Clara Haskil – silhouette fragile, pianiste géniale

                            Clara Haskil 1956 (photo Roger Hauert – © non repérable)

Née en 1895 dans une famille sépharade à Bucarest dont le père est originaire de la Moldavie Clara Haskil rivalise avec ses deux sœurs : Lili la pianiste et Jeanne la violoniste qui déclare un jour : « Nous avons du talent, mais Clara a du génie. » Après le décès de leur père Clara est prise en charge par son oncle Avram de Vienne. La fille de 7 ans y entend Josef Joachim et s’enthousiasme pour le violon, l’instrument qu’elle maîtrisera tout au long de sa carrière de pianiste.

Chaleureusement applaudie comme pianiste prodige à Vienne la petite Roumaine de 10 ans exécute des pièces sans partition et sans fautes après les avoir entendues une seule fois, et ceci dans n’importe quelle tonalité ! Elle est prise en main par le professeur Robert qui va la recommander à Gabriel Fauré à Paris.

Accompagnée par son oncle Avram elle réussit le concours d’entrée au Conservatoire de Paris où elle mène de front l’étude du piano – et du violon pour lequel elle remporte son 1er prix (pour le piano elle l’aura plus tard). Montée à la classe de virtuosité d’Alfred Cortot à 12 ans elle devra se contenter d’un enseignement de suppléance, le maître étant toujours absent.

             

Clara Haskil à Paris

Malgré sa déception elle travaille avec acharnement et se prépare pour son 1er prix. La jeune virtuose de 15 ans va conquérir les salles en Italie, en Suisse et à Bucarest, grâce à un imprésario suisse. Lorsqu’elle joue la redoutable Chaconne (selon Bach) de Ferruccio Busoni à Zurich le compositeur lui offre son enseignement au Conservatoire de Berlin, Mais maman y oppose son « Njet », sa fille étant trop jeune pour ce genre d’aventure, si bien que l’offre de Busoni se réduit à un cours de maîtrise programmé à Bâle la même année.

Un séjour prolongé à Lausanne – toujours sous la tutelle de son oncle – lui ouvre de nouvelles portes : Le pianiste Ernest Schelling de Genève la présente à Paderewski et à l’éditeur et mécène G. Schirmer qui, l’ayant entendue jouer, lui propose des tournées en Amérique.

Mais la colonne vertébrale déformée ne supporte plus le buste de la jeune femme de 18 ans grandie trop vite. Un traitement s’impose. Dans une clinique normande on lui administre une camisole de plâtre, une mesure drastique qui l’éloignera pendant des années du piano. Clara ne supporte pas son armure, et un des docteurs lui enlève cet instrument de torture, sans que les vertèbres se soient redressées – la Haskil restera la pianiste maigrichonne et voûtée pendant toute sa vie.

Après la guerre elle va rattraper ses années perdues en clinique. A Paris elle réussit une rentrée triomphale avec le concerto no. 20 de Mozart, avant de se retirer à Amden en Suisse (au-dessus du Walensee) pour une cure de rétablissement, en compagnie de son oncle qu’elle vient de rejoindre à Zurich, après que ce dernier a passé des années comme prisonnier de guerre.

Le 2e mouv’t du concerto no. 20 (son Mozart favori, à côté du no. 3 de Beethoven), une mélodie comme transfigurée sous ses doigts…

Clara Haskil autour de 1920

Ces trois années dans le village alpin remettent la pianiste sur pied. Elle se sent de nouveau en forme pour donner un concert à Lausanne en 1921, son prochain domicile. Les nouveaux contacts avec le pianiste E.R. Blanchet et le compositeur G. Doret vont largement élargir son horizon. Doret annonce le récital de sa nouvelle amie en 1921 avec un article grandiloquent dans la presse genevoise, parlant de sa modestie, de sa perfection, de son dévouement à la musique etc…La salle à Genève est comble et l’enthousiasme du public sans bornes, aussi celui d’Ernest Ansermet qui n’hésite pas à engager Clara Haskil comme soliste du concerto de Schumann avec son orchestre à Vevey et à Neuchâtel.

C’est la période où la soliste élargit son réseau de contacts grâce à la bienveillance d’un mélomane de Vevey : le directeur de Nestlé Emile Rossier. Que ce soit Pablo Casals pour qui elle sera une fidèle partenaire comme chambriste pendant de longues années, que ce soit Georges Enescu, un ami de son pays, avec qui elle donnera plusieurs concerts, ou alors Eugène Isayë, le virtuose belge. Avec lui elle jouera toutes les sonates de Beethoven et sera même reçue par la Reine Elisabeth à Bruxelles. – Après une première tournée en Amérique elle retourne en Roumanie pour plusieurs concerts avant de rejoindre Paris où elle sera accueillie par la princesse de Polignac. Récitals et concerts se suivent à un rythme accéléré à Paris, en Belgique, en Suisse. Le séjour parisien lui occasionne la rencontre avec son compatriote Dinu Lipatti qui restera un ami intime pour toujours. Leur admiration mutuelle s’exprime par une riche correspondance pendant les années de la guerre.

Dinu Lipatti en 1950

La guerre et l’occupation allemande de la France du Nord contraint l’Orchestre National – dont Jeanne Haskil fait partie comme violoniste – de se transférer en zone libre. Clara a la chance de partir avec sa sœur et les autres musiciens. On passe la ligne de démarcation sans accroc pour arriver à Marseille, le refuge de nombreux juifs européens à l’époque. Le répit ne dure qu’une année : L’arrivée imminente des Allemands dans le Midi représente un nouveau danger. Grâce à des amis elle décroche un visa pour la Suisse, le pays qui a déjà fermé les frontières pour les réfugiés juifs. Le dernier train de la veille de l’arrivée des Allemands à Marseille la ramène à Genève, échappée de justesse !

Clara Haskil a 47 ans. En convalescence après l’opération à Marseille d’une tumeur cérébrale elle retrouve son havre de paix à Vevey, d’abord chez des amis qui lancent un fundraising en sa faveur. Empêchée au départ par la loi suisse de poursuivre une activité professionnelle elle va travailler son piano dans une magasin d’instruments et on lui organise un récital privé où viennent l’écouter quelques notoriétés de la région comme Hugues Cuénod ou Igor Markevitch, et Nikita Magaloff de s’enthousiasmer : « Chez aucun de mes collègues (…) j’ai senti cette incroyable légèreté, cette assurance sans contrainte qui fait éclater la musique de façon spontanée et naturelle. » Avec l’orchestre de Pierre Colombo de Vevey elle exécute en 1944 le double concerto de Mozart à côté de Magaloff. Ce dernier se souviendra du triomphe et comment il a ‘découvert’ ce concerto grâce au jeu sublime de sa partenaire, ce qui les a conduits à jouer en public d’autres œuvres pour deux pianos, voire même la sonate avec batterie de Béla Bartok ! Clara, la ‘Mozartienne’, note dans son journal : « Je travaille sans arrêt. Plus on pénètre dans la musique de Bartok, plus on se rend compte qu’on n’y connaissait rien. » Sur le plan de la vie privée les retrouvailles avec la famille Rossier s’avère salutaire. Depuis Vevey elle allonge ses antennes vers la Suisse allemande : Le mécène Dr. Reinhart de Winterthur, qui avait déjà entendu la Haskil de 16 ans, la met en contact avec des musiciens de marque comme les violonistes Peter Rybar et Aida Stucki (la future professeure d’Anne Sophie Mutter !) le quatuor de Winterthur et la pédagogue Anna Langenhahn de renommée internationale domiciliée au château de Berg en Suisse orientale.

Un autre hasard veut qu’elle retrouve Dinu Lipatti domicilié actuellement à Genève. Avec lui elle exécutera le double concerto de Mozart, mais leurs moments de bonheur commun sont comptés : Lipatti ne vaincra pas son cancer Hodgkin et mourra en 1950.

L’année 1949 représente un tournant dans la vie de l’artiste. Avec la citoyenneté de Vevey et son passeport suisse elle accède plus facilement aux salles internationales. Dinu Lipatti l’en félicite en lui dédiant un nocturne et un poème humoristique. Michel Rossier, le successeur de son père comme directeur de la société « Arts et Lettres » restera un appui inestimable pour Clara Haskil, son imprésario inofficiel, mais aussi son coach qui tâche de lui faire surmonter les éternels doutes et le terrible trac avant ses entrées en scène. – Elle s’installe maintenant dans un appartement à elle et s’offre son premier piano à queue. De plus elle invite sa sœur Jeanne – échappée de justesse aux rafles à Marseille et retournée en Roumanie – de venir la rejoindre à Vevey. La vie en commun avec elle lui donne une sorte de cocon familial et Jeanne accompagne souvent Clara lors des tournées.

Quant à son calendrier Clara ne sait bientôt plus où donner de la tête. Ce n’est que depuis son retour définitif en Suisse que sa carrière internationale prend son vrai élan. Avec Hermann Scherchen elle joue le concerto de Schumann à Winterthur et le no. 2 de Chopin à Berne. Werner Reinhart lui offre un séjour de vacances à Pontresina et à Sils-Maria en Engadine où l’on se retrouve entre amis : Szigeti, Magaloff, Menuhin, Lipatti, Fournier, Klemperer, P. Sacher….

       avec Géza Anda et Herbert von Karajan 1955 à Lucerne (©ledeblocnot.com)

Les stars de la baguette courtisent la faible petite silhouette, et sur le podium elle fait montre d’une vigueur quasi titanesque, ne jouant pas seulement Mozart qu’elle maîtrise avec son toucher cristallin, mais tout aussi bien les « poids lourds » du répertoire romantique (le no. 2 de Brahms appris par cœur en deux jours !).  En dehors de ses engagements à Paris, en Hollande ou en Italie elle donne de nombreux concerts en Suisse, y compris des enregistrements radiophoniques dont Lipatti lui envoie un écho enthousiaste. Dans une lettre du 24 août 1949 de Zurich elle parle de ses voyages à Lucerne, Winterthur et Coire, de son travail quotidien avec Pablo Casals et qu’elle va l’accompagner à Zermatt où il donne chaque année des cours de maîtrise. Clara le rejoindra l’année suivante à Prades où elle trouvera le partenaire le plus important dans sa vie de chambriste : Arthur Grumiaux.

récital avec Casals à Prades 1953

Ferenc Fricsay, domicilié en Suisse, est l’un des chefs d’orchestre auquel la Haskil se sent particulièrement attachée. Leurs concerts et les enregistrements sont nombreux, et Fricsay s’en souviendra après la mort de son amie : « Je ne connaissais pas de partenaire plus attentive et agréable qu’elle. Comment elle a accepté humblement toute proposition bien qu’elle ait eu les meilleures idées elle-même. Il y a peu d’orchestres réputés en Europe avec lesquels nous n’aurions pas joué ensemble, et tous les musiciens l’ont portée dans leur cœur. »

Entre 1952 et 1960 ses séjours à Vevey sont de courte durée. Elle est sollicitée par tous les pays d’Europe et une tournée en Amérique comble ses triomphes. A Boston elle remporte des triomphes avec le 3e concerto de Beethoven – et le jeune pianiste Eugène Istomin prend soin d’elle lors de ce séjour, si bien qu’il se fait apostropher de « Mére de Haskil » par son ami Gary Graffmann. Un jour il emmène Clara chez les Horowitz, une soirée mémorable dont elle se souvient : « Milstein lui a parlé de moi (…) et nous sommes restés jusqu’à deux heures du matin. Au piano Horowitz est Satan en personne, mais très aimable. » – Quant aux amitiés en Suisse qui comptent elle trouve les meilleures détentes dans la villa de la famille Chaplin au-dessus de Vevey. Chaplin l’invite à table et lui offre un Steinway dans sa villa. C’est là où on la voit rigoler, elle d’habitue si sombre, sinon angoissée:

                                       rigolade avec Chaplin, Oona à la caméra

Chaplin a tellement admiré son jeu qu’il a dit un jour : « Dans ma vie j’ai rencontré 3 génies : Einstein, Churchill… et Clara Haskil. »

Les années 1958 et 1959 sont chargées d’engagements dans toute l’Europe – pour une pianiste de santé si fragile !  Heureusement que ses deux sœurs Jeanne et Lilly lui sont dévouées. Clara se sent auprès d’elles en sécurité, tout en se rebellant par moments contre leurs avertissements autoritaires, ayant horreur d’un repos trop long, de « gaspiller le temps » comme elle dit.

En 1958 une sérieuse pneumonie la retient plus longtemps à Paris. Michel Rossier court la rejoindre et les docteurs réussissent petit à petit à la remettre sur pied. On lui permet toutefois de retourner en Suisse et de jouer à partir de l’été. Le 25 mai elle est ramenée à Vevey dans la voiture de Chaplin, en vue du concert avec Géza Anda du 16 août à Lucerne : ce double concerto de Mozart est repris en 1959 sous la direction de Joseph Keilberth – un succès bien mérité, après quoi elle se met à planifier ses prochains concerts. Les séjours à Vevey vont donc se raréfier. –  Keilberth dira plus tard : « Les concerts avec elle me resteront inoubliables…elle jouait avec un dévouement comme si tout cela allait de soi, sans peine… »

La chute mortelle sur un escalier de Bruxelles le 7 décembre 1960 – où elle  arrive la veille d’un récital avec Grumiaux – déclenche un choc dans le monde musical.

Arthur Grumiaux avec sa partenaire

Le CONCOURS CLARA HASKIL fondé en 1963 par Michel Rossier et les amis de la pianiste initié à Lucerne se tient tous les deux ans à Vevey, un concours aux antipodes de celui de Varsovie : Ici l’on ne distingue pas la virtuosité, mais la profondeur de l’interprétation dans l’esprit de Clara Haskil. Son premier lauréat : Christoph Eschenbach, en 1965.

S O U R C E S :

Rita Wolfensberger, Clara Haskil, Alfred Scherz-Verlag, Berne 1962

Jérôme Spycket, Clara Haskil, Hallwag Verlag, Berne 1977

Jérôme Spycket, Clara Haskil – Album-Photos, Verlag NZZ, Zurich 1984

affiche du concours 1925 par Hans Erni (©Harry R. Beard Coll.)

D I S C O G R A P H I E :

à part les nombreux CDs avec les œuvres de Mozart et de Schumann on recommande le coffret DECCA de 2010 avec les œuvres de Scarlatti, Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann, Chopin, de Falla, Ravel