Anastasia Kobekina et son Bach qui danse

(Joseph Zemp)

Tout violoncelliste considĂšre les 6 suites de J.S. Bach comme « summum Â» de la littĂ©rature pour son instrument, un monument qui revendique le plus grand respect. – Que devient cette partition confiĂ©e Ă  un tempĂ©rament volcanique comme celui d’Anastasia Kobekina ? Quand on la voit jouer la finale du concerto de Dvorak, l’énergie de la jeune femme semble exploser Ă  tout moment. Comment l’endiguer dans une Allemande de Bach ? – Les producteurs responsables de Sony-Classics dĂ©clarent que si l’on sort un CD avec une Ɠuvre dĂ©jĂ  100x enregistrĂ©e il faut en prĂ©senter du nouveau, une interprĂ©tation qui ne soit pas calquĂ©e sur telle autre. – Anastasia Kobekina confie que dans les suites de Bach elle admire d’un cĂŽtĂ© la rigueur architecturale de la tessiture et sa charge Ă©motionnelle qu’elle aime communiquer.

Si Casals a donnĂ© une vision authentique les grands violoncellistes s’alignent sur un Ă©ventail trĂšs large d’accĂšs divers, si bien qu’à chaque nouvelle Ă©coute on est curieux d’identifier d’éventuelles rĂ©fĂ©rences. Notre jeune interprĂšte capte notre attention dĂšs le PrĂ©lude de la 1Ăšre Suite par une certaine tĂ©mĂ©ritĂ© quant Ă  subdiviser ce flux de notes:

manuscrit d’Anna Magdalena Bach

A l’exemple de Jacqueline du PrĂ© elle articule les doubles croches par un dĂ©tachĂ© continu, tout en se permettant des libertĂ©s agogique qui vont trĂšs loin : son archet ralentit entre les phrasĂ©s de brĂšve durĂ©e, si bien que la musique respire en cadences, se reposant mĂȘme aux points de repĂšre, une vision que certains diraient ‘romantique’ et que l’on n’a pas rencontrĂ©e dans cette rigueur, ce qui la place aux antipodes d’un Mischa Maisky dont le mĂȘme prĂ©lude s’écoule comme une riviĂšre avec son legato mĂ©tronomique en dessinant de grandes arcs au-delĂ  de nombreuses mesures. Ce jeu ‘respiratoire’ de la Kobekina est d’autant plus lĂ©gitime dans les Sarabandes dont Casals avait expliquĂ© Ă  ses Ă©lĂšves l’origine baroque : cette danse noble et lente qui s’arrĂȘte sur le 2e temps. Notre violoncelliste reprend ici son souffle intermittent, en toquant les noires avec lĂ©gĂšretĂ© – une vraie danse ! Inutile de souligner qu’elle a Ă©tudiĂ© le violoncelle baroque et qu’elle dit Ă  propos des suites qu’elle aimerait y donner l’esprit du temps de Bach. Idem pour la Gigue du no. 3 que Casals a appelĂ©e « une piĂšce rustique qui doit rĂ©jouir les auditeurs Â»:

Pour elle c’est une danse allĂšgre pour la jeunesse, ce que souligne son archet lĂ©ger dans les sĂ©quences thĂ©matiques – comme d’ailleurs Pieter Wispelwey, mais pour les montĂ©es en gradins au-dessus du point d’orgue de la corde de sol elle part en trombe sur un rythme accĂ©lĂ©rĂ©, pour achever la piĂšce sur un registre dramatique. – La Sarabande de la 5Ăšme Suite s’est Ă©tablie comme soundtrack dans le film – une ligne mĂ©lodique d’une extrĂȘme retenue, comme une trace dans le sable qui se perd plus loin. Anastasia Kobekina la prend comme un lamento (le genre oĂč elle a excellĂ© dans son album prĂ©cĂ©dent avec le ‘lamento d’Arianna’ de Monteverdi), chaque note qui s’évanouit comme un souffle Ă  part, sans vibrato, en faisant ressortir les notes graves comme des pylĂŽnes dans le paysage:

Quant Ă  la 6Ăšme Suite elle demande Ă  l’artiste quelques armes de plus pour affronter une tessiture qui dĂ©passe le cadre traditionnel : la montĂ©e dans un registre plus haut (composĂ©e pour la viola pomposa avec une corde de plus), les fioritures de triples croches, la frĂ©quence d’accord en doubles ou triples cordes. Kobekina prend la dynamique motrice du PrĂ©lude de maniĂšre enjouĂ©e et pour une fois sans libertĂ©s agogiques, mais riche en contrastes entre lumiĂšre et ombre par l’effet de l’écho, le tout dans un esprit placide, comme si de rien n’était.

La sĂ©rie d’accords sur 3 cordes de la Gavotte risque de produire un jeu Ă©lĂ©phantesque aux coups d’archets poivrĂ©s, mais ici on y va d’un pied lĂ©ger, dansant, accentuĂ© sur les temps binaires et dĂ©gagĂ© sur les impairs, une allure ouatĂ©e qui restitue Ă  la Gavotte son origine : une danse populaire joyeuse du 16e siĂšcle intĂ©grĂ©e dans la musique de l’ùre baroque. La Gigue finale fait ressortir sous les doigts de notre boute-en-train les accords comme des piliers de marbre autour desquels flottent les doubles cordes alambiquĂ©es Ă  l’ombre – un autre mouvement aux libertĂ©s rythmiques et plein de contrastes capricieux:

extrait de la Gigue (Suite no. 6)

CD sorti en septembre 2025 chez Sony Classical

(joma.zemp@bluewin.ch)

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