui ne retient pas son admiration pour Fanny : « …elle aussi infiniment douée joue par cœur des fugues et des passacailles de Bach avec une précision admirable. »

L’emménagement de la famille dans une vaste demeure au no. 3 de la Leipzigerstrasse en 1825 (aujourd’hui le siège du Bundesrat) ouvre de nouvelles perspectives : L’immeuble dispose d’un parc avec son « Gartenhaus » qui peut accueillir jusqu’à 150 auditeurs. Fanny et Felix y poursuivent la tradition des « Musiques de dimanche » pendant la saison hivernale (au chauffage insuffisant: on s’y accomode tout en grelottant !), et en été les rangs du public s’étendent jusqu’aux allées du parc. On compte jusqu’à 300 personnes venues écouter l’oratorio « Paulus » de Felix en 1837. Ce public se compose d’une part du réseau familial élargi et des notoriétés académiques d’autre part. On y voit surgir p.ex. les deux géants de l’esprit allemand : Alexander von Humboldt et G.W.F. Hegel, mais aussi Rahel Varnhagen ou le poète Heinrich Heine, sans parler des musiciens cotés comme Ignaz Moscheles.


plaque à la Leipzigerstrasse 3
L’atmosphère dans ce pavillon est imprégnée d’humour et on s’amuse à publier un périodique nommé « Gartenzeitung », une feuille pleine d’anecdotes, de poèmes et de dessins. Ce nouveau décor inspire à Félix son fameux Octuor pour cordes op. 20 ainsi que l’ouverture du Songe d’une nuit d’été, pendant que Fanny se permet d’aller écouter les cours de philosophie donnés par Hegel, un geste à attribuer à l’émancipation progressive de la femme dans le monde académique, mais la gent féminine n’y est admise que comme auditrices libres, risquant en outre de s’exposer aux railleries de la part des messieurs.
Un jour Fanny va taquiner son frère Paul en lui dédiant son Capriccio dont la partie du violoncelle ressemble à la portée des violoncelles tutti dans une symphonie : des notes alignées en profondeur et d’un niveau élémentaire, parsemées toutefois de quelques ascensions succulentes mais périlleuses dans les aigus, le tout dans un là-bémol majeur – quel supplice ! La pianiste, par contre, s’offre un festin avec ses cabrioles destinées à mettre le partenaire à l’ombre.
Les activités des « Musiques de dimanche » s’intensifient, malgré les absences de Felix souvent en tournée. Fanny, curieuse des aventures de son frère à l’étranger lui demande tous les détails dans ses lettres, tout en soulignant les inconvénients de sa réclusion à Berlin. Mais elle compose sans discontinuer : Mélodies, lieder, pièces pour piano, même des cantates (Job, Les morts du choléra de 1831). Quant à l’œuvre pour piano il y a lieu de retenir les deux sonates en do-mineur et en sol-mineur, mais avant tout le cycle intitulé « L’Année » (Das Jahr), 12 pièces ‘à programme’ inspirées de la nature changeante au cours des 12 mois – un clin d’œil aux « Quatre Saisons » de Vivaldi ou à celles de Haydn ? – Après l’allure éléphantesque des pas dans la neige profonde, accompagnés d’arpèges sauvages pour la bourrasque de flocons dans Janvier le caractère ‘saltando’ de Février figure une agitation carnavalesque par la course époustouflante d’un 6/8 qui, par une joyeuse gambade qui se mue en une trépidation fracassante aux octaves de tonnerre. Le printemps (Mars) s’annonce par une pièce du genre « Lied ohne Worte » de Felix, très chantant, qui débouche sur les variations sur le choral de Pâques « Christ ist erstanden » (le Christ est ressuscité). – La suite de ce cycle embrasse toutes les émotions que suscitent les saisons: de l’amabilité des chansons printanières (Avril/Mai) aux marches et danses en plein air (Août) et aux sérénades du soir (Juin/Juillet), de la barcarole au bord de la rivière (Septembre) au scintillement des doubles croches aiguës qui préparent le terrain pour le choral de la nativité « Vom Himmel hoch… » (du haut des cieux…) avec ses variations (Décembre). Dans ces 12 morceaux nous rencontrons fréquemment l’enchaînement d’accords diminués dans les passages transitoires comme p.ex. ces mesures dans Mai :

Quant à l’articulation nous avons d’une part le jeu perlé des arpèges typiquement mendelssohniens, d’autre part des enchaînements d’accords pilonnés ou d’octaves martelés non loin des Impromptus de Schubert.
Après les noces et une fausse couche en 1832 Fanny se retire de la Singakademie pour donner à ses ‘Musiques de dimanche’ un nouvel essor avec des programmes très variés : des œuvres vocales, des ouvertures, de la musique scénique, des cantates, un oratorio biblique.
Et qu’en est-il du quatuor à cordes, la pièce de résistance de tout compositeur après Haydn ? Fanny s’y risque en 1834, une entreprise qui semble lui donner du mal. Le coup de maître ne veut pas lui réussir, ce que Felix lui fait gentiment comprendre dans une lettre. Son quatuor reste un amalgame quelque peu hétéroclite de pièces éparses : L’Adagio introductif avec une cellule thématique du genre ‘prière’ est suivi d’une danse aux pieds légers d’un 6/8 (Allegretto) où, au cours de la fugue trépidante (qui rappelle la finale de l’octuor de Felix) le violoncelle est propulsé sur ses doubles croches dans le grave de sa tessiture. La Romance suivante s’annonce par des fragments mélodiques charmants, tout en se perdant par la suite dans un déroulé mécanique. Quant à l’Allegro molto vivace (12/16) le discours allègre reprend le dessus, dominé par un engrenage de gammes à l’unisson, escalades ou dégringolades se relayant entre les registres et au-dessus desquelles plane toutefois une atmosphère joyeuse, suscitée par les cantilènes du 1er violon.
Si les prouesses pianistiques de Fanny ne dépassent pas le périmètre de la Leipzigerstrasse 3, la bonne société lui occasionne une seule entrée sur scène en salle de concert : avec le 1er concerto pour piano en sol-mineur de Felix dans un concert de bienfaisance en 1838 – la ‘bonne cause’ étant la seule légitimité pour la musicienne de se produire en public. Dans la lettre du lendemain à son frère elle parle d’un « concert ignoble, voire horrible », vu la salade mixte du programme et le dilettantisme des autres musiciens.
L’année 1839 va enfin combler son vieux désir d’un voyage en Italie, un séjour d’une année avec son mari et leur enfant. A Vérone, Rome et Naples elle fait preuve de solides connaissances sur l’antiquité et son bonheur ne connaît pas de limites : « Je suis incapable d’exprimer mon bonheur indescriptible, je me retrouve dans un état d’âme toujours euphorique… ». A Rome Hensel introduit son épouse auprès des boursiers de la Villa Medici

où les festivité de tout genre la mettent en extase et où excelle comme pianiste, sans parler de l’heureuse rencontre avec Charles Gounod. Dans son journal elle le décrit comme « un artiste brûlant d’une flamme juvénile ». Et plus loin elle raconte : « S’il fait clair de lune, on part en bande vers les bois ou vers le Forum et le Colisée. Gounod grimpé sur un acacia nous jette des branchages fleuris. Nous entonnons en chœur un concerto de Bach et marchons en cadence à travers Rome ».
Un des derniers triomphes de la compositrice est certainement l’œuvre terminée au printemps 1847: son Trio en ré-mineur op. 11 créé le 11 février. La critique y voit de nombreuses références aux trios de la même tonalité de son frère et de Robert Schumann, en partie aussi aux symphonies de Beethoven (surtout la 7ème). Les élans d’exubérance du 1er ou du 4e mouvement ne sont que l’encadrement d’un Lied placé au centre qui figure comme noyau thématique de l’ensemble du trio, avant que les broderies d’arpèges vertigineux caractérisent la finale comme ‘pièce de concert’ pour le piano escorté des deux instruments à cordes.
Fanny Hensel-Mendelssohn est au faîte de sa carrière comme animatrice des ‘Musiques de dimanche’ : elle s’est profilée comme pianiste, comme compositrice et à la baguette.
Le 14 ai 1847 elle dirige, installée au piano, une répétition de « La Nuit de Walpurgis » de Felix, selon d’autres sources, mais peu probables, il s’agirait d’une propre composition sur « Faust » de Goethe. Un malaise passager (engourdissement dans les doigts) est suivi d’une attaque cérébrale qui va la terrasser au bout de quelques heures.
Séjournant à l’étranger Felix est comme abattu par la nouvelle. Le requiem pour sa sœur : son 6e quatuor en fa-mineur, une œuvre pénétrée de deuil et de rage. Il succombera encore la même année en novembre, lui aussi à une attaque cérébrale, l’âge de 38 ans.

S O U R C E S :
Françoise Tillard, Fanny Hensel née Mendelssohn Bartholdy, éd. Symétrie, Lyon 2007
Peter Schleuning, Fanny Hensel geb. Mendelssohn, Böhlau Verlag, Köln-Weimar-Wien 2007
Thea Derado, Fanny Mendelssohn Hensel – aus dem Schatten des Bruders, Verlag E. Kaufmann, Lahr 2005
Martina Bick, Musikerinnen in der Familie Mendelssohn, Hentrich Verlag, Berlin 2017
DISCOGRAPHIE / YOUTUBES:
Gondellied: Ran Lao (soprano) + Micaela Gelius (piano) – extrait de Fanny Hensel, Lieder (CD arte nova classics – youtube/audio)
Quatuor pour piano et cordes + Trio op. 11 : Kaleidoscope Chamber Collective (CD Chandos 2021 – youtube/audio) – plusieurs films du trio
Capriccio : Penelope Lynex (violoncelle) + Alexander Wells (piano), CD (LIR Classics – youtube/audio)
Das Jahr (L’Année) : Anna Kienast (youtube/audio)
Lauma Skride (CD Sony 2007 – youtube/audio)
Laurence Manning (youtube 2018 Montreal/film)
Quatuor à cordes : Quatuor Selini (youtube 2022 Meran/film)
Quatuor Hadelich (youtube 2023 au Canada/film)
Quatuor Nadelman (youtube 2021/film)
Quatuor Fanny Mendelssohn (youtube 2022/audio
avec partition synchronisée)
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