Lise Cristiani de Paris – première violoncelliste en tournée vers les steppes russes

Une ruelle d’un quartier mal famé à St-Denis : c’est à l’étage d’une bicoque qu’est née Élise Chrétien en 1825 (et non en 1827 comme le préconisent de nombreux commentaires).     

Son grand-père Alexandre a réalisé le portrait de la violoncelliste qu’il va afficher partout, si bien que le public afflue en grand nombre dont la curiosité se dirige moins vers la qualité de ses interprétations que vers la façon d’arranger sa pose sur scène. Les premiers critiques soulignent son apparition grâcieuse et l’élégance féminine de son jeu et le succès de cette première série de concerts lui permet de s’offrir son propre Stradivarius pour 7000 francs, un instrument joué à l’époque par Jean-Louis Duport.

Non seulement le choix de son instrument est quasiment une transgression des normes, mais aussi son idée de se lancer toute seule sur le parcours d’une tournée internationale. Après quelques arrêts à Rouen et à Bruxelles en 1845 elle va miser sur le 2ème centre musical en Europe : Vienne. La presse annonce ses entrées sur scène en avertissant le public : « Une femme au violoncelle – c’est le comble ! » En arrivant la Christiani organise elle-même les concerts, se mettant à la recherche de musiciens sur place pour établir les programmes qui consistent en général en un potpourri de mélodies tirées d’opéras connues (les ‘tubes’ de l’époque), de pièces originales à l’accompagnement du piano (Offenbach, Franchomme) ou d’arrangements pour des formations de chambre. – Les échos positifs dans les journaux l’encourage à s’arrêter dans plusieurs villes de l’Allemagne du sud avant de se diriger vers Leipzig où elle pourra conquérir le fameux « Gewandhaus ». Arrivée en octobre 1846 elle s’y voit soutenue par les grands musiciens du lieu comme Joachim, Gade ou Reinecke, mais avant tout par Mendelssohn, le directeur actuel du Gewandhausorchester, qui l’accompagne au piano et se dit fortement impressionné par son jeu. Et le résultat de cette rencontre mémorable : La « Romance sans paroles » op. 109 « dédiée à Mlle Lise Cristiani » :

autographe de la composition, publiée posthume comme « Lied ohne Worte » (d. publ,)

Son voyage la conduit ensuite à Berlin où elle joue à la « Singakademie » et devant le roi, avant de zigzaguer à travers l’Allemagne entre Hambourg et Francfort/Oder dans une dizaine de villes. A Copenhague le roi du Danemark la nomme « virtuose de la Cour ».  Suivront des concerts en Suède avant son retour en Allemagne du nord. – Les critiques allemands lui attestent son jeu grâcieux « loin des manières excentriques et des tours de force des nombreux virtuoses modernes ». Lise Christiani privilégie d’ailleurs un répertoire qui lui permette de déployer le chant lyrique sur les deux cordes supérieures et l’escalade dans les aigus jusqu’au flageolet. Son instrument ne crache jamais d’attaques sur la corde de do, en évitant ainsi de faire ressortir la masculinité du violoncelle. Le presse parisienne s’est permise déjà en 1845 des commentaires narquois sur ses premières entrées sur scène : « …nous ne pouvons guère l’inviter à jouer cet instrument d’une façon large, sévère ; à attaquer vigoureusement les cordes basses au lieu de miauler comme une jolie petite chatte blanche des ‘prières’ et des ‘boléros’ (…) ce qu’il faut conseiller à mademoiselle Christiani, c’est de dire sur le violoncelle une tendre et douce romance en la mineur sur la corde la, de lever les yeux au ciel pour se donner un air de sainte Cécile se préparant au martyre, et son succès sera alors pyramidal » (Revue et Gazette Musicale). Et la « Berliner Musikzeitung » de 1845 va dans le même sens : « Elle traite son instrument décemment et non avec la force, mais avec une grâce et élégance d’autant plus grande. » Et le « Magazine pour la littérature de l’étranger » de 1845 estime qu’ « elle semble davantage soutirer les sons à son instrument plutôt que de les en dégager d’une main ferme (…) son charme est sa féminité qu’elle a su mettre en valeur, comme dans la ‘Prière’ d’Offenbach, dans la ‘Romance’ de Donizetti et dans la ‘Musette’ du 17e siècle. »

« Prière » et « Boléro » de Jacques Offenbach – le cheval de bataille de la violoncelliste

En 1846 elle se lance dans une nouvelle tournée. Loin d’être une Sainte Cécile elle affronte ses aventures avec témérité en mettant le cap sur St-Pétersbourg, en passant par la Pologne et le nord du Balticum. La capitale russe est une ville recherchée par tous les musiciens itinérants, disposant d’un public cultivé et connue pour les honoraires généreux.        

le théâtre Blochoï en 1886

Elle joue devant la Tsarine Elisabeth et – n’ayant pas froid aux yeux – elle loue à ses propres frais 2 fois le théâtre Bolchoï – un fiasco : les rangs restent vides : c’est que le régime a décrété peu avant un deuil national, ce qui veut dire interdiction des spectacles ! – L’escale de Moscou (2 concerts) la met en contact avec des officiers. Charmée par ces beaux uniformes elle propose de se joindre à leur expédition militaire vers la Sibérie, une aventure qui va s’étendre sur plusieurs années. A commencer par Ekaterinbourg ses 40 concerts se répartissent sur une douzaine de villes de l’ouest à l’est du fin fond de la Russie orientale.

                                  le théâtre d’Ekaterinbourg au 19e s. / au 20e s.

Le gouverneur d’Irkoutsk propose à l’artiste d’accompagner son expédition imminente vers les extrémités à l’est du pays, un parcours plein d’écueils dont elle parle dans ses propres écrits. La caisse en fer forgé de son Stradivarius solidement brêlée au flanc d’un cheval « je le suivais triomphalement perchée sur une selle de Cosaque, manteau noué au cou, moustiquaire rabattue, la pluie sur le dos et la rivière sous les pieds. Jamais violoncelle de si noble race ne s’est trouvé à pareille fête », l’instrument qu’elle appelle jalousement « mon mari fidèle ». Le voyage à travers ces contrées glaciales (minus 40 degrés) lui demande les dernières énergies. Elle avance en calèche, en luge, en bateau sur les fleuves, à la limite sur des chars attelés. Dans ses lettres à sa famille elle dit un jour qu’elle ne voit « rien que de la neige, des steppes sans fin où l’on se porte soi-même à la tombe. » – Puis c’est la traversée de la mer d’Okhotsk vers la péninsule de Kamtchatka.

La presse allemande cite un concert offert gratuitement au public du Kamtchatka dans la résidence du gouverneur à Petropavlovsk. Elle confirme d’avoir vu des endroits « où jamais artiste n’était encore parvenu ».

En 1850 nous retrouvons la violoncelliste à Moscou d’où elle repart pour l’Ukraine pour jouer à Charkiv, Tchernikov, Kiev et Odessa, avant de remonter jusqu’à la Lituanie et ensuite dans les régions du Caucase. Les documents attestent qu’en juillet 1853 Léon Tolstoj l’a entendue jouer à Pjatigorsk. Après les journées triomphales à Grosny (Tchétchénie) où le prince Bariatinski, escorté de ses Cosaques, lui fait tous les honneurs, elle continue sur Novocherkassk, une ville du sud (non loin de la frontière ukrainienne) où sévit le choléra. 

la cathédrale de l’Ascension de Novocherkassk (carte postale historique)  

Lise Christiani y succombe quelques jours après son arrivée le 2 octobre 1853, à l’âge de 27 ans.

Le monument funéraire de la musicienne (dom. publ.)

Sous le titre « Voyage d’un Stradivarius » Alexandre Barbier, le grand-père et premier promoteur de notre virtuose, va lui consacrer plusieurs pages de feuilleton dans le Journal des Débats du 26 et 27 septembre 1860, en soulignant cette alliance entre la musicienne et son instrument « que rien ne devait plus dissoudre, hormis la mort. » Barbier s’applique à donner les détails de la trajectoire de la violoncelliste en Sibérie, comme p.ex. son passage à Tobolsk où « les sommités officielles même s’empressent atour d’elle ; elle est accueillie comme un oiseau chanteur, écho d’un printemps lointain, qui se serait égaré sous ce triste climat. Elle est applaudie pour ton talent, recherchée pour sa grâce et son esprit… » Quant à la mort de Lise il dit que « la fatale nouvelle n’en vint à sa famille que beaucoup plus tard (…). La guerre de Crimée ayant éclaté, le pauvre Stradivarius demeura prisonnier. »

 L’instrument est cependant retrouvé et ramené à Paris par Edouard Thouvenel, un diplomate en résidence à Constantinople. Il repose actuellement dans une vitrine du Museo del Violino à Cremona, faisant partie de la collection Walter Stauffer. Il s’agit d’ailleurs d’un des premiers spécimens de Stradivari, aux dimensions légèrement plus grandes. Selon les spécialistes il s’agit d’un des plus précieux violoncelles du maître de Cremona.

le Stradivarius de 1700 de Lise Cristiani

Accompagnée d’un luthier de Paris Sol Gabetta s’est rendue en 2024 à Cremona où le directeur du Museo del Violine a sorti de la vitrine ce fameux « violoncelle de Stradivarius à l’étiquette « Lise Christiani » pour qu’elle le fasse chanter dans la salle réservée à cet effet. – le 2 août 2024 elle a présenté avec un groupe de musiciens un programme ‘Lise Christiani’ au Festival Menuhin de Gstaad et son CD avec un programme ‘Lise Cristiani’ va sortir prochainement.

S O U R C E S :

Freia Hoffmann, Reiseberichte von Musikerinnen des 19. Jahrhunderts, Olms, Hildesheim 2011

Freia Hoffmann, Europäische Instrumentalistinnen des 18. und 19. Jahrhunderts: «Christiani, Chrétien, Berbier, Lise, Lisa, Elise», Oneline-Lexikon des Sophie Drinker Instituts 2007/2010

Béla Pukanszky, « Cellist woman in a Paris salon ! » – Lisa Cristiani’s career as a performer in contemporary publicism, article sur internet, Eszterhazy Karoly Catholic University, Eger (Hongrie) 2021

Simone Jung, Mit dem Celle ans Ende der Welt (Sol Gabetta auf den Spuren von Lise Christiani), film documentaire sur arte, Allemagne 2024

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