Dvořák exilé en Amérique – et son concerto pour violoncelle

(Joseph Zemp)

                                     Antonin Dvořák en 1893 (©radiofrance)    

L’appel lointain des clarinettes au son velouté, une cellule thématique aux dimensions resserrées, aux intervalles typiques autour de la tierce et de la quarte, le tâtonnement vers l’accord de la dominante qui semble se retirer – un clin d’œil nostalgique vers la Bohême quittée peu avant :

Pendant que le soliste attend patiemment son entrée, l’orchestre dresse un tableau aux multiples couleurs, s’avançant à travers différents espaces : du chant lyrique au cor à la reprise du thème en accéléré dans les violons, des sonorités sombres dans les graves à l’éclatement percussif des tuttis où la proximité du dernier mouvement de la Symphonie op. 95 saute aux yeux :

                                             Symphonie no 9, 4e mouvement

 Cette longue introduction semble figurer en somme une promenade à travers le paysage bohémien rêvé du compositeur parachuté dans les tourbillons new-yorkais. Dvořák occupe un poste de professeur à New York de 1892 à 1895, invité par Jeannette Thurber, la fondatrice du conservatoire de New York. A peine arrivé le compositeur écrit dans une lettre adressée au directeur de l’Académie tchèque : « Les Américains attendent de grandes choses de moi et veulent principalement que je leur montre, dit-on, le chemin de la Terre promise et du règne d’un art nouveau et indépendant, en bref, fonder une musique nationale !  Il ne rechigne pas à étudier la musique afro-américaine, les negro-spirituals ou les chansons populaires, s’inspirant de ce vivier américain au même titre que du terreau de la Bohême pour sa Symphonie du Nouveau Monde qu’il écrit au début de l’année 1893. » Son séjour new- yorkais sera entrecoupé de quelques semaines de villégiature à Spillville au Iowa, à 1300 lieues de New York, une localité entre le Missouri et le Mississippi, peuplée essentiellement par des Tchèques venus se réfugier ici lors des guerres de religion.

                               Le village de Spillville – photo historique

Dvořák se réjouit d’y retrouver l’atmosphère bohémienne et sa langue, sans parler de l’excellence de la bière tchèque. En déambulant dans la nature il savoure les couleurs et le chant des oiseaux, une inspiration directe pour son Quatuor américain op. 96 écrit en 15 jours, suivi immédiatement par le Quintette op. 97, une œuvre qui s’oriente auprès des quintettes de Brahms et dont la partition privilégie l’alto, l’instrument fétiche de Dvořák. – De retour à New York et à ses obligations de professeur il se lance dans un concerto qui va se rapprocher du concept d’une symphonie concertante pour violoncelle et orchestre (à l’instar du 1er concerto pour piano en ré mineur de Brahms). Entamé le 8 novembre 1894 il l’achèvera le 9 février 1895. – L’introduction de cet opus 104 se conclue par un effet-surprise : abouti à un la mineur de passage les cordes glissent inopinément dans l’accord de si-majeur, le tapis rouge déroulé pour le soliste prêt à sortir de sa réserve – et voilà que le thème initialement retenu, d’un si-mineur mélancolique, se voit transmué ici en un appel triomphant, énergique, martial au mode majeur – pour le violoncelliste le moment d’annoncer le tarif. Gautier Capuçon l’attaque avec toute la vigueur que son archet peut insuffler à son Gofriller:

Passé les premiers soubresauts, les montagnes russes sur l’ensemble de la touche, le soliste offre plusieurs variantes de son thème : de la version au spiccato pétillant au chant lyrique le long d’un la bémol mineur où le son semble s’évanouir dans une sphère céleste où voligent les flûtes, le tout soutenu par un trémolo vaporeux des cordes :

Cette cantilène éthérée est spécialement sublime et présentée avec retenue dans le nouvel enregistrement avec Raphaël Jouan2 . – Un deuxième thème que le cor avait déjà annoncé du profond de la forêt dans l’introduction, le violoncelle le reprend dans le majeur parallèle, un chant émotionnel qui associe la largeur d’un paysage de rêve et dont le caractère se retrouve dans les autres œuvres ‘américaines’ comme p.ex. dans le ‘Quatuor américain’ où – après le 1er violon – le violoncelle se déverse dans un chant langoureux dans le mouvement lent :

                                      Concerto : 2e thème du 1er mouvement

                          Quatuor ‘américain’ : thème du Lento au violoncelle

Comme le dédicataire du concerto était friand de virtuosité Dvořák a bien voulu échanger le passage aux sixtes brisés contre un parcours d’accords brisés en mouvement ondulatoire, articulés comme un spiccato accéléré qui s’étend sur 8 mesures :

Mais d’autres écueils vont permettre au soliste d’épater l’audience : Depuis la mesure 261 il se démène en accéléré avec ses tierces et sixtes en doubles cordes dans les aigus qui aboutissent à une glissade chromatique à l’octave sur 1,5 mesures – un vrai parcours d’athlète !

Dans l’Adagio ma non troppo Dvořák nous plonge dans un paysage étendu, à l’horizon lointain : La Bohême ou les prairies de l’Iwoha autour de Spillville ? C’est une des cantilènes les plus caressantes de Dvořák, une ligne mélodique simple qui tourne autour des degrés de l’accord majeur :

                                1er thème du 2e mouvement par le soliste

Qui ne se souviendrait pas de cet appel nasillard du cor anglais, de ce chant nostalgique, le fleuron de la 9e symphonie du compositeur composée deux ans avant ?

                                 cor anglais : 2e mouvement de la 9e symphonie

Si les grands violoncellistes du passé ont donné ce 1er thème avec beaucoup de vibrato (ainsi Zara Nelsova, Jacqueline Dupré ou Mstislav Rostropovich) le jeune Stepen Isserlis, Jean-Guihem Queyras3 et dernièrement Raphaël Jouan s’y glissent avec retenue pour maintenir la ligne mélodique dans son caractère éthéré, une mélodie qui inspire à Dvořák une curieuse cadence où le soliste s’accompagnent lui-même avec les doubles-cordes et des pizzicati. – A ne pas oublier un 2e thème de cet Adagio, présenté d’abord par le soliste, puis dans les bois, enguirlandé par les triples croches aux giboulées pianistiques du violoncelle :

Cet entracte reprend le Lied « Laissez-moi seul », le no. 1 de son op. 82, un chant que la postériorité a taxé d’équivalent aux Lieder de Schubert et que le compositeur avait dédié à son amour de jeunesse, Josefina Cermaková devenue plus tard sa belle-sœur. Il est profondément affligé par le message venu de son pays qui lui annonce la maladie mortelle de Josefina :

                   « laissez-moi seul, ne chassez pas la paix dans mon âme… »

Josefina Cermaková

Josefina lui adresse une dernière lettre depuis son lit : « Très cher Antonin (…) Je suis obligée de rester allongée sur mon lit (…) je saisis l’occasion pour vous souhaiter une heureuse fête de Noël. Mon mari se joint à moi. Reçois de nous deux toute notre affection et nos vœux. – Ta très affectionnée, Josefina ».

A peine le son du violoncelle s’est-il évaporé dans les sphères que change le discours : La finale s’annonce par le trot d’une cavallerie, le thème dans les cors à l’appui, une démarche énergique que le soliste articule avec verve :

                                        3e mouvement : entrée du soliste

Pendant que la plupart des solistes d’aujourd’hui donnent le thème avec un coup d’archet ferme mais large, Casals4 entre ici en scène en découpant les noires comme un marcheur aux chausseurs de montagne.  – Comme déjà au 1er mouvement le thème présenté au violoncelle est repris par un tutti fracassant, suivi par la mise en relief du caractère pointé (militaire) par les interjections virtuoses en double corde du soliste – et l’orchestre de doubler la dose par ses croches pointées homophones, toutes sèches :

Et le soliste intervient illico en modifiant ce ton militaire: ses croches pointées sont portées par la souplesse d’un phrasé quasi cajoleur, une intervention propre à éguiligrer le mouvement entre la rudesse de certains tuttis et le charme des passages mélodieux…

…à quoi s’ajoute – depuis la mesure 143 – un délicieux dialogue (espressivo e cantabile) entre le solo et la clarinette autour d’une boucle de doubles croches, une figure qui aboutit sous peu à des triolets pétillants qui sont lancés sur un parcours de montagnes russes avant que le tutti reprenne son fracas trépignant. Cependant la veine nostalgique prend le dessus : Une très longue cantilène en sol majeur, calquée sur le thème langoureux du second mouvement, nous permet de prendre du recul, un thème repris plus loin par une sonorité éthérée dans les aigus des cordes :

Dvořák a hâte de revenir dans son pays, avant tout après la nouvelle de la mort imminente de Josefina. Il se précipite sur un transatlantique pour rejoindre Prague, afin de revoir à la dernière minute Josefina qui s’éteint le 27 mai 1895. Après l’enterrement de la jeune femme il reprend le manuscrit du concerto pour insérer dans l’Adagio l’entracte mentionné ci-haut. A propos de la finale de son concerto Dvořák dit qu’il « se termine progressivement, en diminuendo, comme un soupir ». Effectivement : les passages dramatiques se calment, le soliste et les bois donnent en écho quelques bribes du thème et, suite à un long trille sur le si’’, le soliste redescend en chantant, accompagné avec discrétion par les cordes, jusqu’à son fa dièse prolongé qui se gonfle depuis le pp au ff pour propulser l’orchestre dans son sprint final vers un tutti fracassant.

                       La dernière cantilène du soliste avant son dernier fa dièse

L’opus 104 semble avoir satisfait le compositeur. Dans une lettre de janvier 1895 à un ami il note : « Je pense que ce concerto est une meilleure réussite que mes concertos pour piano et pour violon ». – L’œuvre ne sera pas créée par le dédicataire, vu que ce dernier s’était imposé avec trop de modifications. La création aura lieu le 19 mars 1896 à Londres, avec Leo Stern comme soliste et le compositeur au pupitre de la Royal Philharmonic Society.

1 Gautier Capuçon: CD Erato – Orchestre symphonique de Radio Francfort, Paavo Järvi, 2008

  • youtube: Orchestre de Paris, Paavo Järvi, 5 mai 2013

2 Raphaël Jouan:

enregistrement de 2025 à Metz

3 Jean-Guihen Queyras: CD harmonia mundi – Philharmonie de Prague, Jiri Belohlaveck, 2014

youtube: Orchestre symphonique du SWR, G. Slekyte, 27 juin 2025

4 Pablo Casals: Disque de 1937 – Orchestre philharmonique tchèque, George Szell (sur youtube)

enregistrement du 9 avril 2026 à la Salle Gaveau de Paris, avec l’orchestre Colonne, dir. Marc Korovitch

Interview avec Raphaël Jouan sur le concerto de Dvořák (mi-juin 2026)

J.Z. Quand avez-vous ressenti le désir de jouer du violoncelle ? Votre famille a-t-elle joué un rôle ?

R.J. J’ai commencé l’apprentissage du violoncelle à l’âge de 6-7 ans, mais l’envie d’en faire mon métier est arrivée autour de mes 15 ans. Mes parents étant membres de l’Orchestre National de Metz, j’ai souvent assisté à des représentations symphoniques et lyriques, il est donc fort probable que cette “culture des concerts” ait joué un rôle dans mon envie de me plonger plus en profondeur dans ce monde. Par ailleurs ils étaient amis avec mon professeur de violoncelle, Jean Adolphe, c’est la principale raison de ce choix d’instrument, car ils étaient certains que Jean serait un choix idéal pour débuter (à juste titre !).

J.Z. Le jour où vous avez entendu ou vu le concerto de Dvořák pour la première fois : quelle impression vous a-t-il fait ?

R.J. Un des premiers disques que l’on m’ait offert était le concerto de Dvořák par Rostropovitch (version avec le Royal Philharmonic Orchestra & Adrian Boulot). Je n’ai pu l’entendre en concert que plusieurs années après, par Jérôme Pernoo et l’Orchestre National de Metz. La première découverte m’a tout de suite emmené dans un monde de couleurs symphoniques. Au-delà du violoncelle solo, c’est la pièce dans son entièreté et la richesse de son orchestration qui m’a impressionnée !

J.Z. Comment vivez-vous comme soliste les quatre minutes d’attente pendant cette longue introduction de l’orchestre ?

R.J. C’est quelque chose que j’ai travaillé, en écoutant ou en imaginant ce tutti et en tâchant de le “vivre” au maximum. Mon objectif était de pouvoir en profiter comme n’importe quel membre du public, et que je puisse le ressentir comme un véritable début et non une attente. Ainsi l’entrée du violoncelle en majeur prend un sens bien plus riche, tout comme le deuxième thème quand je le reprends suite au binôme cor-clarinette du premier tutti.

J.Z. a) Quels sont les passages où Dvořák vous semble tout spécialement mettre en valeur le caractère et les potentialités du violoncelle ?

R.J. Selon moi ce concerto est l’un des plus complets en termes de variété d’utilisation de notre instrument, depuis le lyrisme pur jusqu’à la grande virtuosité, depuis la finesse jusqu’à la puissance brute. Il m’est difficile de “choisir” un passage, peut-être que j’ai personnellement une faiblesse pour les thèmes d’une grande douceur, comme le deuxième thème du premier mouvement, le thème du second mouvement, ou cette fin si nostalgique du troisième. Je trouve que le génie mélodique de Dvořák associé au lyrisme naturel du violoncelle est particulièrement touchant.

J.Z. b) Y a-t-il des passages virtuoses où le soliste se démène quasiment pour rien, englouti dans les sons puissants de l’orchestre, comme dans certains concertos contemporains (p. ex. Chostakovitch, Dutilleux) ?

R.J. Alors dans un monde idéal non, mais bien entendu la réalité des concerts est toujours plus complexe ! Ce concerto est réputé pour être un véritable défi en termes de balance. C’est un vrai travail d’équipe entre l’orchestre, le soliste et le chef sur le plan de l’équilibre. Le soliste doit pouvoir faire passer les couleurs et subtilités souhaitées tout en faisant attention à garder un focus sur son clair et présent. Le chef et l’orchestre doit relativiser certaines nuances et certaines impulsions. Étrangement, je trouve que le mouvement lent est celui qui peut compter le plus de passage “risqués”, ou l’équilibre des plans sonores doit être finement dosé.

J.Z. Comment expliquez-vous la grande popularité du concerto de Dvořák auprès des violoncellistes ?

R.J. Le génie de l’œuvre, où chaque mouvement et chaque thème est une merveille, est particulièrement remarquable dans notre corpus. À titre personnel je ressens également ce concerto comme une œuvre avec de grands moments “chambristes” ce qui m’attire particulièrement. Par ailleurs, le romantisme est une période qui sied tout spécialement au lyrisme du violoncelle, un “âge d’or” qui a fait définitivement passer l’instrument au rang de soliste. Ce concerto est probablement l’un des plus grands, si ce n’est le plus grand représentant de cette période pour les violoncellistes. C’est une grande chance et un honneur pour nous de pouvoir mettre en valeur ce chef-d’œuvre !  

(joma.zemp@bluewin.ch)

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