
La violoncelliste et compositrice suisse Ursina Maria Braun, formée d’abord à la Haute École de Musique de Zurich et plus tard chez Clemens Hagen et Heinrich Schiff, a raflé plusieurs prix dans différents pays européens et participé à de nombreux festivals tels que les « Bachwochen » d’Ansbach ou de la Thuringe, le Stresa Festival ou le « Steirischer Herbst » de Graz. De plus elle occupe le 1er pupitre dans le Concentus Musicus de Vienne, l’orchestre le plus prestigieux en matière d’excécution historique. – Son penchant pour les contrastes dans le cosmos de la musique la pousse souvent à quitter le canon de la tradition classique, les antennes pointées vers des sphères sonores allogènes, ce qui a abouti aux enregistrements sur un même CD des extraits de Suites de Bach et des Préludes de Gubaidulina côte à côte.
Cet album est un véritable coffre aux trésors. Le violoncelle d’Ursina Maria Braun s’aventure dans un dialogue entre deux univers apparemment opposés, mais secrètement reliés par un message commun.
Créer la musique depuis le halo du silence : Telle la confession de la compositrice russe qui s’est terrée dans maison isolée loin de Hambourg. Déjà son Prélude 1 fait surgir des sons isolés vigoureusement articulés et entrecoupés par les pauses où ils s’évanouissent, pour glisser dans un ligne ascendante liée dont le dernier ton suspendu du fa-dièse s’accroche directement au coup d’envoi de l’Allemande de la 6ème Suite de J.S. Bach, un mouvement bourré d’accords sur trois cordes que la violoncelliste prend en arpeggiando sur un pied léger, les triples croches aux allures improvisatrices pour mettre en lumière le chant dans l’aigu. La juxtapposition des Préludes de Gubaldunia et des Allemandes de Bach fait transparaître en filigrane soit des corrélations soit des oppositions. Que l’instrument produise des sons vitrifiés près du pont, des glissandi jusqu’au sommet de la touche pour voltiger dans les sphères du flageolet moyennant des trémolos, ou des attaques corsées ans les graves, Ursina Maria Braun les maîtrise sans jamais brutaliser son violoncelle qui peut gémir, pincer tousser, faire tu tapage ou émettre des sons languissant enfliés dans les graves ou dans les aigus. L’Allemande de la 3ème Suite de Bach y oppose son allure dansante, à l’archet léger et ses tempi traités librement, les notes-pivots allongées comme piliers de la charpente. Afin d’explorer toutes les dimensions du son Gubaidulina de son côté accumule des pizzicati en double corde vigoureusement pincés suivis par des glissandi spectaculaires, puis des pauses pour scruter leur écho (Préludes 8 et 9). Les cordes graves se prêtent également aux mouvements circulaires autour de la friction d’un demi-ton en double-corde : le son au centre d’une centrifuge où circulent des trilles, des spiccati, des sixtes lanceés sur des montagnes russes chromatiques, tout en modelant le son isolé dans sa densité changeante. Comme nous voyons souvent dans ses œuvres orchestrales toute une panoplie d’instruments de percussion dignes d’un orchestre balinais (elle en possède une large collection) la Gubaidulina confie ici au violoncelle une jam session de batterie : des pizzicati à tous les niveaux et des frappes sans archet sur l’ensemble des cordes au rythme accéléré figurant le jeu du tambour. Notre soliste, spécialiste d’ailleurs de musique baroque, y répond par une exécution ‘historique’ de la 5ème Suite de Bach sur un violoncelle baroque au son opaque et parfois rugueux dans les graves, où elle s’engage pleinement dans les pratiques de l’époque : le caractère dansant en accentuant le rythme dans les structures linéaires, le traitement improvisateur des notes de fioritures, les notes-pivots qui s’évanouissent à peine articulées selon la technique des gambistes. A retenir ici la Sarabande dont la violoncelliste sait déplier les couches profondes avec son legato sur un ton presque pudique, sans aucun vibrato, d’une sobriété sans égal:

Si Bach avait conçu ses Suites comme vademecum pour les violoncellistes pour rapprocher leur technique de celle du violon, annoblies plus tard par Casals, les Préludes de Gubaidulina portent également un message technique, mais par la réunion des deux mondes Ursina Maria Braun les associe dans un dialogue quelque peu insolite, mais concevable si l’on tient compte du rôle de Bach dans la vie de la compositrice russe, avec au centre Art de la Fugue.

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