Brunnen – un site lacustre au cœur de la Suisse, fréquenté autrefois par Wagner et Clara Schumann. C’est là qu’Othmar Schoeck, né en 1886, a vécu une enfance heureuse dans la somptueuse villa ‘Ruhheim’, le siège d’une famille fortunée et mélomane.

Brunnen ca. 1880 (J.M. Müller) – dom. public
Quant à l’éducation des quatre fils la pratique musicale est au centre des loisirs, et pour leur assurer une formation scolaire « valable » on les envoie à Zurich. Ayant déjà flirté avec la composition comme jeune garçon Othmar s’y met à 18 ans pour de bon, sollicitant le soutien de quelques musiciens influents du lieu, avant d’entrer au Conservatoire de Zurich en 1904. Après quelques cycles de Lieder Schoeck présente une première composition pour orchestre, son épreuve finale au Conservatoire: la Sérénade espagnole op. 1. Le premier biographe Hans Corrodi y voit la joute amusante entre trois soupirants qui rivalisent sous le balcon de l’adorée. La mélodie de charme passe d’un instrument à l’autre, mais rien n’y fait : la dame se retire hautainement et les trois s’en vont, dépités, en faisant pétarader furieusement un coup de timbale final.

La « mélodie de charme » à caractère espagnol
Le jeune compositeur dirige lui-même à la Tonhalle de Zurich sa sérénade que la presse accueille avec bienveillance.
Suivra une année de discipline contrapuntique rigoureuse chez Max Reger à Leipzig. – Revenu à Zurich Schoeck se met à la recherche d’un poste rémunéré. On le voit à la tête de plusieurs chœurs d’hommes et – à l’occasion – au pupitre de la Tonhalle. C’est alors qu’il tombe amoureux de la star hongroise Stefi Geyer, mais la violoniste est déjà nantie d’autres admirateurs (dont Bartók) et d’un second mari, ce qui ne l’empêche pas d’inviter Schoeck à venir la visiter à Budapest, le séjour dont sortira une première œuvre d’envergure, le Concerto pour violon op. 21 dédicacé à son idole. Pendant que le 1er mouvement déborde littéralement de mélodies languissantes et d’une idylle champêtre (les cors dans le lointain), le Grave non troppo lento répand une atmosphère de profonde douleur (amoureuse) appuyée sur des points d’orgue souterrains, mais dans l’Allegro con spirito la crise est surmontée : s’ouvre alors un dialogue exubérant, voire narquois entre le soliste et l’orchestre, une véritable explosion de joie. – Le concerto sera créé par Willem de Boer à Berne en 1912 (Stefi Geyer le jouera beaucoup plus tard).
Avant la guerre Schoeck se fait une réputation internationale avec ses œuvres pour chœur et orchestre dont Dithyrambe op. 22 (sur un texte de Goethe) aura la plus grande répercussion. Son langage musical reste toujours arrimé au discours romantique ou post-romantique, tel aussi son quatuor à cordes op. 23 de 1913. Schoeck semble se calfeutrer dans sa coquille protectrice face aux nouveautés ambiantes. – Mais d’autre part il mène à Zurich une vie de débauche. Entre amis on sillonne plusieurs fois l’Italie et à partir de 1914 la mobilisation de l’armée change la donne : Les chœurs suspendent leurs activités, mais Schoeck profite de la convocation de Volkmar Adreae à la frontière pour assumer à sa place la direction de la Tonhalle.
La venue à Zurich de la violoniste allemande Elsbeth Mutzenbecher est le prélude aux années de bohême. Vu que le concubinage est interdit les amoureux mènent tant bien que mal une vie de cache-cache. Cependant l’arrivée des artistes réfugiés à Zurich leur occasionne des rencontres passionnantes autour du Café Odéon, le berceau du mouvement Dada et une tanière pour notre couple, à l’abri des sbires de la bourgeoisie zurichoise. Cependant à Brunnen on s’inquiète du train de vie de ce fils dévergondé, et le père de l’admonester dans une lettre de 1917: « La voie que tu poursuis aujourd’hui ne te mènera pas au bonheur… ».
Les Lieder sur la poésie romantique allemande se suivent du tac au tac, exécutés souvent avec Schoeck au piano. Parmi les Lieder sur Eichendorff son « Nachklang » (écho) de 1917 évoque l’atmosphère du crépuscule où le ciel rougeoyant se mêle au vert blafard de la forêt, un tableau de parfaite harmonie par le jeu perlé du piano et la mélodie équilibrée du chant – on dirait du Schumann :

« Nachklang » pour baryton – les 2 premiers vers
Schoeck reviendra souvent auprès d’Eichendorff, tout en prenant en compte aussi les poètes helvétiques tels que Carl Spitteler ou Gottfried Keller. Son œuvre vocale comprendra plus de 400 Lieder, en fin de compte son label de compositeur.

Schoeck au piano en 1918 (portrait de Fr. Wiegele – dom. public)
Depuis 1917 il est au pupitre de l’orchestre symphonique de St-Gall et se lie d’amitié avec Fritz Brun, musicien de Berne, et Hermann Hesse, avec qui il partage la peinture et la nostalgie de l’Italie. Parmi les lieder de cette période on cite souvent son opus 36 de 1923 : L’Élégie sur des textes de Lenau et d’Eichendorff pour baryton et orchestre – une pérégrination à travers les atmosphères changeantes de la nature et les états d’âme d’un moi tourmenté, en désespoir face au déclin de l’amour. On ne pourra s’empêcher d’y entrevoir la « Winterreise » de Schubert. A part les parties aux harmonies mielleuses Schoeck ne recule pas devant les sonorités dissonantes, aux sauts de septièmes majeures et aux lignes chromatiques. Dans « Vesper » le triton des cloches du soir scande le chant descendant doublé par l’assombrissement inquiétant des octaves en profondeur dans les cordes :

« Vesper » – réduction pour piano
ou alors ces accords dissonants collés au si-bémol dans « Mondlicht » :

Cependant l’œuvre vocale schoeckienne culmine dans l’opus 47 intitulé Notturno de 1933 pour baryton et quatuor à cordes, une oeuvre passée dans l’oubli après 1935 et ressuscitée en 1968 par Dietrich Fischer-Dieskau. Composé de 9 Lieder sur Lenau, 1 Lied sur Keller et 4 interludes instrumentaux, ce ’Notturno’ reprend en partie le genre de peinture déjà évoqué dans ‘Élégie’ : tableaux d’une nature automnale, atmosphère crépusculaire, le bonheur qui se dérobe, la solitude et l’harmonie déjouée. La polyphonie souvent polytonale des interludes annonce ou répercute les pulsions du poète – et voilà que l’enchaînement d’accords diminués en dégringolade et rythmiquement bousculés dans l’interlude reflètent l’excitation du rêveur sortant du cauchemar dans le texte Le rêve était si sauvage :

LES OPÉRAS
Après la guerre de 1914-18 Schoeck séjourne régulièrement à Brissago, entouré de ses amis, dont Armin Rüeger, le librettiste de ses futurs opéras. Cherchant un sujet d’opéra il retient la proposition de ce dernier : « La Vénus d’Ille » de Mérimée, la nouvelle-jumelle du « Marmorbild » d’Eichendorff. Aussitôt dit aussitôt fait ! Entre le Tessin et Genève, notre compositeur progresse dans la partition de Venus, emballé par le drame du héros qui succombe à la beauté froide de la statue, pendant que Schoeck est empêtré lui-même dans une passion tumultueuse pour la pianiste Mary de Senger. La critique a relevé le côté autobiographique de cet opéra, ce que Schoeck a même avoué dans une lettre. – Horace, le fiancé honnête va payer de sa vie son envoûtement pour la Vénus en bronze – l’individu tenaillé entre les conditions serrées d’un quotidien bourgeois étouffant et les charmes de la beauté, de la vérité dans l’art. Comme prélude aux fiançailles de Horace l’opéra nous emporte dans une scène bucolique et printanière de jubilation où le bonheur semble à portée de main. La ligne mélodique ailée dans les violons au début et reprise ensuite par la fiancée semble comme un écho au fameux aria rosa del ciel, vita del mondo…de l’Orfeo de Monteverdi.

Extrait de la scène initiale (aria de Simone : les prés fleurissent, l’homme et les oiseaux chantent la grandeur et la bonté de Dieu…)
Au moment fatal où Horace se prosterne devant la statue nous entendons le leitmotiv de Vénus, émergeant d’abord des graves (alto solo), puis au violon solo :

Horace : « Toi, Divine, Éthérée, Grâcieuse, Beauté surhumaine… ! »
Avec l’étreinte de la statue Horace s’écroule en expirant devant un décor sonore strident aux accords dissonants au fortissimo, un point culminant qui s’évanouit aussitôt dans quelques dernières palpitations vaporeuses au pianissimo dans les graves (l’arrêt du cœur ?).
La création de Venus en mai 1922 à Zurich remporte un triomphe. La NZZ parle d’une « inspiration grandiose et géniale » et qu’« un Richard Strauss devrait déposer les armes devant ceci. » Depuis qu’il a rencontré en 1925 la jeune cantatrice allemande Hilde Bartscher Schoeck il se sent hanté par l’idée du mariage : c’est que Hilde refuse le concubinage. L’affaire s’accompagne de roucoulements dans la presse de Zurich, et les parents de Schoeck reçoivent la fiancée de manière froide. Après les noces le mari ne renonce pas à ses tournées nocturnes entre amis, ne pouvant se plier au corset conjugal.

Face aux problèmes pécuniers son ami et futur biographe Corrodi lui propose un nouveau sujet, la Penthesilea de Kleist – une aubaine ! Schoeck est fasciné par la matière où la rationalité risque de chavirer face à la fureur, une vision de la tragédie classique et ravivée dans l’expressionnisme depuis la guerre de 1914-18.Afin de faire ressortir au mieux la dichotomie entre la circonspection et le déchaînement Schoeck va opérer ces contrastes entre les harmonies incongrues aux rythmes délirants et des sonorités diatoniques réconciliantes, comme p.ex. l’échafaudage des accords dans la scène finale de la mort. Au moment où Achille déclare à la reine des Amazones son admiration il prononce le nom comme un épanchement en sourdine, ce leitmotiv à grandes intervalles soutenues par des accords discrètement dissonants :

Les écueils de cet opéra ? L’orchestre comprend d’innombrables cuivres à côté du registre rythmique amplifié, deux pianos en plus – un appareil sonore gigantesque, sans parler des parties vocales extrêmement difficiles à maîtriser. C’est finalement à l’Opéra de Drèsde où a lieu la création en janvier 1927 devant un public enthousiaste, mais commentée par une presse ouvertement désobligeante. Schoeck rentre en Suisse hors de lui. – Quoi qu’il en soit, Penthesilea reste le plus populaire des 6 opéras du compositeur.
La montée du nazisme allemand suscite en Suisse des réactions controverses. Entre amis intimes Schoeck s’amuse à blasphémer contre le culte nazi. Néanmoins un ‘Festival Schoeck’ de 1934 à Berne attire de nombreux journalistes allemands qui se surpassent en éloges comme p.ex. ce critique venu de Munich qui dit de Schoeck qu’il « semble caractériser l’artiste germanique d’ascendance alémanique. » Ce succès de Berne lui vaut des concerts et des opéras programmés en Allemagne et un prix prestigieux en 1937 à l’université de Fribourg-en-Brisgau, décerné par son recteur nazi – un événement qui va sensiblement endommager la réputation de notre compositeur dans son pays.
Après la guerre Stefi Geyer joue son concerto pour violon lors d’une semaine ‘Schoeck’ à Zurich – et son concerto pour cor sera diffusé en Angleterre grâce à Dennis Brain, le premier corniste de l’époque, et Dietrich Fischer-Dieskau devient le promoteur des œuvres pour baryton. En même temps Schoeck peste contre la modernité, l’américanisation de la vie et la suprématie de la machine, tout comme contre les courants nouveaux comme la dodécaphonie ou la musique sérielle. Sa composition « Maschinenschlacht » sur un poème de H. Hesse est une raillerie contre « ces machines imbéciles ».
Sur le plan privé la vie conjugale périclite, mais il adore sa fille Gisela qui deviendra cantatrice et pianiste. Pour son 70e anniversaire de 1956 le monde musical suisse monte partout des programmes consacrés aux œuvres d’Othmar Schoeck : les opéras Penthesilea à Bâle, Venus à Zurich, Massimilla Doni à Berne et Don Ranudo à St-Gall, sans parler des distinctions venues d’Allemagne.
Mais sa santé se dégrade, il sort de plus en plus rarement. C’est finalement la grippe de 1957 qui l’emporte. Les funérailles sont célébrées à grande pompe dans la cathédrale de Zurich avec l’orchestre de la Tonhalle.

Après la mort du compositeur ses amis et promoteurs fondent la « Othmar-Schoeck-Gesellschaft » dont font partie des musiciens, des musicologues et des personnalités de la culture. Schoeck n’a pas disparu des programmes, ses œuvres sont toujours d’actualité dans les concerts publiques et radiophoniques.
S O U R C E S :
Hans Corrodi, Othmar Schoeck, éd. Huber, Frauenfeld/Leipzig 1936 (dont les extraits de partition)
Werner Vogel, Othmar Schoeck, Atlantis, Zürich/Freiburg 1976
Stefan Kunze/Hans Jürg Lüthi, Auseinandersetzung mit Othmar Schoeck, Atlantis Musikbuch-Verlag, Zürich 1987
Beat Föllmi, Othmar Schoeck, éditions Papillon, Thônex-Genève 2013
ENREGISTREMENTS sur YOUTUBE :
Sérénade op. 1 – vidéo (A. Alvarado, Alma Mahler Kammerorchester)
Concerto pour violon op. 21 – audio (Bettina Boller)
Quatuor à cordes op. 23 – audio (Neues Zürcher Quartett)
«Nachklang» /Eichendorff – audio (Nathan Berg)
Élégie – 3 versions audio dont l’une avec partition (Andreas Schmidt)
Notturno – audio (N. Tüller, Berner Streichquartett)
Vénus – audio avec partition (Philharmonische Werkstatt Schweiz)
Penthésilée – vidéo (Oper Düsseldorf – vidéo amateur) + audio du CD (Stuttgart, F. Leitner) et div. audios de la Suite
Concerto pour cor – audio avec partition (Dennis Brain / Paul Sacher)
Voir aussi les nombreux CD’s à trouver sous ‘Othmar-Schoeck-Festival’
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