• Emilie Mayer – compositrice acclamée…ignorée…et redécouverte

                                  Emilie Mayer (dom. publ.)

    « Le monde se trouve à l’envers ! Nos compositeurs-adolescents se laissent aller dans des effusions lyriques en chantant du printemps et de l’amour, tandis que les dames s’installent devant des partitions de 16 portées pour y inscrire leurs réflexions musicales sur les choses sublimes, de portée importante. L’une de ces dames assez déterminées et pleinement engagées est Emilie Mayer. »

    Tel le commentaire dans l’Hebdomadaire Musical du 18 août 1881 sur la compositrice de 68 ans, 2 ans avant sa mort. D’autres musiciennes autant déterminées comme virtuoses et compositrices s’appellent Fanny Hensel Mendelssohn ou Clara Schumann. Suivront ultérieurement Luise Adolpha Le Beau et Marie Jaëll. Les ambitions de la jeune Emilie Mayer sont telles qu’elle envisage une vie indépendante, car une vie conjugale briserait ses élans, reléguerait son talent à l’usage domestique des dimanches après-midis.

    Elle devra se patienter longtemps pour entendre ses premières compositions exécutées en public, sa jeunesse étant ombragée par la mort de sa mère, le suicide de son père et les responsabilités d’une gouvernante.

    Friedland

    Née en 1812 à Friedland (Mecklenbourg) dans une dynastie de pharmaciens elle ne peut envisager sa formation de compositrice qu’en 1840 lorsqu’elle se confie à Stettin au compositeur Carl Loewe qui lui inculque les bases de l’harmonie et du contrepoint. Sa 1ère Symphonie en ut-mineur témoigne d’une étonnante hardiesse, une composition qui embrasse déjà tous les registres du grand orchestre et dont les thèmes des mouvements rapides avec leur discours pointé pétillent d’énergie. Des rapprochements aux premières symphonies de Beethoven ou de Schubert s’imposent p.ex. dans les longs crescendi ou dans les accords frappés comme des détonations, précédés de petites fioritures dans les bois. On a souvent caractérisé notre compositrice comme un ‘Beethoven au féminin’ vu le grand nombre de ses symphonies, ses quatuors et ses sonates, mais son inspiration n’atteint pas les hauteurs du génie Beethoven, cela va de soi. Mayer respecte docilement les données de la structure d’une œuvre classique : le thème de 2 ou 4 mesures répété à la dominante et ramené à la tonique d’où l’on ira sous peu vers le mineur parallèle, un procédé selon le manuel. Tel cet Adagio de la 1ère symphonie qui s’ouvre sur une mélodie mielleuse proche des premiers quatuors de Schubert :

    Quant au Concerto pour piano et petit orchestre de 1850 les contemporains y voyaient une référence aux concertos de Mozart, mais le 1er mouvement se présente comme un pastiche du début du 2e concerto de Beethoven, qui rappelle de son côté du no. 27 de Mozart :

                             Emilie Mayer : début du concerto pour piano

                                          Beethoven : début du 2e concerto

    Le rondo final nous illustre de façon plus évidente la filière Mozart-Beethoven-Mayer:

    Mozart: Rondo

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    Beeethoven: Rondo

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    A part cette parenté Mayer traite la partie du soliste avec gentillesse, si ce n’est avec retenue, mais en très beaux dialogues avec les bois ou les cordes. Les gammes à l’octave ou à la tierce se rallient du côté des perles mendelssohniennes, mais les terrasses parfois infinies de doubles croches en montée ou en descente peuvent éventuellement lasser, mais elles ne dérapent pas jusqu’à la virtuosité gratuite des montagnes russes à la Kalkbrenner.

    Convaincu qu’il a épuisé ses moyens pédagogiques Carl Loewe, qui restera toujours un ami proche, recommande son élève aux professeurs de Berlin :  Adolphe Marx (spécialiste de Beethoven) pour la composition et Wilhelm Wieprecht pour l’orchestration. Marx occupe de plus une chaire à l’université. Son livre La Musique du 19e siècle traite du rapport entre la musique et la politique et revendique de la part des compositeurs un engagement au niveau des idées, de remplir leur « mission spirituelle » – et que les dames ne fassent pas exception !  Ces professeurs signent en plus la promotion de ses nouvelles œuvres comme la 3ème Symphonie (dite ‘militaire’) et ses premiers Quatuor à cordes de 1850/51 (fa-majeur, sol-majeur, mi-mineur) exécutés au Théâtre Royal de Berlin. – Le quatuor en mi-mineur p.ex. montre une superficie rugueuse, les fréquentes portati combinés aux crescendi des croches pointées semblent empêcher la mélodie d’évoluer, sans parler de la démarche chromatique basée sur des séries d’accords diminués qui ne facilitent pas la vue d’ensemble sur la charpente de la composition.

    Les inspirations vont bon train. Les années 1850 sont parsemées de nouvelles œuvres: deux autres symphonies, deux nouveaux quatuors et son premier Trio avec piano en mi-bémol majeur, suivie de celui en ré-mineur en 1856, un trio dont le début nous plonge dans une atmosphère lugubre, voire angoissante avec son thème collé autour du ré dans les graves du piano (voir l’introduction orchestrale du concerto en ré-mineur KV 466 de Mozart!). Le pianiste semble ausculter le terrain le long de quelques gammes et doubles croches chromatiques à la recherche du lieu où lancer le vrai thème que les deux cordes vont articuler avec énergie, soutenus du bourdonnement du piano. Mais le brouillard ne tarde pas à se lever quand le violoncelle élève sa voix avec la variante légèrement altérée du thème dans majeur émouvant, caressé des guirlandes en doubles croches des partenaires:

    Thème principal dans les cordes

    Thème varié au violoncelle

    L’Adagio suivant offre au violoncelle un autre exploit quand il chante sa cantilène en mi-bémol majeur sur plusieurs mesures, accompagné des fioritures au piano et au violon. – Le Scherzo nous entraine dans la danse allègre d’une fugue légèrement syncopée, un contraste au pénombre du premier mouvement et aux rêveries de l’Adagio. – Emilie Mayer va créer ce trio dans la salle des Franc-Maçons de Stettin, la société à laquelle appartient Carl Loewe. Son professeur signe des programmes fournis comme maître de chapelle, à l’occasion aussi comme pianiste. Cette atmosphère musicale vibrante à Stettin ne manque pas son effet : la jeune compositrice se procure un bagage de connaissances étendues, une source d’inspiration inestimable.

    Entretemps Emilie Mayer s’est définitivement établie comme compositrice. Ses oeuvres sont programmées dans les salles de Berlin, et par la suite à Cologne, Munich et Bruxelles. Le fameux critique Ludwig Rellstab lui atteste une équivalence à l’égard des compositeurs de l’époque. En mars 1847 il écrit dans la ‘Vossische Zeitung’ : « Nous pouvons signaler au monde musical une compositrice, Mlle Emilie Mayer, une élève de Loewe, qui a déjà écrit deux symphonies, en ut mineur et en mi-mineur que la société de musique de Stettin a exécutées sous de chaleureux applaudissements. » Ce qui va à l’encontre des géants de l’esprit allemand comme Schopenhauer qui conteste aux dames tout pouvoir créateur, et Schlegel de décréter : « La femme met des enfants au monde, l’homme par contre des œuvres d’art. » Tous les deux se réfèrent à Rousseau et à son roman d’éducation Émile.

    Sachant que l’industrie musicale est patronnée par les hommes, la musicienne tâche d’endosser un comportement discret et modeste qui réponde aux attentes des hommes, tout en poursuivant courageusement sa carrière : en organisant des concerts, en recherchant les bons contacts.  Ce sera bientôt l’époque de sa 7ème Symphonie en fa-mineur, une œuvre qui se démarque ostensiblement du schéma classique étudié chez le professeur Marx pour s’aventurer dans les sphères du romantisme aux allures souvent débridées, où le dialogue entre les registres évoque Schumann à plusieurs reprises, surtout là où les doubles croches des cordes sont entrecoupées par le battement sec d’accords fortissimo dans les vents où alors dans les avancées à l’allure pointée du tutti. L’Allegro agitato du début est dominé par son thème confié aux cordes, et dans le jeu de l’estafette relancée des cordes aux bois et de là aux cuivres le cor fait surgir la cellule thématique enjolivée par quelques perles de la flûte. – Comme le veut la tradition romantique les mouvements lents offrent au 1er violoncelliste de l’orchestre son podium (cf. Brahms et le concerto no. 2 pour piano, Clara Schumann et son concerto…).     

     le thème de l’Adagio introduit d’abord par le violoncelle solo (et non par le cor)

    La cantilène délicieuse de notre Adagio en si-bémol majeur sera reprise plus loin – comme un souvenir – au pianissimo dans les cordes, une atmosphère de chambre, ébranlée toutefois d’une fanfare inattendue dans les cuivres en mineur (par quelle motivation?), mais la compositrice se ravise: au bout d’un parcours dans une jungle de modulations tous azimut le solo du violoncelle remet tout dans l’ordre. – Le Scherzo aux syncopes ternairesexcelle surtout par le coloris des registres : A côté de la pulsation cuivrée les bois chantent en chœur et les registres se passent avec vivacité le relais. – Dans la Finale (Allegro vivace) le tourbillon aux méandres en doubles croches sauvages est comme le déroulement d’un tapis rouge pour faire éclater un thème en fa-majeur : la descente à l’unisson et avec gravité sur les échelles de l’accord de la tonique. Ce discours pathétique se consolide dans la série d’accords lancés par les cuivres, accompagnés d’un trémolo général des cordes (en souvenir de la Symphonie italienne de Mendelssohn?). Ayant retrouvé au dernier moment son fa-mineur la symphonie s’achève sur les accords puissants comme ses symphonies précédentes.   Les 7 symphonies tiennent une place importante dans l’œuvre d’Emilie Mayer. Si les 3 premières symphonies s’orientent du côté de Mozart ou de Haydn, les dernières se rapprochent plutôt de Beethoven avec leurs formes libres et à l’accent parfois dramatique (influence du professeur Marx de Berlin ?).

    Revenons aux débuts de la carrière berlinoise. Emilie Mayer cherche sa place dans la capitale prussienne ébranlée par des émeutes. C’est l’année de la révolution de 1848 à Paris et à Berlin.

    Avant de se produire comme pianiste et compositrice devant le grand monde elle tâche de promouvoir la publication de ses œuvres. Persuadée de ses compétences elle se propose de conquérir la place qu’elle mérite dans un monde musical dominé par les hommes. L’indépendance financière grâce à l’héritage de son père, le refus d’une vie conjugale et une intelligence stratégique lui permettent de prendre en main sa propre carrière. En 1850 elle dispose de tous les contacts nécessaires et du placet du roi Guillaume IV pour organiser sans frais de location son premier grand concert dans le Théâtre Royal de Berlin.

    Théâtre Royal de Berlin de l’architecte K.F. Schinkel

    Ludwig Rellstab annonce l’évènement de 1850 à grande pompe dans la presse : « Dimanche prochain, le monde musical aura le plaisir d’un genre tout à fait particulier. Une dame, Mlle. Emilie Mayer, fera exécuter un certain nombre de compositions dans la salle de concert du Théâtre Royal…un tel programme mis sur pied entièrement par la main d’une femme représente (…) un évènement unique de l’histoire musicale dans le monde. » – La compositrice a en plus la chance de pouvoir engager l’orchestre prestigieux « Euterpe », le 2e orchestre professionnel après l’orchestre royal et dirigé par son fondateur Wilhelm Wieprecht. Le programme comprend une Ouverture en ré-mineur dont l’Allegro vivace prend une allure allègre :

    Les autres pièces : Le Psaume 118 pour chœur et soliste, le 6e quatuor à cordes, quelques œuvres vocales et la 3e Symphonie. Les nombreux éloges de la presse lui injectent une nouvelle dose d’énergie créative. Le public berlinois entendra sous peu sa 4e Symphonie en si-mineur qui va s’avérer la plus populaire par la suite. Les nombreuses critiques attestent à la compositrice ici des progrès spectaculaires dans la maîtrise de la forme : Après un début enflammé aux accords tutti l’orchestre se lance sur un parcours de triolet et de croches pointés et une cellule thématique autour d’un trille va se condenser tout au long du mouvement jusqu’à son éclatement aux registres graves à l’octave dans un fortissimo général :

    Quant au Presto final les commentaires de la presse y diagnostiquent la dimension virile de notre compositrice et par là une preuve de vraie compétence (!), mais on se permet de critiquer la présence en palimpseste du quatuor op. 59, 2 de Beethoven :

    Emilie Mayer s’est imposée. Trois autres concerts dans la même salle prestigieuse vont suivre et consolider sa réputation, faisant mentir les idées conservatrices sur le second rang de l’art féminin. Son plus grand triomphe : La présence parmi le public du couple royal lors de son 4e concert. –

    Tout comme Fanny Hensel-Mendelssohn Emilie Mayer organise une série de concerts privés dans son domicile de la Markgrafenstrasse 72 (à 10 min. de la Leipzigerstrasse des Mendelssohn) pour y présenter de la musique de chambre : un quatuor à cordes, des lieder, des sonates…L’hôtesse y réunit un public trié sur le volet qui lui garantit de la nouvelle propagande de bouche à oreille. Y sont exécutés entre autres ses deux Quintettes à cordes en ré-majeur et en ré-mineur auquel Franz Liszt se réfère dans une lettre où il formule ses difficultés dans les transcriptions pour piano d’œuvres orchestrales ou de chambre. La compositrice en avait établi deux autographes dont elle en avait envoyé la version reliée avec une dédicace au « Docteur Franz Liszt » à Weimar, dans l’espoir qu’il le transcrive pour piano. 

    En 1856 la reine Elisabeth envoie Emilie Mayer avec une lettre de recommandation à Vienne, chez sa sœur l’archiduchesse Sophie d’Autriche, la mère de l’empereur Franz Josef 1er. Le palais impérial offre à la compositrice le plateau pour ses œuvres de chambre.  Vu que les coûts pour organiser des concerts publics sont trop élevés la musicienne ne se prive pas des plaisirs de la vie mondaine de la ville. Le Théâtre Impérial reçoit de sa main son portrait : une lithographie.

    Lithographie d’E.Meyer d’après un dessin de Pauline Suhrlandt

    De retour à Berlin elle travaille avec acharnement. Parmi les nombreux quatuors à cordes la postérité retient surtout le seul qui ait trouvé un éditeur du vivant de la compositrice : Le Quatuor en sol-mineur op. 14. dédié à son frère, le pharmacien August Mayer,  et créé en mars 1858 lors d’une soirée à Berlin. – Le caractère fluide du 1er mouvement souligne l’homogénité de la sonorité, opérée par le balancement d’une portée à l’autre de la cellule thématique minimaliste comme une boule de coton dans le vent :

                                                      mesures 11-17 du 1er mouvement

    L’Adagio étale une mélodie suave en mi-bémol majeur avec ses incursions latérales vers la dominante ou la parallèle. Mais une fois le matériel thématique installé au complet le 1er violon s’engage sur une promenade de doubles croches ininterrompues à travers le jardin de toutes les modulations à disposition, soutenu par les accords des noires homophones des autres cordes, un jeu qui sera repris plus loin par la pérégrination du violoncelle sur les croches appuyées des accords des autres instruments. Certaines modulations s’avancent sur un terrain inexploré – comme nous les connaissons chez Schubert. Le critique de la ‘Vossische Zeitung’ du 13 mars 1858 souligne l’harmone subtile et scintillante de ce mouvement qui « étend un coloris lumineux sur tout le tableau ». Applaudissements chaleureux.

    Adolf Bernhard Marx

    Dans la même période le professeur Marx prend position dans la ‘Berliner Musikzeitung’ pour l’émancipation de la femme dans le monde de la musique. Son « marxisme » consiste à revendiquer pour les femmes le droit aux études complètes au niveau supérieur, une cause qu’il défend avec une énergie redoublée depuis les succès de son ancien élève Emilie Mayer.

    Les succès des œuvres de notre compositrice se répandent bien au-delà de Berlin, ce qui l’encourage à une lettre de 1857 envoyée au chef de la Société musicale de Hambourg Georg D. Otten, en le priant de promouvoir  ses œuvres dont elle énumère les succès remportés déjà à Stettin, Munich, Lyon, Strasbourg, Dessau, Halle etc. Mais cela reste sans suite. Avec son ancien professeur Carl Loewe elle a plus de chance : En 1959 il dirige à Stettin la symphonie en si-mineur et lui consacre un hommage flatteur en la décrivant comme « une œuvre d’envergure et géniale (…) La noble construction mélodique et harmonique des 4 mouvements a pu se faire reconnaître tant chez les exécutants qu’auprès du public, sans parler de l’instrumentation de bon aloi, compréhensible… ». Cet éloge lui sert de publicité pour recommander sa symphonie à l’éditeur Gustav Bock de Berlin qui, après quelques tergiversations, se décide à en publier une version transcrite pour 2 pianos. Une deuxième requête de 1860, chroniques élogieuses à l’appui, conduira finalement à l’édition originale de la symphonie dédiée au Duc Ernst von Sachsen-Coburg-Gotha.

    La carrière prend un nouvel élan dès l’année 1861. On publie trois trios (op. 12, 13 et 16), le trio avec piano se réjouissant de plus en plus de popularité. L’année d’avant Emilie Mayer a envoyé son Trio op. 12 en mi-mineur à Mannheim à l’occasion d’un concours de composition, mais pas avant de l’avoir soumis à Carl Loewe. Le jury lui atteste une qualité respectable, mais pas plus. – D’autre part son opus 18, la Sonate pour violon et piano en la-mineur dédié au professeur Leopold Ranke lui permet d’accéder à la famille de l’historien allemand le plus important de l’époque et annobli par le roi.  Son épouse Clarissa tient un salon haut de gamme à la Luisenstrasse où circulent des notoriétés comme les philosophes von Humboldt et Schelling, les frères Grimm, la poétesse Bettina von Arnim, Giacomo Meyerbeer, la famille royale et…Emilie Mayer – que l’hôtesse va caractériser dans un long poème sur le palmarès de son salon comme « la fiancée de l’art, d’une forte volonté pleine de dévouement (…) à l’abri des fureurs du monde par l’harmonie. »

    A 50 ans et comblée de succès Emilie revient en 1862 à Stettin, son  domicile d’adoption jusqu’en 1875.

    Stettin : gravure de 1870

    Elle prend son quartier dans la maison de son frère cadet, le patron de la pharmacie ‘Du Pélican’ et se réjouit d’une nouvelle phase dans sa vie : loin des conventions peu élastiques de la bourgeoisie berlinoise, la chance de se donner plus décontractée ici dans cette ville de commerce avec son port fluvial sur l’Oder. De plus elle est heureuse de retrouver son ami paternel Carl Loewe.

    Les concerts vont se raréfier, mais la compositrice consacre son temps à la composition et à la correspondance avec des éditeurs. Un jour on lui demande le manuscrit de son ancien « Roi des Aulnes » sur le texte de Goethe. Mais comme il s’agit d’une composition de jeunesse elle la juge trop médiocre pour une publication, tout en promettant d’en faire une nouvelle version plus tard : « Je compose en ce moment une grande sonate concertante pour piano et violoncelle. Quand j’aurai terminé, je suis disposée à écrire le Roi des Aulnes ». 

    Cette Sonate pour violoncelle en ré-mineur op. 38 s’appuie fortement sur son trio en ré-mineur de 1856, à voir surtout dans l’Adagio des deux œuvres où le piano introduit le thème avec emphase avec ses accords arpégés :

    l’adagio du trio

    l’adagio de la sonate     

    Composer et promouvoir la publication des manuscrits : voilà le quotidien d’une femme déjà largement reconnue pour ses qualités comme musicienne. Les nombreux critiques dans la presse naviguent entre les éloges enthousiastes et les commentaires acerbes de la fraction misogyne qui lui atteste « un certain talent » tout en déclarant que les dames peuvent être qualifiées pour les beaux-arts et le roman, mais moins pour la musique, à moins qu’elles se limites aux pièces douillettes pour les salons : là où les dames viennent s’agglomérer autour de la pianiste en action, pendant que leurs maris discutent ‘affaires’ (ou ‘maîtresses’) entre eux en entendant d’une oreille distraite quelques effluves d’une nocturne dans la pièce attenante transformée en buanderie avec leurs gros cigares.

    Ce genre d’observations méprisantes déperlent sur la carapace de notre compositrice, elle continue sa voie sans en avoir cure.

    Passé les 60 ans notre musicienne retourne à Berlin, dans une métropole emportée depuis peu d’une ivresse sans précédent depuis la victoire de la Prusse contre la France en 1871. Les milliards de dédommagement imposés à l’ennemi vaincu propulsent la capitale vers un futur glorieux sur le plan économique et culturel. Le roi Guillaume charge Joseph Joachim, le violoniste étoile de l’époque, de fonder une Haute École Royale de Musique. Emilie Mayer ne ressent plus le désir d’organiser des concerts publics avec ses propres œuvres, mais elle participe activement aux « soirées de quatuor » à la Singakademie lancées par Joachim (à qui elle va dédicacer plus tard son Notturno op. 48). Son nom ne disparaît pas dans les catacombes : c’est que l’écrivaine Elisabeth Sangalli-Marr lui consacre des articles suivis dans la « Neue Berliner Musikzeitung » à partir de 1877. Le portrait de la musicienne met en relief son côté intime, sa nature indépendante et la volonté de s’affirmer comme artiste dans un milieu masculin : « Son potentiel créateur ressemble à une source pétillante. Chaque émotion, chaque sentiment, chaque situation émouvante devient chez elle de la musique ».

    Emilie Mayer rejoint régulièrement ses deux frères à Stettin où elle assiste à l’exécution de l’une ou de l’autre de ses œuvres. La ville de Halle lui occasionne un triomphe avec sa symphonie en fa-mineur, un événement qui a une répercussion jusqu’à la « Revue et Gazette de Paris ».

    La ville de Stettin inaugure maintenant une série de concerts dont les programmes contiennent régulièrement des œuvres de la compositrice. Parmi les nouveautés il faut retenir l’effet spectaculaire qu’elle produit avec sa Faust-Ouvertüre pour grand orchestre de 1880 qui sera jouée aussitôt à Berlin, à Prague et à Vienne, son œuvre la plus célèbre dans le futur. Les nombreuses chroniques dans la presse la font rayonner partout en Allemagne. S’agirait-il vraiment d’une musique programmatique sur la passion douloureuse de Faust et le triomphe du principe féminin – comme l’ouverture consacrée au même sujet de Wagner de 1840 ? Les critiques en doutent, même si la compositrice introduit la remarque « elle est sauvée » dans les dernières mesures de la partition.

    L’introduction lente dans les voix graves à l’unisson figure comme un esprit à la recherche grouillant dans les profondeurs, conduisant finalement sur le thème fiévreux entrecoupé d’accords tutti sur les croches et suivis d’une pérégrination de modulations en série le long d’un ré maintenu dans les violons – et de fréquentes courses de doubles croches dans les graves.     

    Un choral des bois et des cuivres répand une atmosphère quasi-religieuse, avant que la galopade du thème principal reprenne de plus belle qui débouche sur les fortissimi passionnels du choral des vents soutenus par un mouvement de houles à travers les doubles croches intinterrompues dans les graves, le tout naviguant entre le si-majeur et le si-mineur, la tonalité de l’ouverture.

    plaque de commémoration à Friedland

    Emilie Mayer se déplace souvent à Stettin et meurt le 12 avril 1883 à l’âge de 71 ans à Berlin, à la suite d’une pneumonie. Ses frères lui arrangent des funérailles prestigieuses au cimetière de la Trinité – à quelques pas de la tombe de Felix et Fanny Mendelssohn. Les nécrologues parlent du profil hors norme de la compositrice dont le nom va malheureusement s’estomper au 20e siècle avant son revival depuis son 100e anniversaire de 2012.

    Barbara Beuys, Emilie Mayer, Europas grösste Komponistin, Dittrich Verlag, Weilerswist-Metternich 2021

    Almut Runge-Woll, Die Komponistin Emilie Mayer, éd. Peter Lang, Frankfurt a.M. 2003 (thèse)

    Les extraits de partition sont tirés soit de la thèse de Runge-Woll, soit du programme IMSLP

  • Ignace Paderewski: pianiste herculéen et militant farouche pour une Pologne libre

    Né en 1860 en Podolie (Pologne à l’époque, Ukraine aujourd’hui) l’enfant prodige est pris en main par les professeurs de Vienne, de Varsovie et de Berlin. Son diplôme de virtuosité à 18 ans lui vaut un 1er poste de professeur dans la capitale polonaise et un autre à Strasbourg en même temps que des récitals triomphaux de 1888 à 1889 en France et en Angleterre.  Le 3 mars 1888 La chimiste Marie Sklodowska, la future Marie Curie, se précipite avec son beau-frère vers la salle Érard à Paris pour aller entendre ce fameux virtuose polonais. – Désireux d’approfondir son savoir en matière de composition Paderewski s’adresse à Vienne à Brahms qui lui dit : « Au fond qu’espérez-vous encore d’un professeur ? Vous en savez bien assez pour vous développer en travaillant seul ! »

    Comme virtuose et quasi-dépositaire de l’œuvre de Chopin il prend la relève d’Anton Rubinstein qui lui offre un poste de 1er professeur au Conservatoire de St-Pétersbourg que Paderewski va décliner – au profit d’une vie de nomade à la conquête du public international. Au cours de ses  tournées aux Etats-Unis au début des années 1890 les Américains vont lui vouer un culte quasi-religieux, et ses concerts qui se suivent du tac au tac lui rapportent des sommes faramineuses ! – Exténué et les poches bourrées de dollars la star revient en Europe, à la recherche d’un lieu de repos. Le Comte Le Marois lui offre en 1897 le somptueux domaine de Tolochenaz près de Morges (Suisse) en location, une villa de type vénitien entouré d’un parc. Dans ce site mirobolant que Paderewski achètera deux ans après, il se propose de s’adonner à la composition, entouré de ses proches, sa 2e femme Hélène Gorska, Baronne de Rosen, son fils d’un premier mariage frappé de poliomélyte, sa belle-sœur et de quelques domestiques (secrétaire, chauffeur etc.). L’étendue du parc se voit transformée en laboratoire biologique géré par son épouse. On produit ses propres eaux-de-vie et son vin dans le vignoble attenant au domaine. Les jouissances d’un dolce far niente est ici aux antipodes du travail acharné du compositeur qui s’enferme à l’étage.

    Le domaine de Riond-Bosson à Tolochenaz sur la rive du Léman (dom. publ.)

                                       Le musicien-patriote à l’exil

    En souvenir de son père qui avait été arrêté parmi les insurgés polonais contre le régime tsariste en 1863 et déporté en Sibérie, Paderewski mettra son prestige international au service de la cause polonaise : En 1898, à l’occasion d’un concert de bienfaisance à Varsovie il se lance dans un discours enflammé contre l’oppression russe et fonde un prix destiné aux compositeurs polonais.

    Paderewski dans son élément comme orateur politique

    A Cracovie il finance le monument qui rappelle la bataille de Grünwald de 1410 contre le l’Ordre des Chevaliers Allemands, et son discours que les journalistes vont diffuser jusqu’en France se conclue par un ardent appel : « Frères, l’heure de notre liberté est proche….le Phénix polonais ressuscitera ! »

    Inutile de souligner que ses compositions réalisées à Riond-Bosson relèvent des matériaux polonais, comme son opéra MANRU de 1898 à 1901 créé à Dresde le 29 mai 1901, une œuvre tirée d’un roman polonais bien connu à l’époque. C’est l’histoire tragique de la jeune Ulana qui s’attire les plus terribles invectives de sa mère parce qu’elle vient d’épouser Manru, un beau tzigane. Enlevée par les paysans elle réussit à leur échapper pour aller se jeter dans les bras de son amour, et le couple marginalisé va se terrer dans « la Chaumière hors du village » (tel le titre du roman). Manru le forgeron appréhende cependant cet embourgeoisement avec une femme qui berce son nouveau-né et, harcelé par le chant d’un violon tzigane venu de loin, il regrette son nomadisme d’autrefois.

                                         Acte 2 : Le jeu séduisant du violon solo    

     Ensorcelé par la mélodie Manru va rejoindre ses frères pendant que la malheureuse Ulana demande au sorcier Urok un « élixir d’amour » destiné  à son mari infidèle, mais son effet est de brève durée. Manru se voit entraîné par les danses de sa troupe de bohémiens et, comme aveuglé sous le charme de la belle Aza, il ne réalise même pas que sa femme est venue à sa recherche. Voyant ses espoirs démantelés elle se jette du haut d’un rocher dans le lac. Urok, qui avait aimé secrètement Ulana, se venge en poursuivant Manru pour le précipiter dans l’abîme.

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Automatisch generierte Beschreibung pochette du DVD (dom. public)

    Opienski voit dans cet opéra le drame psychologique où « la passion est plus forte que la mort même… » un drame à rôles inversés par rapport à CARMEN de Bizet et basé ici sur les contrastes musicaux entre p.ex. la tendre berceuse d’Ulana soutenue par la harpe et les cordes dans un mouvement ondoyant de 6/8 : « Dors, cher enfant, toi mon trésor, ma merveille ! »

    berceuse d’Ulana (édition allemande/anglaise)

    …et la brutalité des coups de marteau de son mari dans la forgerie qui introduit sa plainte d’avoir perdu la liberté tzigane. En suivant une poussée dramatique dans les graves vers un accord de si-bémol-mineur greffé sur le point d’orgue du do, Manru ne se retient plus, son chant plein de sauts de septième ou de quintes descendantes va horrifier son épouse (qui essaie vainement de le charmer) : « Voler et dérober, séduire, ensorceler : c’est là que le tzigane n’a rien à perdre ! »

    Manru et son apologie de la vie tzigane du crime

    Dans l’acte 3 la disposition scénique peut rappeler la scène des contrebandiers chez Bizet réunis de nuit autour du feu de camp. Ici les frères n’arrêtent pas de conjurer Manru de se libérer de la chaîne du mariage et de les rejoindre pour toujours. Manru essaie de résister, le débat étant continuellement accompagné de la cellule des sextolets animant la marche tzigane. Mais finalement Manru confesse son désir de partir vers le large, que rien ne se retiendra plus…

    La marche tzigane issue du premier appel du violon et dont les éléments traversent tout le 3e acte

    Aurait-on forcé la dose en rapprochant cette « marche tzsigane » à la « Danse-Bohème » à 3 temps du 2 acte de CARMEN où le battement de la mesure est également entouré de doubles croches en guirlandes ? Mais c’est avant tout la piste wagnérienne qu’il s’agit de baliser : Opienski diagnostique des analogies avec les MAÎTRES CHANTEURS (la progression sonore comme effet dramatique), avec SIGFRIED (l’intégration du choc de l’enclume dans la musique) et – de façon évidente – avec le TRISTAN par l’élément du « philtre d’amour » sans que cela prenne ici la dimension mythique du drame wagnérien.

    Après d’autres tournées en Amérique et en Russie de 1901 à 1903 Paderewski revient à Tolochenaz et Riond-Bosson deviendra un centre international où le gratin du monde diplomatique et artistique se passe le loquet. La villa est tapissée de peintures, hébergeant une multitude d’objet d’art et plusieurs pianos à queue, et la baie vitrée dirige le regard sur le lac, les Alpes et le Massif du Mont Blanc au loin.

    En même temps que résidence estivale Riond-Bosson est un lieu conspiratif polonais où l’on vient débattre sur une Pologne libérée du joug russe, un rêve qui va animer les prochaines compositions comme la Sonate pour piano en mi-bémol majeur, les Variations et Fugue et les Mélodies sur Catulle Mendès.

    Mais le patriotisme de Paderewski va cumuler dans une œuvre couvée pendant 4 ans : la Symphonie en si-mineur op. 24 appelée Polonia.

    La symphonie où l’orchestre renforcé d’élément de bruitage esquisse plusieurs tableaux soit de nostalgie mélancolique, soit d’esprit de combat et d’espoir. La mélodie langoureuse de la clarinette qui exploite la tension de la septième introduit le 2e mouvement et nous entraîne dans les terres lointaines d’une Pologne qui rêve de liberté :Ein Bild, das Notenblätter, Musik enthält.

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    En cours de route cette sicilienne va prendre une allure de plus en plus appellative par la pulsation de tout l’orchestre sur les 9 accords homophones par mesure et en frôlant des sonorités brucknériennes, avant que la clarinette reprenne ce chant nostalgique qui va s’effilocher dans le lointain… – Le 3e mouvement fonce à tout rompre dans l’élan libérateur, des fragments de l’hymne nationale polonaise à l’appui. L’appel à la lutte, accompagné des cuivres tonitruants, s’écrase contre les forces ennemies, tout en tachant de garder un brin d’espoir, selon la devise « La Pologne n’est pas perdue encore ! ».

    La symphonie développe ici un tableau de bataille digne d’un Delacroix ou d’un Tchaïkovsky (1812). Polonia est accueillie avec enthousiasme à Boston en 1909 et à Paris, où le critique estime que l’on « était loin de s’attendre à pareille manifestation du génie musical chez un artiste qu’il tenait pour un pur virtuose du clavier. » En effet, qui s’imaginerait une symphonie d’un Svjatoslav Richter, d’un Isaac Stern ? Malgré les effets d’over-dose en matière de patriotisme, le public sait valoriser le message de ce musicien plein d’amour pour son pays.

    Cette symphonie est comme le prélude à la mobilisation des Polonais dispersés dans la région lémanique pour se réunir autour du compositeur. On y crée un comité polonais de secours et son Président-Délégué Paderewski est envoyé en Amérique où il va soutenir ses compatriotes, en passant par Paris et Londres pour une mission de lobbying diplomatique. Après env. 300 discours prononcés sur la future Pologne et d’innombrables concerts de bienfaisance aux Etats-Unis notre pianiste-diplomate finit par accéder aux cercles internes du gouvernement américain jusqu’à l’entrevue de novembre 1916 avec le président Wilson qui soutient les  aspirations des Polonais dans la diaspora.

    Paderewski et le président Wilson (carte postale – © Artur Szyk)

    Après l’armistice de 1918 il s’agit de mobiliser le monde entier pour la restitution intégrale de la Pologne. Paderewski, envoyé par Londres, retourne dans son pays pour soutenir la résistance contre les Allemands. Finalement un gouvernement peut se former, avec Paderewski comme premier ministre et ministre des affaires étrangères – et ce sera lui qui signera le traité de paix à Versailles au nom de la Pologne ! – Le pays l’en remerciera à grande pompe, p.ex. le 1er janvier 1920 avec des milliers d’admirateurs qui viennent l’acclamer à Varsovie, et ! »Paderewski restera engagé comme ministre au sein de la Société des Nations à Genève. – Riond-Bosson l’accueille de nouveau en 1921 pour quelques mois, puis c’est la reprise de sa vie de pianiste en Amérique et en Europe. Les éloges de la part des plus grands musiciens ne vont pas tarder : Gabriel Fauré parle « d’un des plus nobles cœurs de ce temps » et Alfred Cortot de s’enthousiasmer : « quelle joie nous avons eue, nous tous qui vous aimons et vous admirons, à saluer en vous le double héros de l’art et de la patrie ! »

    Son pays d’adoption vient combler le musicien de la plus haute distinction, la remise du titre de « Bourgeois d’Honneur » de la ville de Lausanne en 1933, en présence du gouvernement suisse et de notables polonais, un geste dont le lauréat remercie chaleureusement les autorités par un long discours : « …C’est au nom de cette solidarité (le thème du discours) que vous, Suisses, avez daigné m’accorder à moi, Polonais, le privilège et le bonheur de pouvoir désormais me considérer comme l’un des vôtres… »

    avec C. Saint-Saëns lors d’un concert à Vevey en 1913 en l’honneur de Saint-Saëns (© Musée Paderewski, Morges)

    Cependant – le décès de la baronne Mme Paderewska en début 1934 va ternir le séjour à Riond-Bosson. Le musicien reste entouré d’un cercle restreint composé des secrétaires et de sa sœur Mme Wilkonska (qui s’était consacré aux soins du fils malade). Avant de quitter définitivement la Suisse Paderewski donne encore une série de concerts, poursuit un projet de film sur sa personne à Londres (« Moonlight Sonata ») et reprend son engagement pour la Pologne nouvellement occupée par les Allemands, tout cela à partir de son centre d’opérations à Morges-Tolochenaz.

    Autour de son départ précipité en 1940 et de la vente de ses biens il y a de méchantes rumeurs mises en circulation par Simone Giron (la fille du peintre de Genève), une des habituées de Riond-Bosson. Dans son livre « Le drame Paderewski » elle s’exhibe comme personne de confiance exclusive, et selon ses dires les biens de « Monsieur le Président » – comme elle l’appelait – auraient été détrournés par les gens de son entourage immédiat comme le couple Strakacz (le secrétaire) ou l’avocat Valloton (le président du parlement suisse). Mais les tribunaux ont tranché et Mme Giron passe pour une « dame exaltée ».

    Ein Bild, das Menschliches Gesicht, Kleidung, Bild, Porträt enthält.

Automatisch generierte Beschreibungportrait de 1907 par Charles Giron (dom. public)

    Paderewski annonce son départ à la radio de la Suisse romande avant d’assumer en Amérique la fonction de conseiller national du gouvernement polonais de l’exil. Après une nouvelle tournée de bénéfice pour les victimes de la guerre il meurt le 29 juin 1941 à New York, décoré d’une dizaine d’ordres polonais, américains et suisses.

    promenade en bateau en 1910: Paderewski et son épouse, devant le chateau de Morges hébergeant aujourd’hui le Musée Paderewski (© Musée Paderewski)

    Dans le Château de Morges la municipalité a installé en 2016 le Musée Paderewski qui présente une multitude de documents sur le musicien et ses séjours à Tolochenaz (www.paderewski-morges.ch)

    S O U R C E S :

    Henryk Opienski, I.J. Paderewski, esquisse de sa vie et de son œuvre, éd. Spes, Lausanne 1948

    Werner Fuchss, Paderewski, reflets de sa vie, Tribune éditions, Genève 1981

    Simone Giron, Le drame Paderewski, éd. De l’Épée, Genève 1948

    André Baumgartner, La vérité sur le prétendu drame Paderewski, éd. de la Cité, Genève 1948

    Quelques documents du Musée Paderewski à Morges

    D I S C O G R A P H I E :

    Manru : – Chœur et Orchestre de l’Opéra de Wroclaw + Ewa Michnik (2 CD     de 2001)

    • Chœur et Orchestre de l’Opéra Nova Bydgoszcz + Maciej Figas (2 CD de 2006 et DVD – voir la pochette ci-haut)

    Symphonie en si-mineur (Polonia) : – Scottish Symphony Orchestra + Jerzky Maksymiuk (CD de 1998)

    • Orchestre symphonique académique de Cracovie + Wojciech Czepiel (CD de 2003)

    D’innombrables CD’s et youtubes sur son œuvre pianistique

  • Un Auditorium STRAVINSKY au bord du Léman: comment cela?

    auditorium Stravinsky à Montreux (©CultureEnJeu-Lausanne)

    Après que les Ballets Russes ont envahi Paris pour y marquer de leur empreinte la scène musicale Igor Stravinsky quitte Saint-Pétersbourg en 1910, à l’âge de 28 ans, remportant à Paris son grand succès avec L’Oiseau de Feu, son premier ballet, un évènement qui lui occasionne des rencontres avec Debussy, Ravel et De Falla.

    Stravinsky chez Debussy en 1910 (photo Eric Satie)

    Comme sa femme souffre de tuberculose on se rend en Suisse, à la recherche d’une station de cure. Pendant que la famille séjourne à Leysin, dans l’arrière-pays du Léman, le jeune compositeur s’installe à Clarens, un site idyllique près de Montreux, site réputé d’ailleurs comme décor chez Rousseau dans La Nouvelle Héloïse et comme séjour favori de Tchaïkovsky (où il a écrit son concerto pour violon). C’est là où se cristallisent les structures de ses prochains ballets: Pétrouchka et Le Sacre du Printemps. – Mais les habitants du lieu ne sont nullement enchantés par la présence de ce musicien russe. C’est que Stravinsky se démène sur son piano comme un percussionniste, les fenêtres ouvertes par-dessus le marché!

    Un jour il reçoit la visite de Serge Diaghilev, le directeur des Ballets Russes. Stravinsky lui avait parlé autrefois de son idée de composer un ballet sur les rites ancestraux de la Russie profonde autour du printemps: sur la tribu qui va élire une jeune fille à être immolée aux dieux qui dès lors se porteront garants de la fertilité des terres. – Diaghilev rejoint son ami à Clarens pour s’entendre avec lui à propos de ce sujet. On descend à la rive pour se promener sur le littoral, et voilà que Stravinsky lance une autre idée: un ballet sur les funambules et leur théâtre de marionnettes – Pétrouchka en germes! A Paris la troupe de Diaghilev se prépare à la création de ces deux nouveaux ballets. Le danseur-étoile Vaclav Nijinskij va assurer le rôle de Pétrouchka ainsi que la choréographie du Sacre du Printemps.

    29 mai 1913. La Première du Sacre au Théâtre des Champs-Elysées est un débacle sans pareil, un désastre pour Stravinsky et Nijinskij, n’étaient les paroles enthousiastes d’un féru de cette musique ultra-moderne: Jean Cocteau.

    Lorsque la première guerre mondiale éclate Stravinsky revient à Clarens où il fait une renontre décisive: Ernest Ansermet, le chef de l’orchestre du Kursaal de Montreux et un grand promoteur de la musique moderne.

    carte postale historique

    C’est grâce à de nouveaux contacts, à la maîtrise suffisante du français et à ses manières mondaines que le jeune Russe réussit à s’infiltrer dans la gent intellectuelle, à savoir auprès du cercle des « Cahiers Vaudois », la revue avant-gardiste de la région lémanique.

    Stravinsky avec le comité des « Cahiers Vaudois » dans une buvette des vignes en terrasses du Lavaux: Ramuz (moustache), Ansermet et les deux fondateurs de la revue.

    A Clarens la famille devenue trop nombreuse se sent bientôt à l’étroit, histoire de chercher une maison plus vaste. On va alors s’installer dans une belle demeure à Morges, petite ville à l’ouest de Lausanne. Ernest Ansermet a une idée biscornue: pourquoi ne pas réunir deux hommes de statures totalement opposés: notre musicien aux allures cosmopolites, raffinées, un vrai dandy – et le poète renfrogné qui écrit dans son cagibi des romans sur la paysannerie. La rencontre a lieu un jour de l’automne 1915 à Treytorrens dans les vignes du Lavaux. Charles-Ferdinand Ramuz attend les deux musiciens à la gare de Rivaz d’où il les conduit dans les vignes. Dans une buvette sur les hauteurs des terrasses on débouche un Dézaley et, autour du pain et du fromage, la conversation va bon train, si bien que la descente nocturne sur les gradins jusqu’au domicile de Ramuz à Treytorrens s’avère périlleuse.

    Les terrasses du Lavaux dans la région de cette rencontre (J. Zemp)

    Ramuz s’en souvienra, en s’adressant plus tard à Stravinsky: « Nous avons lié connaissance devant les choses et par les choses (…) Je vous vois prendre votre couteau, et le geste net, décxisif, que vous aviez pour séparer de sa croûte la belle pâte mi-dure eu fromage. J’ai lié connaissance avec vous dans et par l’espèce de plaisir que je vous voyais prendre aux choses, et les plus ‘humbles’, comme on dit, et en tout cas les plus élémentaires… »

    C’est le démarrage d’une étroite collaboration pendant les années de la guerre. Stravinsky, qui avait créé autrefois une version russe du « Roman de Renard » du moyen âge, va réaliser avec le concours de Ramuz une nouvelle version, française, où le poète tâche d’intégrer le rythme de la langue aux structures rythmique de la musique basée initialement sur le texte russe. Dans cette oeuvre de 15 min. le musicien introduit un instrument qu’il a découvert dans un bistro de Genève en compagnie d’Ansermet: le cymbalum (du folkore hongrois). Renard est unmorceau scénique plein de bouffonnerie avec acrobates et danseurs à côté de l’ensemble vocal et des musiciens. La création aura lieu en juin 1922 au Théâtre de l’Opéra de Paris sous la baguette d’Ernest Ansermet.

    Ansermet à cette époque

    Quant à la matière russe Stravinsky retourne périodiquement en Ukraine, le pays de ses racines du côté de la mère (à Oustilug) pour y puiser dans les archives. Au cours d’un de ces voyages il découvre le matériel d’une cérémonie de noces paysannes, et il retourne avec l’idée d’en faire une cantate:

    Les ingrédients de Noces: mélodie diatonique, absence de tout chromatisme ou de contrepoint – donc des structures verticales, simples, au rythme ostinato – une musique martelée par les 4 pianos, style approprié au monde paysan russe. Et Ramuz, dans sa traduction, s’applique à faire ressortir la simplicité de la langue paysanne vaudoise. – A travers les préparatifs des noces nous percevons la lamentatation de la fiancée sur la perte de sa virginité, tandis que pendant le repas de noces on se laisse aller, on trinque, on chante, on se lance des vulgarités et les 4 pianistes frappent à pleines mains leurs accords parallèles au mouvement houleux général.

    début du repas de noces: « Y a deux fleurs sur la branche… »

    Comment maîtriser les interférences entre les deux langues? Conscient du problème Ramuz parle des « contraditctions particulières qu’il y a entre le russe et le français où l’accent n’est pas dans le mot, mais dans la phrase (…) et on se rendra compte qu’au total les difficultés n’étaient pas petites et eussent fourni matière à d’interminablers discussions. Elles n’ont pourtant jamais été longues entre nous. Une espèce d’accord intime et préalable y présidait. »

    La cantate Noces sera créée en juin 1933 à Paris avec Ernest Ansermet.

    les séjours de Stravinsky en Suisse: 1 Clarens-Montreux / 2 Morges / 3 Lens (Crans-Montana) / 4 Leysin. La ligne en pointillé: la randonnée avec Ramuz du Lac Léman jusqu’à Lens

    Stravinsky fait ses allers et retours entre Paris et Morges. Mais il n’affiche pas toujours le type cravaté aux allures mondaines. Ramuz, son nouvel ami à l’abord carré sinon bourru lui inspire des manières campagnardes. Les deux se mettent en route à pied en remontant le Rhône avant de monter sur les hauteurs de Crans-Montana en Valais pour rejoindre le petit village de Lens (1000 m.). C’est là qu’un ami de Ramuz tient un bistrot: l’artiste-peintre et cuisinier réputé Albert Muret.

    le bistrot d’Albert Muret (photo J.Zemp)

    Ramuz évoque ce lieu du rendez-vous dans ses souvenirs: « Les repas chez Muret commençaient généralement par un muscat du pays servi en carafe, mais dont la belle couleur pissenlit portait vite à ce que l’un de nous avait baptisé la ‘métacuisine’… » Stravinsky est tout enchanté de plonger ici dans une atmosphère paysanne devant le panorama alpin valaisan et où il entend un français rustique bien loin du parler raffiné de Parisiens.

    En 1917 il retourne une autre fois en Russie d’où il ramène dans ses bagages un conte de l’écrivain Afanassiev: l’histoire d’un déserteur de l’armée tsariste à l’époque de Nicolas 1er. De retour à Morges il en parle à Ramuz et on se met à en sortir un conte « à

    consoncances vaudoises (Ramuz vient de passer quelques mois dans le Jura comme soldat de l’armée suisse).

    L’Histoire du Soldat sera la pièce-maîtresse de leur collaboration, une oeuvre qui fera le tour du monde. – Vu que les orchestres manquent de musiciens pour des raisons de guerre il faut se rabattre sur de petits ensembles. Ramuz propose de créer « une pièce qui puisse se passer d’une grande salle, d’un vaste public; une pièce dont la musique, par exemple, ne comporterait que peu d’instruments et n’aurait que deux ou trois personnages. » – Et cette nouvelle pièce devra relever plutôt de la tradition orale que de l’écrit. Il s’agit de frapper l’oeil et l’oreille. Pour les décors on associe le peintre vaudois René Auberjonois.

    Comment définir cette Histoire du Soldat? Une parabole, un conte de fée, une légende? La parabole rappelle à l’homme les risques de la transgression, le conte emmène le soldat dans un univers onirique (la princesse malade), la légende reprend le thème du pacte avec le diable où l’homme, croyant avoir de dessus, succombera au dernier moment aux astuces du Malin.

    De plus nous avons des composants qui élargissent l’éventail: le violon comme vademecum du juif errant (voir l’univers yiddish) et de l’aventurer romantique (voir Eichendoff et son « Taugenichts »), de plus comme instrument magique. Puis le pacte avec le diable (voir Tolstoj: le paysan et sa terre / Goethe: Faust). La princesse à conquérir – un thème millénaire. Finalement la transgression (Oedipe, Icare, Prométhée etc.).

    Les personnages: le lecteur, le soldat, le diable, la princesse.

    Les 7 instruments: violon, clarinette, basson, piston (trompette), trombone, contrebasse et tambour.

    La partition exige une maîtrise de virtuosité de la part du violon et de la trompette. Stravinsky aime les sonorités âpres, la nudité de l’espace harmonique composé de quartes, de quintes et de dissonances (frictions de secondes, de septièmes) et la prédominance du rythme. – Quelle est la part « helvétique » de la version Ramuz? Smolensk et Vladivostok de l’original russe deviennent Denges et Denezy, le soldat s’appelle ici Joseph Dupraz, un nom répandu en pays vaudois. Joseph finira sa marche dans un bistro du type « Café du Grutly » dont abondent les villes en Suisse romande. Il se fait servir son « trois décis » de Dézaley et s’exprime à la façon des paysans du coin: un code restreint où le « je » se remplace par un « on » omniprésent, cette tendance à dissoudre son propre moi dans une collectivité diffuse (« Mademoiselle, à présent, on peut le dire, sûrement qu’on va vous guérir »).

    Le canevas: Sur le chemin du retour vers son village le soldat tire son seul trésor de son havresac: le violon. Surgit illico le diable qui lui propose un troc: ce violon contre la richesse et une vie édénique – affaire conclue. S’étant rendu compte un jour que ce n’est pas le bonheur imaginé Joseph livre au diable un combat pour reprendre son violon, le moyen de guérir la princesse malade par la magie de l’instrument. Arrivé au château du roi Joseph avance jusqu’à la chambre de la malade où il se lance dans un tango, une valse et un ragtime:

    La musique a opéré: La princesse, guérie par le violon de Joseph descend du lit et initie des pas de danse, mais le diable fait brutalement irruption pour arracher au soldat son bonheur à portée de main, en criant d’un ton strident et saccadé: « Qui-les-li-mites-franchi-ra, en-mon-pou-voir-re-tombera! » La « Marche triomphale » du diable boucle la pièce en mettant en valeur les battements en double et triple corde du violon, à la mesure changeante tout le temps, pour déboucher sur le martèlement du tambour.

    mise en scène avec le clown Dimitri dans le rôle du diable (dom. publ.)

    Pour la création de L’Histoire du Soldat à Lausanne Ansermet va réunir une équipe d’artistes prestigieux, avec le concours du couple Pitoëff de passage à Genève. Stravinsky jouit en plus du soutien financier d’un galeriste et amateur de musique de Winterthur: Werner Reinhart. – Après la Première il n’y aura plus d’autres exécutions, c’est que la grippe espagnole foudroyante interdit tout spectacle. Mais à partir de 1919 la pièce reprendra son parcours en Suisse et autour du globe jusqu’à nos jours.

    pochette du disque avec le portrait de Ramuz signé par Stravinsky (photo J. Zemp)

    Stravinsky quitte la Suisse en 1920 (après quelques incursions à Paris, à Rome et à Naples pour son « Pulcinella »). Les contacts avec Ramuz vont s’estomper, mais le poète avouera dans ses « Souvenirs »: « Vous m’avez appris, étant vous-même, à être moi-même. »

    C.F. Ramuz et I. Stravinsky (© Fondation Théodore Stravinsky)

    DICOGRAPHIE:

    Renard: disque de 1964 avec Ernest Ansermet, réalisé à Genève

    2 youtubes (films)

    Noces: CD Hyerion 1990 (Londres)

    nombreux youtubes, partiellement avec partition synchronisée

    Histoire du Soldat: CDs et youtubes innombrables dans différentes langues

  • Richard Strauss parmi les habitués de la Suisse

    Les triomphes du jeune compositeur (né en 1864) s’étant accumulés à Munich, Dresde, Berlin et Meiningen/Vienne (où il a connu Hans von Bülow et Johannes Brahms), Richard Strauss, devenu wagnérien à 22 ans, prend la baguette à Weimar et à Bayreuth, avant de se fixer à Berlin comme chef d’orchestre. Suivront des voyages dans le monde (Grèce, Italie, France, Amérique), la rencontre de Hugo von Hofmannsthal, son futur librettiste, des engagements à Vienne et à Salzbourg au lendemain de la Première Guerre Mondiale.

    De notoriété internationale Strauss deviendra la figure de proue de la culture musicale nazie, à l’instar de Wagner et à l’appui de Furtwängler – avant de tomber en disgrâce depuis ses contacts avec l’écrivain juif Stefan Zweig.

    Richard Strauss à la baguette (© Die Presse)

    Voyant les hauts-lieux de la musique allemande en ruine Strauss quitte Garmisch-Partenkirchen, son domicile, en 1945, avec son épouse. Le couple octogénaire s’installe en Suisse, dans le pays dont il avait admiré à 29 ans le panorama alpin du Gornergrat escaladé depuis Zermatt, enthousiasmé au plus haut point, comme en témoigne une lettre de 1893 à ses parents : « Le Cervin a illuminé ma chambre à 6 heures. Alors je me suis mis en route, d’abord jusqu’à ‘Riffelalp’ (105 min.) où j’ai pris ma collation, puis les 45 min. jusqu’à ‘Riffelberg’. Vu qu’on n’y voyait rien j’ai continué à monter avec témérité pendant 90 min. jusqu’au ‘Gornergrat’ d’où je jouissais d’une vue qui défie tout commentaire : un ciel pur, le Monte Rosa, le Breithorn et le Cervin resplendissant du soleil, des géants enneigés de 4500 m. tout autour avec leurs glaciers gigantesques. »

    sur le sentier vers les glaciers en face du Grornergrat (Photo J. Zemp)

    En voilà une première inspiration pour sa future „Symphonie des Alpes“ (une autre étant la ‘Zugspitze’ en face de Garmisch-Partenkirchen). La Suisse lui est devenue familière, le pays où il a souvent séjourné tout au long de sa vie: Ouchy (Lausanne), Pontresina, St. Moritz et Sils-Maria (Engadine).

    A peine les Strauss ont-ils quitté Garmisch-Partenkirchen pour une tournée après la guerre, la chambre d’accusation du lieu ouvre une investigation sur la responsabilité du musicien en matière de culture nazie. Le procès est mené à l’absence de l’“accusé“ (les officiers américains qui n’ignoraient pas la cote du compositeur lui avaient délivré un visa de sortie). Cependant la „culpabilité“ de Strauss n’a pas pu être prouvée. Le maître n’avait tout simplement pas le sens de responsabilité politique pour s’interroger sur sa carrière en Allemagne.

    Strauss et Goebbels dans les années 1930

    Strauss notait dans son journal de 1933: « En novembre 1933 Goebbels m’a nommé président de la Reichsmusikkammer sans obtenir mon accord préalable. Je n’ai pas été consulté. J’ai accepté cette fonction honorifique parce que j’espérais être en mesure de faire du bien et d’éviter de pires malheurs… »

    En 1945 une cure thermale à Baden – petite ville pas loin de Zurich et située dans la boucle du fleuve de la Limmat – lui réserve des moments de répit, le lieu de l’une des dernières compositions, les Métamorphoses.

    la station thermale de Baden

    Métamorphoses (1945)

    Cette pièce pour orchestre à cordes frappe par la limpidité. C’est un flux ininterrompu des lignes qui s’entrecroisent, un mouvement lent qui glisse sans accrocs comme les eaux d’un large fleuve – et les registres inférieurs évoquent une atmosphère de mystère où les thèmes 1 et 2 navigueent à tour de rôles entre les instruments:

    thème 1 (à l’alto)

    thème 2 (à l’alto)

    Strauss n’a pas expliqué ses Métamorphoses, mais une notice dans son journal fait état de sa résignation face à la destruction de la culture allemande. C’est ainsi qu’avec cette oeuvre il nous a laissé une sorte de „réquiem“. – Les spécialistes de Strauss y ont trouvé de nombreux renvois à des sources musicales (Beethoven, Mozart) et poétiques (Goethe). Pourquo ne pas considérer les Métamorphoses comme évolution du mouvement musical comme tel, en prenant le cours d’un fleuve comme image allégorique, chez un R. Strauss connu pour sa veine programmatique?

    La lenteur du flux initial est suivie de figures mouvementés aux croches et aux triolets, le fleuve s’amincit et le rapide fait rejaillir des giclées, confiées aux violons:

    Plus loin, dans l’accélération, les thèmes sont minés par des courses de doubles croches à l’alto, pour aboutir finalement à une architecture de contrepoint sophistiqué: les eaux se précipitent, les éléments thématiques sont emportés de façon dramatique dans un troubillon, avant que la surface se lisse, que l’on baigne dans un halo homophone qui prépare le terrain à une marche funèbre surgie à l’improviste (signée „In Memoriam“), la fin s’étirant dans les accords en mineur qui s’évanouissent..

    Vier letzte Lieder (1948)

    Agé de 81 ans et une autre cure thermale bouclée Richard Strauss prolonge ses séjours en Suisse en compagnie de sa femme, tantôt à Pontresina (Hôtel Sarratz, son auberge de prédilection), tantôt à Ouchy-Lausanne ou à Montreux

    Il se penche vers la poésie et – ayant connu Hermmann Hesse, il écrit une composition pour soprano et grand orchestre sur trois de ses poèmes:

    1. FRÜHLING (printemps) – H. Hesse juilllet 1948 à Pontresina

    1- In dämmrigen Grüften / träumte ich lang…..

    Le poème évoque l`éclosion de la nature après la période stérile et sombre de l’hiver (dans les « caveaux sinistres ») et l’excitation du moment où la vie jaillit de toutes parts (« me fait frémir »).

    Si le genre du „Lied“ est par définition programmatique, les 4 Lieder présents le seront davantage, vu qu’à la place du piano Strauss mobilise toutes les ressources du corps orchestral.

    Comment s’explique l’énorme popularité de cette dernière oeuvre? Contrairement à ses opéras où l’espace tonal est souvent élargi, annonçant des horizons modernes, dans ses 4 Lieder Strauss revient vers un langage purement romantique – souvent proche de Brahms.

    Dans Printemps l’orchestre s’introduit par un mouvement balancé en 6/8, une figure rythmique qui semble propulser délicatement le mouvement par son jeu de ping-pong entre les registres, mais le soprano doit d’abord monter des profondeurs: D’un mi-bémol gravement tenu („de sombres caveaux“) elle s’envole en quelques secondes jusqu’au la’, évoquant l’éclosion des bourgeons et l’étendue de l’azur. Pour souligner la secousse émotionnelle du moi poétique („…me fait frémir“) Strauss soutient la voix aiguë par des arpèges parallèles à la montée de la ligne mélodique. En somme l’orchestre maintient de A à Z son mouvement de pulsation basé sur une figure rythmique très brève à deux temps.


    2. SEPTEMBER (septembre) – H. Hesse septembre 1948 à Montreux

    1- Der Garten trauert, Sommer lächelt erstaunt und matt

    kühl sinkt in die Blumen der Regen. in den sterbenden Gartentraum

    Der Sommer schauert

    still seinem Ende entgegen. 3- Lange noch bei den Rosen

    bleibt er stehn, sehnt sich nach Ruh.

    2- Golden tropft Blatt um Blatt Langsam tut er die grossen,

    nieder vom hohen Akazienbaum. müdgewordenen Augen zu.

    (Le jardin est en deuil, / La pluie tombe en froides gouttes sur les fleurs. / Approchant de sa fin, / L’été frissonne en silence. / Du haut acacia l’or / S’égoutte feuille à feuille. / Etonné et languissant l’été sourit / Dans le rêve mourant du jardin. / Longtemps encore, aspirant au repos, / Il s’attarde auprès des roses. / Il ferme lentement / Ses yeux las.)

    Un premier regard sur la partition peut évoquer les tableaux de Monet ou Pissarro, au ruissellement des points du coloris et de la lumière: Les portées de l’orchestre sont traversées du haut en bas par des cellules de doubles-croches et des triolets, principalement confiés aux clarinettes, qui soutiennent un mouvement de vague (le thème principal) dans les aigus. Strauss fait sentir ici la pluie fine d’une fin d’été, les gouttes des triolets descendants, soit au violon, soit à la flûte, et le jeu soutenu de la harpe font apparaître un décor aux couleurs pastel. Suite à de nombreuses modulations l’image de l’“été“ fait surgir un majeur éclatant, et le passage auprès des roses ouvre dans l’orchestre un volet dramatique, avant que „le jardin mourant“ s’exprime par une ligne diminuée du ré’ au , que les eaux se calment, que la densité du son se rétrécisse – pour évoquer les „yeux las“ qui se ferment, sur un solo lointain du cor et sur les blanches tenues avec – en écho – les éléments ondoyants du thème principal en pp. dans les aigus…

    Les Lieder 3 et 4 donnent davantage encore dans une ambiance de séparation, d’un adieu à la vie, à la culture, à la vie à deux avec son épouse Pauline, le tout avec un brin de résignation, mais en toute sérénité quand-même.

    3. BEIM SCHLAFENGEHEN (l’heure du sommeil) août 1948 à Pontresina

    H. Hesse

    1- Nun hat der Tag mich müd gemacht Alle meine Sinne nun

    Soll mein sehnliches Verlangen Wollen sich in Schlummer senken.

    Freundlich die gestirnte Nacht

    Wie ein müdes Kind empfangen. 3- Und die Seele unbewacht

    Will in freien Flügen schweben,

    2- Hände, lasst von allem Tun Um im Zauberkreis der Nacht

    Stirn, vergiss du alles Denken, Tief und tausendfach zu leben.

    (La journée m’a rendu las. / J’ai le fervent désir / D’accueillir en amie la nuit étoilée, / Comme un enfant fatigué. / Mains, abandonnez toute activité! / Front, oublie toute pensée! / Tous mes sens veulent à présent / Plonger dans le sommeil. / Et mon âme veut prendre son vol / Sans contrainte, les ailes libres, / Pour vivre dans l’univers magique de la nuit / D’une vie profonde et multiple.)

    La fuite dans le sommeil et la montée vers les sphères oniriques – voilà en bref le programme de ce troisième texte de Hesse. Quant à la mise en musique Strauss semble se rapprocher ici des harmonies changeantes, comme les modulations souvent insolites comme dans les pièces pour piano de Schubert.

    Avant que la voix puisse annoncer son désir de s’immerger dans la nuit nous entendons une brève formule fuguée et basée sur la septième ascendante, venant des cordes basses, comme un „de profundis clamavi“ à caractère religieux. La voix présente la première strophe quasiment en récitatif, pendant que les registres intermédiaires (alto et bois) alignent des triolets descendants à peine audibles. L’exhoration à l’individu d’abandonner toute activité (strophe 2) s’articule par une ligne chromatique descendante.

    Avant de céder à la séduction des sirènes du rêve la voix se fait devancer par le solo du violon qui anticipe le passage-clé du Lied. Pour reprendre une image biblique: le violon monte les gradins (harmoniques) de l’échelle de Jacob pour atteindre les sommets de l’univers du songe (rappelon la version pathétique de cet échafaudage harmonique dans „Zarathoustra“!): du ré-bémol majeur au si-bémol mineur, au do-bémol majeur, au fa-bémol majeur au mi-bémol majeur….

    soprano et 1er violon d’abord à l’unisson en route vers un long parcours de modulations

    Et volià que le soprano chante – comme en écho – la séquence identique sur les paroles „Flügen“ et „schweben“ (les vols / planer). Quelle exaltation d’avoir pu se détacher des mièvreries du quotidien pour embrasser toute l’étendue de l’univers nocturne! Les cordes prennent ici des allures dramatiques (gammes et séries de triolets et de doubles croches), se retiennent ensuite pour ne pas entraver la ligne expressive du soprano jusqu’au si-bémol’ autour de la parole „tausendfach“ (vie multiple – ou: vivre mille fois). – Vers la fin les éléments thématiques s’annoncent pianissimo au ralenti, et l’intervention du cor ne manque jamais son effet. Le tout se dissout dans un ré-bémol étendu, parsemé d accords discrètement brisés.

    4. IM ABENDROT (au crépuscule du soir)mai 1948 à Montreux

    (Joseph von Eichendorff)

    1- Wir sind durch Not und Freude 3- Tritt her und lass sie schwirren

    gegangen Hand in Hand; Bald ist es Schlafenszeit

    Vom Wandern ruhen wir beide Dass wir uns nicht verirren

    nun überm stillen Land in dieser Einsamkeit

    2- Rings sich die Täler neigen 4- O weiter, stiller Friede!

    es dunkelt schon die Luft. So tief im Abendrot

    Zwei Lerchen nur noch steigen Wie sind wir wandermüde –

    nachträumend in den Duft. Ist dies etwa der Tod?

    (Dans la peine et la joie / Nous avons marché main dans la main; / De cette errance nous nous reposons / Maintenant dans la campagne silencieuse. / Autour de nous les vallées descendent en pente, / Le ciel déjà s’assombrit; / Seules deux alouettes s’élèvent, / Rêvant dans la brise parfumée. / Approche, laisse-les battre des ailes; / Il va être l’heure de dormir; / Viens, que nous ne nous égarions pas / Dans cette solitude. / Ô paix immense et sereine, / Si profonde à l’heure du soleil couchant! / Comme nous sommes las d’errer! / Serait-ce déjà la mort?

    crépuscule devant Montreux


    Eichendorff évoque les derniers moments d’un vieux couple contemplant avec sérénité le crépuscule et les dernières alouettes qui s’envolent, en ressentant le désir de dormir (de mourir?).

    Bien que composé comme premier, ce Lied a été placé comme dernier par les éditeurs et les exécutants pour des raison de progression émotionnelle.

    L’introduction s’ouvre sur l’unisson des violons et des bois qui tendent un arc céleste en dessinant des mélismes aigus qui s’écoulent calmement au-dessus des accords tenus dans les autres registres:

    A ne pas manquer: les timbales du fond avec leurs coups amortis, à peine audibles – l’annonce de la mort? De plus les cors qui surnagent toujours dans la densité du son orchestral, ici pour préparer l’entrée du chant et avant les nouvelles étapes du texte.

    Si Strauss compte parmi les adeptes de la musique „à programme“ (voir ses poèmes symphoniques), ce dernier Lied en livre un spécimen d’une très haute crédibilité et d’accès facile: Sur la parole „Freude“ (joie) la musique ouvre un portail vers un do-bémol majeur relié au mi-bémol majeur précédent. – Sur „stilles Land“ (campagne silencieuse) on retrouve le pur si-bémol majeur, mais lorsque les vallées s’assombrissent, le sol-bémol majeur glisse, avec un recul, vers un fa-dièse mineur sombre, soutenu par la gamme descendante dans les basses. – Puis les deux alouettes montent joyeusement au ciel, moyennant les trilles à la tierce des deux flûtes (non loin des Quatre saisons de Vivaldi!). La dernière strophe introduit le calme d’un détachement presqu’extatique (Ô paix...): les énonciations de la voix sont espacées, entourées du motiv initial intercalé entre les paroles – le motiv qui est réapparu en filigrane tout au long du Lied:

    le leitmotif aux flûtes et au 1er violon

    Avant de proférer la parole-clé de la „mort“ la voix avance, hésitant et quasi en rampant, vers le si-bémol (du mineur), tenu longuement, pour glisser en pp dans le do-bémol sur „Tod“, porté par un accord majeur plein de douceur…

    La voix du soprano expirée, l’orchestre maintient son pianissimo dans un chant du cygne étendu sur une vingtaine de mesures, avec – venues de loin – les trilles des alouettes, avant le point d’orgue final sur un mi-bémol de réconciliation.

    En 1949 les Strauss retournent en Bavière où l’on s’apprête à célébrer le 85e anniversaire du compositeur: des concerts diffusés à son intention, citoyenneté d’honneur, docteur honoris causa et création d’une fondation portant son nom. Strauss assiste encore à des concerts consacrés à ses oeuvres et meurt le 8 septembre 1949 dans sa demeure à Garmisch.

    la villa de Richard Strauss à Garmisch (dom. publ.)

    Sources:

    • Bryan Gilliam, Richard Strauss, Verlag Beck, München 2014
    • Willi Schuh (connaisseur et ami du compositeur), articles divers pour des revues ou pour la

    NZZ (Neue Zürcher Zeitung)

    • Hermann-Hesse-Jahrbuch 4 (2009), article de Volker Wehdeking sur les Lieder de R. Strauss (pp. 97-114)

  • Arthur Honegger – compositeur français d’origine helvétique

                  Plaque au no 86 du Bd. François Ier, Le Havre  (dom. public)

    Ses parents zurichois se sont installés Au Havre en compagnie d’autres commerçants suisses engagés dans l’importation du café. Né en 1892 le petit Arthur développe un penchant précoce pour la technique (un funiculaire bruyant se trouvant à proximité – voir son Pacific) et pour la mer. A 9 ans il est comme électrisé par la magie de l’opéra (Manon, Carmen, Guillaume Tell) et se fait initier au violon et au piano. A 13 ans il découvre les sonates de Beethoven, son futur viatique. – Les Honegger n’ont pas coupé les ponts, c’est que durant les étés on revient régulièrement à Zurich, où l’oncle Oskar recommande son neveu de 17 ans aux professeurs du Conservatoire. Sous la tutelle de Friedrich Hegar Arthur s’approprie les fondements de la composition pendant deux ans, découvrant les œuvres de Brahms, R. Strauss, Reger et Mahler : le versant « germanique » de ses futures compositions, de même que les maîtres de la nouvelle école viennoise.

    A partir de 1911 Honegger va perfectionner son contrepoint auprès d’André Gédalge au Conservatoire de Paris, plus tard chez Charles Widor et Vincent d’Indy, une période d’inspirations multiples : La découverte des modernes comme Debussy, Ravel, Roussel, Stravinsky, les Ballets Russes, Picasso et les cubistes, sans parler de ses amitiés nouées au conservatoire : J. Ibert, D. Milhaud, G. Auric, G. Enesco, G. Tailleferre. Ses affinités pour la poésie le rapprochent de G. Apollinaire dont il met en musique plusieurs poèmes. C’est aussi la période de la rencontre d’Andrée Vaurabourg, pianiste d’origine bretonne – sa future femme.

    Sa première œuvre de maturité a connu des moments de doutes et ne trouvera son accomplissement qu’après de nombreux remaniements entre 1913 et 1917 : Le 1er Quatuor à cordes, une composition à la charpente équilibrée et à la polyphonie magistrale. Le caractère nerveux, tourmenté se traduit par les rythmes pointés relancés d’un instrument à l’autre, de plus par la trépidation des triolets répétés à l’alto à la manière d’un tambour (1er mouv’t), ensuite par le trépignement sauvage dans les graves au 3e mouv’t (un clin d’œil à Stravinsky ?) :

                                             extrait du 3e mouvement

    Au-delà de tout cet emportement la Coda retrouve un calme céleste par son chant diatonique, limpide, à la Gabriel Fauré, qui s’écoule en filigrane le long d’un do-majeur final.

    Vers 1920 Honegger fréquente les amis musiciens qui vont constituer le « Groupe des Six » auxquels s’est associé Jean Cocteau, mais ses contacts en Suisse ne sont pas moins importants : Ernest Ansermet et le mécène Werner Reinhart de Winterthur s’intéressent à leur compatriote et tâchent de diffuser ses œuvres. Les séjours suisses de Honegger ne se limitent pas à la ville de Zurich. En août 1920 il s’offre des jours de villégiature dans les alpes bernoises pour composer à Wengen, aux pieds des trois géants, une pièce à consonance debussyste : Pastorale d’été : Au-dessus du clapotis dans les cordes graves s’élève le chant langoureux du cor, repris par tous les registres comme un écho dans le pourtour des montagnes, avant que surgisse la mélodie pastorale des clarinettes, dont la parenté avec la 6e symphonie de Beethoven saute aux yeux :

    Honegger: Pastorale (Clarinettes) Beethoven: Pastorale (début)

                          Wengen au pied du Lauberhorn, au-dessus de la vallée de Lauterbrunnen  (carte postale de 1900 – dom. public)  

    Quelle serait la musique alpine sans coups de trompe ? Saisi d’émotions en face d’une Jungfrau majestueuse Honegger confie au cor son appel tonitruant à travers l’orchestre en pleine effervescence :

    Idem dans Chant de Joie de 1923 où une cantilène enjouée par le cor se fait escorter par le tangage des gammes montantes et descendantes en sourdine dans les cordes.

    Face à la crise mondiale de la fin des années 1920 Honegger ressent le besoin d’exprimer le malaise de l’individu pris dans les rouages de la technique et face aux courants fascistes. Pour son ami Erich Schild et son choeur de Soleure en Suisse il écrit Cris du Monde, un oratorio de tonalité pessimiste d’ailleurs mal reçu lors de la création à Paris en 1931.

    Lors de la montée du nazisme en Allemagne le gouvernement suisse et la population vont se rallier contre les sympathisants nazis du « Front », en développant la stratégie de la « Geistige Landesverteidigung » (Défense nationale « spirituelle »), le palliatif contre les parades de ces farfelus envoûtés par les charmes du régime d’Outre-Rhin.  C’est dans ce contexte qu’il faut voir le nouvel oratorio de Honegger sur un texte de l’écrivain neuchâtelois Denis de Rougemont: Nicolas de Flue (1939-1940), l’ermite pacifiste du 15 siècle (canonisé en 1947) qui avait préservé la Suisse primitive d’une guerre civile grâce à sa sagesse politique et qui est devenu une sorte de protecteur spirituel du pays. – Le nom de Honegger étant déjà solidement ancré dans la scène musicale après son Pacific 231, Le Roi David, Jeanne d’Arc au bûcher, le Cantique des cantiques et la Danse des morts, ce nouvel oratorio s’inscrit dans les festivités autour de l’Exposition Nationale de 1939 à Zurich à la veille de la guerre. Le librettiste est convaincu que la musique de son ami correspondra au concept du « Festspiel » pour un large public, ses compositions créées avec le concours de René Morax et de Paul Claudel en ayant déjà suffisamment fourni la preuve.

      pochette du disque

      La composition est mise en chantier à Paris où Denis de Rougemont vient rejoindre Honegger dans son domicile. Durant ses rencontres quotidiennes le compositeur tâche d’assimiler la musique au lyrisme du texte et d’atteindre les auditeurs par la réduction des moyens et des éléments populaires comme p.ex. le chœur d’enfants. La mise en scène prévoit un plateau à trois niveaux pour les scènes du ciel, du village et celles de la famille, un spectacle qui rappelle Le Grand Théâtre du Monde de Calderon ou Jedermann de Hugo von Hofmannsthal. Les exécutants sont répartis sur un chœur mixte, un chœur d’enfants (cœur céleste), un récitant et un orchestre à vent.

    Le 1er acte présente la vie de Nicolas, père de famille nombreuse avant qu’il se retire – appelé par Dieu – dans l’ermitage du Ranft. Le chœur évoque d’abord son destin, tout en exprimant la plainte des siens délaissés (du fa-mineur au sol majeur) :

    Nicolas étant à son époque une instance morale les individus à la recherche de son conseil se mettent dans la file sur le sentier qui conduit à sa retraite. Les diplomates du roi de France et du duc d’Autriche viennent le consulter à propos d’une alliance contre le duc de Bourgogne, en quête de mercenaires suisses, et leur appel résonne de partout (du mi-bémol mineur à l’ut mineur) :

    Nicolas conjure ses compatriotes de ne pas se mêler des conflits alentour, mais les Suisses ne se laissent pas dissuader de prendre les armes, le butin bourguignon leur a mis l’eau à la bouche. Honegger fait suivre une musique tapageuse, histoire de célébrer le combat à la hallebarde ! – La stricte concordance entre parole et musique s’explique par ce que Honegger a formulé comme devise pour son « Festspiel » : « Je devais, à tout prix, m’écarter de cette prosodie négligente, comme de la psalmodie debussyste. J’ai donc cherché l’accent juste, surtout dans les consonnes d’attaque. »

    Au 3e acte Nicolas est appelé à intervenir dans une sérieuse discorde entre les cantons à propos de l’intégration de nouvelles régions urbaines. Craignant la suprématie des villes dans la Confédération les cantons campagnards s’y opposent. En 1481 une guerre civile se profile à l’horizon et Nicolas réussit à calmer les esprits lors d’une assemblée à Stans (près de Lucerne). La crispation du moment se traduit par un très long interlude initié par une fanfare des clairons appelant aux armes suivie d’une fugue à 4 voix introduite par les gros tubas – un entracte instrumental prémonitoire : dans la partie centrale la douceur du chant dans un majeur lisse n’est que le prélude aux solennités finales d’un tutti ébranlé par le roulement des timbales et sous le fond des vocalises du chœur éclate le cri « Demain la guerre ! », si bien que l’appel de l’ermite du Ranft est la dernière planche de salut. Son message ‘au nom de Dieu’ sait briser les tensions. Les fractions ennemies s’alignent sous l’autorité de Nicolas et un chœur final baigne dans une tonalité envoûtante, sereine, autour d’une fugue qui rappelle le « Halleluja » de Haendel.

    En 1943 Honegger s’attaque à une autre composition helvétique, un ballet en 18 scènes placées dans l’Oberland bernois à Interlaken en 1815, le théâtre du nouveau tourisme britannique. Un Écossais féru de la montagne s’éprend d’une paysanne et – essuyant un refus – se perd dans les glaciers où la divinité le sauve in extremis de la crevasse. Dans cet Appel de la Montagne le compositeur a passé en revue toute une collection de chansons folkloriques, en partie passées au crible de sonorités grinçantes – un regard malicieux vers son pays. A relever ici le no. 12 intitulé « Alpenglühen » (les alpes embrasées) où les cors entonnent les 6 fragments d’un des chants les plus appréciés encore aujourd’hui en Suisse : « Lueget vo Bärg und Tal… ! » (« Regardez depuis la montagne et de la vallée… ! »). La mélodie est interrompue ou enguirlandée à tour de rôle par les registres de l’orchestre, quelques dissonances narquoises comprises (Honegger va d’ailleurs en tirer une suite en 1945 sous le titre « Schwyzer Fäschttag » – Jour de Fête suisse)  – en dialecte alémanique, créée par Ernest Ansermet à Winterthur).

    L’édition originale de 1824 (F.Huber) – un mélodie basée sur le hallali du cor des alpes

    Pendant les années de l’occupation allemande Honegger reste avec sa famille à Paris, tout en composant des œuvres commandées par ses amis suisses : la 2e symphonie pour Paul Sacher, une Passion pour un écrivain argovien, de la musique pour la radio et les théâtres de la Suisse romande. Ne pouvant pas revenir dans son pays il vit une période fructueuse, intégré dans les milieux du théâtre (avec J.-L. Barrault), du cinéma et de la littérature (A. Camus), le « Tout Paris », en somme.        

    Honegger avec ses amis Jean-Louis Barrault, Albert Camus, Madeleine Renaud et Maria Casarès au Théâtre de Marigny, Paris 1948 – © R. Viollet (Getty Images)

    La fin de la guerre va lui permettre de rejoindre la Suisse. Il passe les étés à Sils-Maria en Engadine, participe aux ‘Festwochen’ de Lucerne (aujourd’hui le ‘Lucerne Festival’) et séjourne plusieurs fois chez Paul Sacher à Pratteln près de Bâle. C’est encore pour lui qu’il écrit sa 4e Symphonie appelée Deliciae Basilienses et que HarryHalbreich définit comme étant « la plus parfaite des cinq symphonies ». Si dans le 1er mouvement l’orchestre répand une coloration prodigieuse de timbres basés sur une charpente de lignes ascendantes et descendantes, la passacaille du Larghetto établit un contraste entre la sobriété du thème ponctué dans les cordes graves et la mélodie du cor, faufilée à l’improviste, sur la chanson populaire de Bâle « Z’Basel an mim Rhy » (à Bâle, au bord de mon Rhin), en hommage à son amiPaul Sacher, un soloaccompagné de voltiges en alternances entre la flûte et la clarinette :

    le cor solo de l’incipit de la chanson (la mélodie intégrale s’étendant sur 6 mesures)

    Arthur Honegger en 1949 à Paris   (©Pascale Honegger)

    Sollicité par sa ville natale de Zurich Honegger écrit une œuvre conçue comme 6e symphonie et intitulée Monopartita, une partition grandiose bâtie sur la charpente symétrique de 6 mouvements, d’une durée cependant limitée (12’).  Après une ouverture majestueuse aux accords doublement pointés (genre ‘ouverture française’) les coups violents du Vivace marcato aux dissonances aigües servent de transition vers un Adagio ou les bois élèvent leur chant langoureux en se relayant à tour de rôle :

                                             La plainte dans les bois

    ‘Monopartita’ sera créée le 12 juin 1951 par l’Orchestre de la Tonhalle à Zurich, sous la baguette de Hans Rosbaud, à l’occasion des festivités autour du 600e anniversaire de l’entrée de Zurich dans la Confédération.

    L’année 1952 est d’une part couronnée par de nombreux hommages à l’occasion de son 60e anniversaire : des concerts à Paris, à Bâle et à Zurich, organisés par Paul Sacher, d’autre part ombragée par des rechutes cardiaques. Après un séjour en clinique à Glion au-dessus de Montreux, un rétablissement momentané lui permet de participer à un congrès à Venise et de continuer sur Naples, mais une nouvelle crise le ramène à Paris où il va entamer son dernier projet, sa Cantate de Noël. – Sa santé périclite, il rejoint Zurich en été 1953 pour une nouvelle hospitalisation – et depuis son retour à Paris fin septembre 1954 il ne quittera plus son domicile, à part les dernières entrevues avec ses amis Darius Milhaud et Francis Poulenc. Le 27 novembre 1955 Arthur Honegger s’éteint dans les bras de sa femme Andrée.

    S O U R C E S :

    Harry Halbreich, L’oeuvre d’Arthur Honegger, éd. Champion, Paris 1994

    Harry Halbreich, Arthur Honegger, éd. Slatkine, Genève 1995

    Jacques Tchamkerten, Arthur Honegger, éd. Papillon, Drize/Genève 2005

    Musik-Konzepte 135 (par U. Tadday) No. I, 2007 sur Arthur Honegger

    Peter Jost (hrsg.), Arthur Honegger, Werk und Rezeption, Peter Lang, Bern 2009

    D I S C O G R A P H I E :

    • 1er Quatuor à cordes : Quaturo Amati (disque 1985)

                                                  Quatuor Erato (youtube + partition synchronisée)

    • Pastorale d’été : Plusieurs disques et youtubes (l’un + partition synchr.)
    •  
    • Cris du monde :  Chœurs et orchestre de la radio de France, sous la       direction de Georges Tzipine  (disque Columbia)
    • Nicolas de Flue : plusieurs disques (voir la pochette d’une édition ci-haut)

                                   Parmi les youtubes : Vidéo de 2016 à l’église de Morat,

                                   Harmonie La Concordia, Fribourg (Jean-Klaude Kolly),

    •                                Chœur St-Pierre de Bulle
    •  
    • Appel de la Montagne : Orchestre du Südwestfunk Baden-Baden avec le 

                                                          compositeur au pupitre (youtube audio) de 1949

    • 4e Symphonie : plusieurs disques

                                 Youtube: Orchestre symphonique radiophonique de la

                                                               Bavière, Charles Dutoit

    • Monopartita : Orchestre de l’URSS, G. Rozhdestvensky (youtube audio)

  • Cécile Chaminade: coqueluche des salons parisiens – la star à Londres et en Amérique

    Comment se fait-il qu’une oeuvre court les plateaux du monde – pour tomber dans l’oubli plus tard? Pourquoi les nocturnes de Franz Liszt font-elles partie du répertoire classique, mais pas le nocturne op. 165 de Cécile Chaminade? Le nom du compositeur se porte-t-il garant de la pérennité de tout ce qu’il a écrit, même de ses pièces accessoires? – Le succès d’une Chaminade est-il dû au style qui charme les oreilles de ses contemporains avant d’être casé sous la rubrique de « salon »? Elle compose des airs obsédants comme p.ex. la pièce La Lisonjera avec une mélodie répétitive, harmonisée dans le style des tubes d’Edith Piaf un demi-siècle plus tard., mais un jour tout cela sera passé de mode. Toujours est-il que les pièces pour piano de Cécile Chaminade ont vite trouvé des éditeurs qui se surenchérissent sur le layout de la page de couverture où un graphisme alléchant favorise les chiffres de vente.

    Dans les années 1870 Georges Bizet séjourne régulièrement dans le cabanon hérité de son père au Vésinet, localité dans une boucle de la Seine à l’ouest de Paris. Un jour il vient écouter la jeune pianiste Cécile Chaminade dont le père a acheté un domaine dans le même lieu. Impressionné par le jeu de l’adolescente il l’appelle « mon petit Mozart », en exhortant les parents d’envoyer la jeune fille au conservatoire, mais le père n’y voit aucune utilité. Son verdict : « Dans la bourgeoisie, les filles sont destinées à être épouses et mères ! » C’est pourquoi elle sera désormais enseignée par sa mère, une excellente pianiste amateur, un moment donné cependant par des professeurs, mais en privé (piano et composition). – Les progrès de la jeune pianiste l’amènent à jouer comme chambriste avec des professionnels, si bien qu’en 1877 – grâce à l’absence de son père – elle se produit dans la Salle Pleyel avec les trios de Beethoven et de Widor, et l’année suivante son professeur lui organise un concert dédié exclusivement aux œuvres de la jeune compositrice dont le Trio op. 11 qui suscite la curiosité du public : Le thème initial en sol-mineur toujours décalé entre les 3 instruments s’écoule dans un mouvement de croches perlées en se faufilant à travers des modulations qui dépassent les itinéraires attendus, chromatismes à l’appui, avant qu’un thème dansant dans les cordes et appuyé d’accords tapotés au piano installe un élément de contraste. Les tournures ‘brahmsiennes’ nous frappent dans le lyrisme des accords enchaînés dans l’Andante, mais aussi dans le jeu percutant aux accords denses du 4e mouvement. Le Presto leggiero et l’Allegro molto agitato sont portés par une énergie de propulsion où les doubles croches du piano déferlent sans arrêt de manière mendelssohnienne, sans compter l’écriture méandrique qui envoie les musiciens dans toutes les tonalités du bémol et du dièse, jusqu’au fa-dièse majeur.

    affiche de 1889

    Ce premier succès public fait boule de neige, l’on programme sa Suite d’orchestre op. 20 aux concerts des Champs-Elysées, et l’exécution en privé de son opéra-comique La Sévillane op. 19 (la compositrice au piano) sera suivie par sa présentation dans la salle Pleyel et commentée dans la presse. La jeune Chaminade s’emballe pour les rythmes andalous et leur exubérance, avec une affinité pour les drames de l’amour comme dans ‘Carmen’ de Bizet qu’elle a pu entendre. De son opéra-comique l’on joue aujourd’hui encore l’ouverture fracassante à deux pianos au rythme ternaire syncopé et la Sérénade pour voix et piano sur le texte : « Sur les bordes du Guadalquivir /La paix à mon cœur fut rendue… »: la matière andalouse éternelle! Nous la retrouverons dans une Havanaise op. 57 (publiée en 1891) où nous sommes en pleine ‘Habanera’ (« L’oiseau est un enfant rebelle… ») de Bizet :

    D’autres compositions hispanisantes vont cadencer la production de la Chaminade : le no. 3 des « Trois Pièces » pour violon et piano intitulé Bohémienne qui nous entraine dans une danse de flamenco à jouer ‘marcatissimo’ aux salves des doubles croches répétées farcies de l’appoggiature du triolet aux angles de la mélodie, puis la pièce pour orchestre op. 27 (1883) Zingara, une danse passionnée à 3 temps, et le Caprice Espagnole op. 67 risque de faire bondir le pianiste de son tabouret au cours de cet autre flamenco déchaîné :

    Les Bohémiens op. 147, une pièce énergique à 2 temps à caractère dansant et la Deuxième Havanaise op. 94 compètent le palmarès des compositions à consonance espagnole et une Chanson espagnole op. 150 boucle le volet : « Brille encore, ciel d’Espagne, resplendis dans la tièdeur des cieux ! » – telle la mélodie pour voix lyrique que le piano enguirlande par les gouttelettes qui descendent du haut de la portée.

    le numéro de ‘Musica’ de déc. 1905 consacré à Cécile Chaminade (© Bibliothèque du Conservatoire de Genève)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Si l’Espagne, voire l’Andalousie a représenté pour elle un pays de rêve, elle n’y a jamais mis les pieds. Ses tournées européennes l’ont conduite d‘abord à travers la France et dans les centres musicaux de La Suisse, de la Belgique et de la Hollande. A retenir surtout ses séjours à Londres à partir de 1892 où sa popularité s’est vite consolidée, si bien qu’elle a franchi à chaque fois le portail du château de Windsor où elle joue devant la reine Victoria, son admiratrice, ses pièces de salon les plus redemandées à Paris, comme p.ex. cette danse éthérée intitulée Scarf Dance op. 37 à trois temps (tirée de la suite de ballet Callirhoe), une musique qui vogue avec élégance et légèreté (la vision d’une danseuse qui fait flotter son écharpe autour d’elle) et où la reine ne pouvait s’empêcher de balancer légèrement son buste. En dépit de ses mérites comme artiste auprès de la reine Cécile Chaminade n’a pas décroché de titre de noblesse (comme un siècle plus tard les stars  du pop ou du rock et Andras Schiff), un ‘manque’ compensé par la Légion d’Honneur de 1909 en France.

    Quant à son Écossaise op. 151, une danse fébrile (exceptionnellement à 3 temps), une galopade de doubles croches pointées aurait-elle été inspirée par l’Écossaise no. 3 op. 72 de Chopin ? Au début du 20e siècle le rayon de ses voyages s’élargit : Après les tournées en Grèce et en Turquie elle remporte des succès prodigieux au Canada et aux États-Unis (25 concerts) et sera même invitée par le président Th. Roosevelt. Le monde musical américain s’était déjà adonné au culte de la Chaminade avant sa venue en 1908, surtout auprès des milieux amateurs, si bien que la pianiste y  rencontre des « Clubs Chaminade », des ‘fanclubs’ qui vont perdurer encore des décennies.

            quelques spécimens des éditions Enoch & Cie. de l’époque

    La Chaminade a géré sa carrière elle-même, accompagnée dans ses tournées de sa mère. Un mariage pour la forme pour quelques années n’a nullement porté atteinte à son indépendance. Qu’est-ce qui émerge de la masse de ses 400 œuvres à notre époque ? A côté de ses 2 trios avec piano l’on retient son Konzertstück en do-dièse mineur op. 40, une pièce vigoureuse qu’elle présente en 1888 à Anvers, puis à Paris où l’enthousiasme du public est sans bornes : Après une introduction de l’orchestre où le thème aux cors repose sur les trémolos nerveux des cordes :      

                                                                                                                                                …la soliste parachute ses mains sur le clavier de manière lisztienne :

    …et l’on sait à quoi s’en tenir. Cette ‘Pièce de Concert’ célèbre la virtuosité de la soliste et le corps orchestral ne fait que redoubler le caractère imposant de la composition : A côté du mitraillage moyennant la trille fracassante entre deux accords voisins percutés à l’infini la soliste se lance dans des arpèges spectaculaires et des orages d’octaves au fortissimo. Ce n’est pas difficile de s’imaginer aujourd’hui le tour de force de la Chaminade, habitués comme nous sommes aux décibels d’une Yuja Wang jouant du Liszt ou du Gershwin.

    Avec son Concertino pour flûte op. 107 nous sommes loin de ces exploits vigoureux. Cécile Chaminade a écrit ce joyaux pour le 1er flûtiste de l’Orchestre du Conservatoire de Paris Paul Taffanel (dont elle aurait été amoureuse), d’abord comme duo et orchestré ensuite pour une exécution à Londres. La structure ABCA maintient la composition en parfaite équilibre, basée sur une cantilène des plus suaves qui soient :

                                                           l’entrée du soliste

    Dans la partie médiane la flûte se lance dans des courses effrénées aux triolets et la longue cadence de la 3ème partie envoie l’instrument dans les zones les plus aigües le long d’une série de loopings avant qu’il puisse se réinstaller dans son rôle de porte-parole, reprenant la cantilène initiale.

    Une dernière tournée en Angleterre en 1914 lui confirme sa popularité. C’est la période de ses nombreux enregistrements sur rouleaux, mais avec la guerre ses entrées sur scène se raréfient. Elle sacrifie même sa carrière au profit d’un engagement comme directrice d’un hôpital pour les blessés sur la Côte d’Azur, abandonnant complètement la composition. Après 1918 le souffle d’une nouvelle vague dans la musique française écarte la musique de Chaminade de l’écran, étant considérée comme rétro, désuète, tandis qu’en Angleterre on maintient son culte.        

             la gare du Vésinet à l’époque de Chaminade – carte postale (dom. publ.)

                                                                                                                                               Elle mène dorénavant une vie solitaire dans son domaine du Vésinet avant de se retirer à Monte Carlo en 1937. Souffrant d’une maladie due à un régime végétarien excessif elle y mourra le 13 avril 1944. Inhumée d’abord à Monte Carlo sa dépouille sera transférée plus tard au cimetière de Passy.

    Cécile Chaminade en tournée en Amérique

    Même si la critique ne la place pas au niveau d’une Clara Schumann ou d’une Fanny Hensel, Cécile Chaminade a su enthousiasmer un grand public et son itinéraire est considéré comme promoteur de la carrière féminine dans le monde artistique. Un commentateur de la Suisse romande de l’époque a cerné le profil de la compositrice dont les œuvres ont été signée normalement par la lettre ‘C’ tout court : « Chaminade était depuis longtemps la coqueluche des salons. Sans savoir peut-être que ce n’était point un homme, les femmes de Genève avaient une prédilection marquée pour les pièces de piano répandues sous ce nom. Depuis qu’elles savaient que ‘Chaminade’ est Mlle Cécile Chaminade, leur amour a pu s’accroître d’un sentiment d’orgueil qu’elles ont éprouvé sans doute en voyant le succès musical d’une des seules femmes depuis Sappho, de redoutable mémoire, ait dignement tenu la lyre… ».

    S O U R C E S :

    Marcia J. Citron, Cécile Chaminade, a Bio-Bibliography, Greenwood Press, Connectitut 1988

    Clara Mayer, Annäherungen an sieben Komponistinnen, Furore-Verlag, Kassel 1999

    E N R E G I S T R M E N T S :

    Trio op. 11:  Tzigane Piano Trio (youtube avec partition synchronisée)

    La Sévillane op. 19 : Sherman-Neiwirth Piano Duo (youtube audio 2015)

    Scarf Danse op. 37 : Plusieurs youtubes dont l’un avec partition synchronisée

    Konzertstück op. 40 : Plusieurs youtubes (films) et l’un avec partition synchronisée (Christina Harnisch)

    Havanaise o. 57 : Youtube avec 3 violoncelles ou avec 3 clarinettes

    Caprice espagnole op. 67 : Bas Verheijden (youtube film)

    Concertino pour flûte op. 107 : Hayley Miller + Benjamin Zander, Boston Philharmonic (très belle exécution : youtube film)

    D’autres youtubes dont l’un avec partition synchronisée

  • Béla Bartók – un ami de la Suisse

       

    Une enfance en milieu rural, une adolescence vouée au piano, le parcours au Conservatoire de Budapest, les premières compositions dans le sillage de Liszt, les entrées en scène qui annoncent une carrière pianistique, le choc révélateur subi à l’écoute du « Zarathoustra » de R. Strauss, l’amitié avec Zoltan Kodály et la découverte de la « matière hongroise », l’échec de leur projet commun d’une société philharmonique pour la musique contemporaine face au goût mièvre et rétro du public hongrois, le fiasco du concours Rubinstein à Paris, les premiers voyages d’investigation dans les régions retirées pour enregistrer le patrimoine folklorique hongrois et roumain – voici quelques jalons de du jeune Bartók qui précèdent ses séjours en Suisse.

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Automatisch generierte Beschreibung Béla Bartók à 22 ans en 1903 (dom. publ.)

    En 1908 il séjourne une première fois en Suisse, peu attiré pourtant par ce pays « sur-civilisé » comme il dit, regorgeant de grands-hôtels, de téléphériques sur toutes les hauteurs et plein d’Anglais qui ont l’air ennuyés.  En juillet Bartók vient toutefois se prélasser dans le parc d’un hôtel haut de gamme à Vitznau sur les rives du Lac des Quatre Cantons (village voisin de Gersau, le site préféré de Clara Schumann), invité par Etelka Freund ici en vacances, une ancienne collègue du conservatoire et dont le frère aîné est professeur de piano à Zurich. C’est le moment de pointer ses antennes vers Zurich. Bartók adresse des lettres aux chefs d’orchestre, leur proposant ses deux suites op. 3 et 4, mais leurs réactions montrent peu d’enthousiasme. Ce n’est que sa Rhapsodie pour piano et orchestre op. 1, la première des œuvres d’envergure (les compositions antérieures sont numérotées selon d’autres classements) qui sera affichée aux programmes de la Tonhalle. Bartók la jouera à Zurich le 28 mai 1910 sous la baguette de Volkmar Andreae, une exécution qui suscite des critiques élogieuses, tant pour cette œuvre nouvelle que pour le jeu époustouflant du soliste.

    La pièce s’ouvre à pas pesants sur une courbe descendante à l’unisson des cordes et des cors, en consolidant la ligne d’arrivée par un triple mordant ponctué d’accords stridents des cuivres – un lointain souvenir du 1er concerto de Tchaïkovsky ? Cette cellule initiale va souvent ressurgir comme telle, ou alors modifiée, comme p.ex. dans la séquence fuguée dans les bois au chiffre 7.

              début de la rhapsodie (les pétarades des cuivres non reproduites ici)

                                        partie fuguée dans les bois

    De son côté le soliste surgit après quelques secondes, martelant ses accords à faire ébranler l’estrade, suivis de gestes propres à déployer une grandiloquence lisztienne : tonnerre d’octaves, arpèges, gammes et trémolos hallucinants – le menu d’un jeu musclé :

                                          l’entrée tonitruante du soliste

    Dans la partie centrale Bartók nous invite à une danse folklorique emportée sur un rythme à 2 temps syncopé qui va s’accélérer dans la reprise percussive du piano :

                                          la reprise de la danse au piano

    Le tourbillon de cette partie folklorique débouche sur la reprise du leitmotif initial, se concluant par un dialogue attendrissant entre le cor et le piano, avant de glisser dans le pianissimo d’un accord éthéré en ré-majeur.

    La performance de Bartók comme soliste et son opus 1 prêtent à des commentaires enthousiastes, comme celui du jeune Arthur Honegger, étudiant à Zurich : « J’étais aussitôt ravi de ces novelles couleurs, de l’entrain rythmique dans cette partition qui n’a rien de commun avec les nombreuses pièces du même type. »

    Dans les années 1911-1913 Bartók va souvent se ressourcer dans les Alpes. Les montagnes et la randonnée l’enchantent autant que la musique. Depuis Zermatt il monte au Gornergrat d’où il écrit une carte postale à sa mère : « …de là-haut un peut voir 12 glaciers et je suis monté encore 200 mètres plus haut (probablement au Rothorn) (…) Zermatt est une station assez élégante, mais heureusement je me suis logé à l’écart, loin du grand public. »

                         Gornergrat : en route vers les glaciers (photo J. Zemp)

    Grâce au concert de 1910 Bartók a accès dorénavant aux programmes de la Tonhalle sous Volkmar Andreae. En octobre 1916 on y exécute ses Deux Images op. 10, une partition où le critique de la NZZ trouve un écho à l’impressionnisme d’une part et une harmonie qui semble issue de la musique populaire hongroise : « Malgré tout le côté cru et primitif de ce déluge sonore on y découvre de l’authentique et du naturel qui réussit à nous envoûter. » Et en 1923 Ernest Ansermet va diriger les « Deux Images » . Son commentaire : « ….un hungarisme tout nouveau s’y manifeste, en même temps qu’une forte personnalité caractéristique par un certain ton rhapsodique… ».

    Bartók devient un des piliers des programmes suisses : En 1925 Volkmar Andreae présente au public zurichois la Deuxième Suite pour orchestre op. 4. Le critique de la NZZ estime qu’elle « repose encore fortement sur Liszt et Wagner, tout en montrant la face authentique de ce hongrois surdoué (…) le genre d’une sérénade et le côté nocturne du 1er mouvement est illuminé d’un esprit subtil… »

    Ansermet, de son côté, s’engage en 1926 pour la diffusion de la Tanz-Suite de 1923 qu’il commente dans le dépliant du programme : « Ses qualités de clarté et de spontanéité, son caractère mélodique, sa rythmique puissante et bien dégagée lui ont valu de gagner le public… » et d’aouter que la métrique de cette suite rappelle de loin le ‘Sacre’ de Stravinsky.

    Entre 1929 et 1935 Bartók se produit souvent dans des récitals ou des concerts de chambre dans 6 villes du pays, fréquemment comme partenaire de la violoniste Stefi Geyer domiciliée avec son mari en Suisse  (un de ses amours de jeunesse). Mais le point culminant sera sans doute la tournée avec son 2e concerto pour piano qu’il va jouer avec brio à travers le pays. La critique de la NZZ en dit long sur la portée de cette œuvre pour l’époque contemporaine : « Dans le 1er mouvement on voit l’impact d’une force originale rare jusqu’à aujourd’hui dans la musique européenne – accompagnée seulement par les vents – pour faire éclater un ‘Allegro barbaro’ archaïque, mais contrôlé (…) et quelle originalité dans le ‘Presto’ du milieu, quelle fougue dans la partie endiablée vers la fin ! »

    Ces concerts sont toutefois ponctués de plusieurs escapades en montagne : Davos, Montana-Crans, Arolla, Pontresina, Braunwald, Sils en Engadine – et de nouveau Zermatt et le Gornergrat.

    Bartók – le randonneur, costumé à l’urbaine, dans les rochers alpins (dom. publ.)

    Après tout le point d’arrimage sur le territoire suisse sera la reprise des contacts dès 1936 avec Paul Sacher, musicien prestigieux et mécène de Bâle : Le chef de l’orchestre de chambre de Bâle lui demande une œuvre pour le 10e anniversaire de son orchestre. Bartók s’exécute et après 3 mois la Musique pour cordes, percussion et célesta est prête, créée en janvier 1937 à Bâle. La pièce s’ouvre sur un thème chromatique à l’alto qui semble poindre timidement dans les ténèbres, un thème enroulé, en pianissimo, sur l’espace du triton et prolongé comme fugue, une ligne ondulatoire que Bartók va reprendre sous d’autres formes par la suite.

                        la fugue du thème chromatique initiée par les altos

    Mais le discours va changer : Vers la fin va percer la matière tzigane qui nous emporte dans des rythmes palpitants – et dans la presse on parle d’une soirée « mémorable », d’un maître aussi influent que Schönberg ou Stravinsky, qui aurait réussi à hisser le folklore slave sur la scène internationale : « Après la finale turbulente qui débouche avec verve sur un surprenant éclat diatonique, les applaudissement fusaient illico (…) On s’imaginait difficilement que le petit monsieur aux cheveux blancs qui s’inclinait humblement devant le public contenait un tel diable dans le corps… ». Et on redemande la finale !

          partie rapide : mélodie slave syncopée soutenue par les accords syncopés

    Bâle est de plus en plus friand de musique bartókienne. Paul Sacher lui demande une œuvre pour petit ensemble, prévue pour la Société internationale de musique contemporaine. Se souvenant de l’effet de plusieurs pianos chez Stravinsky (dans Noces) Bartók propose une œuvre où la percussion figurera comme partenaire de 2 pianos. Et c’est avec sa femme Ditta qu’il va créer à Bâle sa Sonate pour 2 pianos et percussion en janvier 1938, un succès mémorable dont le critique sait mettre en évidence la vie rythmique sans pareil à travers la pièce où « tout a germé de manière organique, où tout est vivace et naturel. »

    Paul Sacher à la baguette (©P.Sacher-Stiftung Bâle) 

    Sacher ne lâche pas prise : Une autre commande le rejoint à Budapest, où Bartók prépare son départ définitif, vu les agissements des fascistes hongrois depuis la montée du nazisme en Allemagne. Sacher lui offre son chalet de vacances à Saanen-Gstaad (séjour estival de Menuhin) pour composer son Divertimento pour cordes en toute tranquillité. Le 18 août 1939 Bartók écrit à son fils : « Les Sacher se préoccupent pour moi de loin. Ils m’ont même organisé un piano livré de Berne, annoncé pour le 2 août à 10.00 heures. Figure-toi : au lieu d’arriver seulement vers 12.00 heures comme ce serait la règle chez nous, les camionneurs étaient là à 09.45 heures ! » (ponctualité suisse !). Quant à la guerre imminente il dit dans la même lettre : « Les Suisse sont contraints de vivre dans une continuelle fièvre de guerre. » Et d’ajouter qu’on prépare partout des mesures de protection, comme p.ex. ces blocs de béton ancrés dans la terre contre les blindés allemands.

    Saanen (près de Gstaad) au fond de la vallée au petit matin (voir le clocher de l’église où ont lieu les concerts du Festival Menuhin)    –    dom. publ.

    La création du Divertimento sera reportée jusqu’en mai 1940, pour des raisons de guerre, sans la présence du compositeur parti déjà en Amérique.

    Un critique caractérise cette œuvre écrite dans la réclusion au bout du Simmental comme « parenthèse paysanne dans l’approche apocalyptique de la guerre. » – Au lieu d’une tessiture percutante cette pièce pour cordes rappelle de loin les concertos grosso baroques, dont le début marque un côté dansant et syncopé.

                                    1er mouvement : reprise du thème à la 13e mesure

    Comparé au début du « Sacre du Printemps » où Stravinsky a imposé aux cordes des coups d’archet violents, trépidants et répétitifs, Bartók soumet au 1er violon mélodique une pulsation d’accords moins sauvage. Le 2e mouvement nous rappelle le début de la ‘Musique pour cordes, percussion et célesta’ : une ligne chromatique en spirale, avançant au pianissimo à tâtons (dramatisée plus loin moyennant des trémolos prolongés comme des frissons d’angoisse).

                                        2e mouvement depuis la 6e mesure

    L’Allegro assai poursuit la matière folklorique du 1er mouvement, une danse joyeuse à 2 temps propulsée par un battement nerveux de croches placées en-dessous.

    Plusieurs caractéristiques relevées au cours de ces commentaires ont un rapport avec l’Opus Magnum accompli avant 1939 : ses 6 quatuors à cordes, dont certains ont été composés et exécutés en Suisse. 

    Son départ lui cause de gros chagrins : Depuis Genève il envoie un dernier message à Madame Müller-Widmann de Bâle, une amie faisant partie du cercle autour de Paul Sacher : « Et maintenant nous sommes ici, le cœur triste, pour vous dire adieu et à vos proches (…) Préoccupants, infiniment préoccupants sont ces adieux. Et ce merveilleux pays, votre pays, vu peut-être une dernière fois ! » (lettre du 14 octobre 1940).

    Parti en Amérique en 1940 Bartók décroche un poste de professeur à la Columbia University de New York. Cependant l’entrée en guerre des Etats-Unis rend son séjour – en tant qu’étranger – de plus en plus fragile : des conférences ça et là, des concerts comme pianiste moins réussis qu’autrefois, le Concerto pour orchestre comme dernière composition (notamment un grand succès) et ses problèmes de santé : A l’encontre de son idée de retourner un jour en Hongrie sa leucémie prend le dessus et l’emporte le 26 septembre 1945.

    La ville de Bâle va accueillir un Festival Bartók commémoratif du 18 mai au 3 juin 1958, accompagné d’un volume de « Mélanges » et inauguré par le discours de Sándor Veress. Son ami évoque d’abord le déchirement intérieur qui a affligé les derniers mois de Bartók avant son départ pour l’Amérique, son combat pour un humanisme européen et les échecs face à la montée du fascisme. Quant à la portée de son œuvre Veress lui réserve une place sur l’Olympe de la musique : « Il me semble que Bartók était un des derniers maillons de la chaîne des compositeurs européens, dont la création se trouvait en parfaite équilibre entre les archaïsmes, l’instinct et les visions inconscientes – et le savoir, l’esprit correctif et la rationalité formatrice de son intellect. »

    S O U R C E S :

    Everett Helm, Béla Bartók, Rowohlt, Hamburg 1965

    Bartók und die Schweiz, volume collectif publié par la Commission nationale suisse de l’Unesco, éd. St-Paul, Fribourg (sans date)

    Werner Fuchss, Béla Bartók und die Schweiz, Hallwag, Berne 1973

    Ferenc Bónis, Béla Bartók, sein Leben in Bilddokumenten, Universal-Edition, Wien 1973

    Schweizerische Musikzeitung 1958, cahier 12 (d’où le discours de S. Veress)

    Béla Bartók, Eigene Schriften und Erinnerungen der Freunde, édités par Willi Reich, Schwabe, Basel/Stuttgart 1958

    E N R E G I S T R E M E N T S :

    Les oeuvres citées sont toutes accessibles sur youtube, soit comme films ou comme documents sonores, souvent avec partition synchronisée.

  • Robert Schumann: erreurs et errances d’un jeune génie – ses aventures suisses

                                      Zwickau en 1915  (Carte postale – dom. public)

    Un lycéen versé dans les langues classiques, un lecteur passionné de Novalis et de Jean Paul, un animateur de soirées musicales à Zwickau (Saxe) – voilà le profil de l’adolescent. A 18 ans on lui impose les études de droit à Leipzig, où Schumann ne fréquente guère les cours, préférant les agréments de la vie estudiantine :  promenades et soûleries dans les tavernes (le premier mot de ses entrées quotidiennes dans le journal : « gueule de bois »). En dehors des aléas de son séjour à l’université ses lectures le plongent dans l’univers onirique des poètes romantiques. – Mais comment vont les études ? Il faudra bien y accrocher un jour, pourquoi pas à Heidelberg, le lieu branché pour le droit en 1828 ? Mais rien n’y fait : Même auprès des meilleurs professeurs de l’époque le charme des paragraphes n’a pas « opéré ». Heidelberg, comme Mecque du romantisme allemand (Brentano, Tieck, Frères Grimm), va davantage alimenter ses penchants pour la poésie et la musique. Schumann excelle ici comme improvisateur au piano, si bien que la vision d’une vie de juriste s’estompe rapidement pour se dissoudre dans les brumes du Neckar : La musique l’a définitivement emporté, au détriment de sa mère et du précepteur qui administre ses finances (son père est décédé en 1826). Dans ses écrits personnels il s’étend longuement sur son idole : « Schubert, c’est Novalis, E.T.A. Hofmann et Jean Paul mis en musique… ». A cheval entre la poésie et la musique il se met à composer des « Lieder », dans le sillage de Schubert. Si ses poèmes, mielleux ou larmoyants d’un exalté de 17 ans, ne pourront jamais rivaliser avec un Heine, la vision de la vie comme songe nocturne correspond toutefois aux idées ambiantes : « Ah, la vérité – ce sont les rêves…..seulement dans les rêves la vie est belle… » . En voici l’autographe d’un spécimen (manuscrit conservé dans la bibliothèque universitaire de Bonn), avec ses vers dégoulinant de kitsch :

    « Leicht, wie gaukelnde Sylphiden / Flattre, süsse Schwärmerin / Auf den süssen Rosenblüten / Lose wie die Mädchen hin…»

    (« Que tu planes légèrement, comme les voltiges des sylphides, ma douce rêveuse, sur les douces pétales des roses, comme les filles… »)

                              (document numérisé  –  dom. public)

    Contrairement aux brillants écrits publiés bien plus tard dans sa propre revue musicologique, ses vers de jeunesse passent tout juste pour des ébauches  bons pour le broyeur. Heureusement qu’il abandonnera, encore dans les délais, ses ambitions de poète, cédant ce terrain-là à des contemporains mieux lotis.

    Ce tournant vers la musique sollicite un nouveau défi : un voyage en Italie en passant par la Suisse. Après que l’un de ses professeurs de Heidelberg est parti pour un séjour en Italie Schumann écrit à sa mère : « L’Italie, l’Italie – cela résonne dans mon cœur depuis mon enfance. » Il veut y voir l’exubérance de la vie, les « villes blanches dans leur éclat », le « parfum des oranges et les Italiennes aux yeux languissants et pleins de feu ». Le pèlerinage italien passe alors pour le parcours classique des jeunes de la bourgeoisie à la recherche du MOI. Le 20 août 1829 et avec son pécule en poche Schumann quitte Heidelberg en direction de Karlsruhe – Kehl – Strasbourg pour arriver le surlendemain à Bâle où il traverse une « ville tristement vide et inégale », avec sa mairie « vieillotte, surchargée de blason bâlois – une image de la république suisse », comme il note dans son journal.

      Bâle :  Place du Marché, la Mairie au fond à droite en 1830 (dom. public)

    Visite de la cathédrale et d’un « Kaffeehaus du genre  ‘Leipzig’ ». Le lendemain on voyage en calèche direction Rheinfelden-Baden, le bourg qui invite au divertissement avec les clients de la station thermale : danse, repas copieux, vin en abondance et convivialité, un flirt passager avec une jeune veuve…

    L’escale de Zurich conduit notre voyageur sur le Uetliberg d’où il jouit de la vue sur la ville charmante et les alpes des Grisons.    

       Uetliberg : vue sur Zurich et vers les Alpes (carte postale historique env. 1910 – dom. publ.)                                     

                                                                                                                                                  Il ne quitte pas la ville sans avoir visité le monument de Salomon Gessner et la bibliothèque.  – Le lendemain lui offre une belle randonnée vers l’Albispass entre deux lacs. –  Arrivée à Zoug à 18 h. : « promenade en barque sur le lac – très beau coucher du soleil ». – La traversée jusqu’à Immensee promet une belle étape : On se met à la recherche de la « Hohle Gasse » (chemin creux) où Guillaume Tell aurait abattu à l’arbalète le bailli habsbourgeois au 13e siècle.

     1er trajet de Bâle au Tessin  /  2e trajet de Chiavenna à Lindau via Thusis-Coire

    Ayant ensuite escaladé le Rigi – le « must » de tout visiteur en Suisse il s’extasie devant le panorama alpin, admire les belles Anglaises sportives, savoure le crépuscule spectaculaire, avant de se livrer au repas succulent et au vin dans l’hôtel récemment construit sur le sommet.   

    sur le sommet du Rigi avec l’hôtel nouvelle formule (vue sur le Lac de Zoug)

    Schumann se lève de bonne heure pour le lever du soleil. Il résiste mieux au froid glacial que les Anglaises emmitouflées dans des couvertures. La descente vers le lac se fait en un temps record – et le bateau conduit la société jusqu’à Lucerne, la ville que l’aquarelle de Mendelssohn va immortaliser en 1847 (l’ayant visité déjà en 1831). La tournée dans les bistrots et « les ruelles mortes » se complète par la visite du Monument au Lion (le lion mourant comme figure allégorique de la garde suissse qui protège Louis XVI). – La suite du voyage vers Sarnen (petit lac) et Lungern n’annonce rien de beau : un temps misérable, les sentiers bourbeux, le froid piquant. – Le lendemain il faudra venir à bout du Brünigpass pour redescendre au Lac de Brienz. L’averse et la grisaille n’encourage nullement notre randonneur. Les filles de Brienz lui présentent des chansons populaires, un entr’acte bienvenu avant le prochain trajet en bateau jusqu’à Interlaken (séjour habituel de Clara Schumann), le lieu connu pour son flair international, histoire de connaître plusieurs touristes le soir d’une journée maussade.       

      

    F. Hodler : Lac de Thoune avec le Niesen 1912  (dom. publ.)

    Le matin, le Lac de Thoune répand tout son charme aux pieds du Niesen, la montagne pyramidale de Thoune. Schumann prend la « barque postale » pour rejoindre Thoune, la ville de l’Oberland bernois (futur séjour de Brahms), où les gens lui semblent montrer des traits très fins et une carrure solide, mais la serveuse de la « Couronne » ne se gêne pas de pester contre les touristes français et allemands. – L’arrivée à Berne lui occasionne d’autres aventures : une improvisation au piano dans les Halles de la ville et l’admiration des jeunes filles agglomérées autour, la rencontre de « vrais Suisses » à côté des « Allemands racornis » à la table d’hôte. Dans la lettre à sa mère il se surpasse en éloges pour la ville : « Que Berne est belle, la ville la plus belle de Suisse si ce n’est pas plus ! » Promenade sous les arcades des ruelles et visite de la cathédrale. –

                             Berne 1820 lithographie (dom. public)

    Pour connaître le cœur des alpes suisses il faut rejoindre la région de Grindelwald, en passant par la vallée de Lauterbrunnen avec ses cataractes spectaculaires (Staubbachfälle) où Schumann descend à l’hôtel « Steinbock » (capricorne) de Lauterbrunnen, un séjour aventureux en compagnie d’un public international, une soirée tumultueuse… – La montée du lendemain à pied vers Grindelwald passe par la Wengernalp, un gîte primitif au repas frugal, par contre il s’offre le plaisir de faire quelques pas sur le glacier à côté. – A Grindelwald notre aventurier se précipite sur le piano de l’auberge « Zum schwarzen Adler » (à l’Aigle noir) : les clients composés d’Allemands, d’Anglais et de Hollandais (« terribles buveurs ») applaudissent le jeune virtuose. Suivent des conversations amusantes, aussi en français (en baragouinant), et Schumann tient bon jusqu’à minuit en compagnie de quelques invétérés, ne voulant pas rater le strip de la serveuse… !

    La montée jusqu’à la Grosse Scheidegg, aux pieds des 3 géants de l’Oberland, demande aux randonneurs les dernières réserves : un chemin raide, ce jour-là sous une averse continuelle (Mendelssohn subira le même sort deux ans après), un compagnon désespéré et noyé dans l’alcool, le passage près des cataractes du Reichenbach et un course finale vers Meiringen , trempe jusqu’aux os, et peu inspiré par les autres clients de la table d’hôte.

    La région rocailleuse le long des sentiers vers le Grimselpass inspire à Schumann l’image d’une « région athée » : la nudité du paysage, un glacier à proximité, des chutes d’eau.        

        

                paysage du Grimselpass (col du Grimsel) avec son lac (dom. publ.)

    La nuit à l’Hospice lui occasionne des contacts avec la paysannerie des alpages, un froid mordant à 2000 m. et un sommeil abyssal après le repas copieux.

    En route vers une Italie lointaine. Schumann va franchir d’abord le col de la Furka pour le relais d’Andermatt, la station centrale du massif du Gothard (aujourd’hui un resort haut de gamme depuis peu).  – Le matin du 6 septembre la compagnie des voyageurs ne veut par renoncer à la gorge de la Schöllenen avec le « Pont du Diable », un spectacle inoubliable.

    Le Pont du Diable de 1832 au-dessous d’Andermatt

    La descente et la remontée à Andermatt s’avèrent pleines d’accrocs. La montée suivante jusqu’au col du Gothard (2100 m.) ne réjouit point les randonneurs : de l’orage, de la pluie des nuages, un ciel noir, du brouillard. Le séjour à l’Hospice fait sentir à Schumann que l’Italie n’est pas loin : l’intérieur italianisant, des clients du genre contrebandiers, les joueurs de cartes, du bruit infernal et du vin italien médiocre, mais la chaleur du feu lui fait du bien. – Si la descente du lendemain à Airolo lui ouvre un panorama vers une vallée « argentine », la marche exténuante va lui asséner de terribles crampes, si bien qu’il notera dans son journal : « … comme si je me retrouvais ici seul au monde ». – Quel ravissement, par contre, le voyage en diligence le long du fleuve Ticino jusqu’à Bellinzona : une nature méditerranéenne, les conversations en plusieurs langues, un repas italien succulent. Son prochain séjour : la « Gran Albergo al Lago » sur les rives du Lago Maggiore aux pieds des vignobles.

    S. Corrodi: au-dessus des rives du Lago Maggiore 1845 (dom. publ.)

    Le journal suisse continue un mois plus tard, lors du retour après 4 semaines en Italie dont nous connaissons quelques détails grâce à la correspondance pour sa famille où il se met à disserter sur la différence entre les Anglaises et les Italiennes, à savoir sur leurs façons d’approcher les hommes : Pendant que les premières se laissent séduire par la culture (littérature, musique) d’un inconnu sans insister sur ses qualités physiques, les secondes sont d’abord attirées par la carrure masculine. Quant à évaluer ses propres chances Schumann est bien avisé de ne pas trop harceler les Italiennes, vu que sa silhouette ne risque guère d’ensorceler les dames outre mesure. Mais pour les Anglaises il a un faible, ce dont il tâche de profiter en se donnant comme  «Prussien », pour augmenter sa cote.

      Schumann 1830   (dom. public)

    Le parcours italien le conduit à Milan, à Brescia, à Crémone, à Vérone, à Padoue et à Venise. Son retour en Suisse s’effectue via Chiavenna et le col de Splügen. A Andeer il trouve une auberge vide, un silence angoissant : le fils de l’aubergiste lui dit que son père vient de mourir. Schumann sent le monde autour de lui se rétrécir, il peine à respirer et se croit hanté par l’esprit du défunt. Il prend la fuite, à pied,  vers la fameuse « Viamala », le passage d’une route étroite qui surplombe un ravin effrayant avant d’atteindre le village de Thusis.

    la Via Mala près de Thusis au 19e s.

    Coire, la capitale des Grisons, n’est pas loin, et Schumann continue à pied (actuellement 50 min. en car postal !). Il se lance à cœur joie jusqu’à Coire. Le dernier relais de son voyage suisse lui réserve une mauvaise surprise : Nuitée dans l’auberge la plus minable du lieu, un patron rustre et «…ma grossièreté encore plus grossière , le nez saignant pendant la nuit… »

    Dimanche 11 octobre : Schumann paie 4 écus pour la diligence de Coire à Feldkirch, puis à Lindau (Lac de Constance), avec un des cochers les plus roublards.

    Somme toute, ce voyage permet au Schumann de 19 ans de mûrir, de consolider sa conviction de devenir musicien. Le journal ne parle cependant guère de musique, si ce n’est aux rares occasions où il découvre un piano pour y improviser, à l’ébahissement des autres voyageurs, ou lorsqu’il juge le jeu d’un organiste ou la qualité d’une soirée à l’opéra (Cremona).

    Difficile de savoir s’il a « couvé » certains éléments de ses opus 1 (variations Abegg, 1830) et 2 (Papillons, 1831) pendant son voyage. Quant aux premières compositions sans opus pour chant et pour piano, il les avait réalisées bien avant ce voyage.

    S O U R C E S  :

    Ernst Burger, Robert Schumann, eine Lebenschronik…, Schott, Mainz 1998

    Karl W. Wörner, Robert Schumann, Atlantis, Zürich 1949

    Peter Sutermeister, Robert Schumann, sein Leben nach Briefen…., Ex-Libris, Zürich 1949

    Barbara Meier, Robert Schumann, Rowohlt, Hamburg 2010

    Quelques documents tirés de « schumann-portal.de », avant tout le Journal de voyage (dont sont tirées les remarques au jour le jour)                                                                                          Robert Schumann :  erreurs et errances d’un jeune           

                                         génie – ses aventures suisses

                                          par Joseph Zemp

                                  Zwickau en 1915  (Carte postale – dom. public)

    Un lycéen versé dans les langues classiques, un lecteur passionné de Novalis et de Jean Paul, un animateur de soirées musicales à Zwickau (Saxe) – voilà le profil de l’adolescent. A 18 ans on lui impose les études de droit à Leipzig, où Schumann ne fréquente guère les cours, préférant les agréments de la vie estudiantine :  promenades et soûleries dans les tavernes (le premier mot de ses entrées quotidiennes dans le journal : « gueule de bois »). En dehors des aléas de son séjour à l’université ses lectures le plongent dans l’univers onirique des poètes romantiques. – Mais comment vont les études ? Il faudra bien y accrocher un jour, pourquoi pas à Heidelberg, le lieu branché pour le droit en 1828 ? Mais rien n’y fait : Même auprès des meilleurs professeurs de l’époque le charme des paragraphes n’a pas « opéré ». Heidelberg, comme Mecque du romantisme allemand (Brentano, Tieck, Frères Grimm), va davantage alimenter ses penchants pour la poésie et la musique. Schumann excelle ici comme improvisateur au piano, si bien que la vision d’une vie de juriste s’estompe rapidement pour se dissoudre dans les brumes du Neckar : La musique l’a définitivement emporté, au détriment de sa mère et du précepteur qui administre ses finances (son père est décédé en 1826). Dans ses écrits personnels il s’étend longuement sur son idole : « Schubert, c’est Novalis, E.T.A. Hofmann et Jean Paul mis en musique… ». A cheval entre la poésie et la musique il se met à composer des « Lieder », dans le sillage de Schubert. Si ses poèmes, mielleux ou larmoyants d’un exalté de 17 ans, ne pourront jamais rivaliser avec un Heine, la vision de la vie comme songe nocturne correspond toutefois aux idées ambiantes : « Ah, la vérité – ce sont les rêves…..seulement dans les rêves la vie est belle… » . En voici l’autographe d’un spécimen (manuscrit conservé dans la bibliothèque universitaire de Bonn), avec ses vers dégoulinant de kitsch :

    « Leicht, wie gaukelnde Sylphiden / Flattre, süsse Schwärmerin / Auf den süssen Rosenblüten / Lose wie die Mädchen hin…»

    (« Que tu planes légèrement, comme les voltiges des sylphides, ma douce rêveuse, sur les douces pétales des roses, comme les filles… »)

                              (document numérisé  –  dom. public)

    Contrairement aux brillants écrits publiés bien plus tard dans sa propre revue musicologique, ses vers de jeunesse passent tout juste pour des ébauches  bons pour le broyeur. Heureusement qu’il abandonnera, encore dans les délais, ses ambitions de poète, cédant ce terrain-là à des contemporains mieux lotis.

    Ce tournant vers la musique sollicite un nouveau défi : un voyage en Italie en passant par la Suisse. Après que l’un de ses professeurs de Heidelberg est parti pour un séjour en Italie Schumann écrit à sa mère : « L’Italie, l’Italie – cela résonne dans mon cœur depuis mon enfance. » Il veut y voir l’exubérance de la vie, les « villes blanches dans leur éclat », le « parfum des oranges et les Italiennes aux yeux languissants et pleines de feu ». Le pèlerinage italien passe alors pour le parcours classique des jeunes de la bourgeoisie à la recherche du MOI. Le 20 août 1829 et avec son pécule en poche Schumann quitte Heidelberg en direction de Karlsruhe – Kehl – Strasbourg pour arriver le surlendemain à Bâle où il traverse une « ville tristement vide et inégale », avec sa mairie « vieillotte, surchargée de blason bâlois – une image de la république suisse », comme il note dans son journal.

      Bâle :  Place du Marché, la Mairie au fond à droite en 1830 (dom. public)

    Visite de la cathédrale et d’un « Kaffeehaus du genre  ‘Leipzig’ ». Le lendemain on voyage en calèche direction Rheinfelden-Baden, le bourg qui invite au divertissement avec les clients de la station thermale : danse, repas copieux, vin en abondance et convivialité, un flirt passager avec une jeune veuve…

    L’escale de Zurich conduit notre voyageur sur le Uetliberg d’où il jouit de la vue sur la ville charmante et les alpes des Grisons.       

    Uetliberg : vue sur Zurich et vers les Alpes (carte postale historique env. 1910 – dom. publ.)                                     

                                                                                                                                                  Il ne la quitte pas sans avoir visité le monument de Salomon Gessner et la bibliothèque.  – Le lendemain lui offre une belle randonnée vers l’Albispass entre deux lacs. –  Arrivée à Zoug à 18 h. : « promenade en barque sur le lac – très beau coucher du soleil ». – La traversée jusqu’à Immensee promet une belle étape : On se met à la recherche de la « Hohle Gasse » (chemin creux) où Guillaume Tell aurait abattu le bailli habsbourgeois au 13e siècle.

               1er trajet de Bâle au Tessin  /  2e trajet de Chiavenna à Lindau via Thusis-Coire

    Ayant ensuite escaladé le Rigi – le « must » de tout visiteur en Suisse il s’extasie devant le panorama alpin, admire les belles Anglaises sportives, savoure le crépuscule spectaculaire, avant de se livrer au repas succulent et au vin dans l’hôtel récemment construit sur le sommet.   

    Lever du soleil sur le Rigi : S. Corrodi 26 août 1826 (©artnet)

    Schumann se lève de bonne heure pour le lever du soleil. Il résiste mieux au froid glacial que les Anglaises emmitouflées dans des couvertures. La descente vers le lac se fait en un temps record – et le bateau conduit la société jusqu’à Lucerne, la ville que l’aquarelle de Mendelssohn va immortaliser en 1847 (l’ayant visité déjà en 1831). La tournée dans les bistrots et « les ruelles mortes » se complète par la visite du Monument au Lion (le lion mourant comme figure allégorique de la garde suissse qui protège Louis XVI). – La suite du voyage vers Sarnen (petit lac) et Lungern n’annonce rien de beau : un temps misérable, les sentiers bourbeux, le froid piquant. – Le lendemain il faudra venir à bout du Brünigpass pour redescendre au Lac de Brienz. L’averse et la grisaille n’encourage nullement notre randonneur. Les filles de Brienz lui présentent des chansons populaires, un entr’acte bienvenu avant le prochain trajet en bateau jusqu’à Interlaken (séjour habituel de Clara Schumann), le lieu connu pour son flair international, histoire de connaître plusieurs touristes le soir d’une journée maussade.         

    F. Hodler : lac de Thoune avec le Niesen 1912  (dom. publ.)

    Le matin, le Lac de Thoune répand tout son charme aux pieds du Niesen, la montagne pyramidale de Thoune. Schumann prend la « barque postale » pour rejoindre Thoune, la ville de l’Oberland bernois (futur séjour de Brahms), où les gens lui semblent montrer des traits très fins et une carrure solide, mais la serveuse de la « Couronne » ne se gêne pas de pester contre les touristes français et allemands. – L’arrivée à Berne lui occasionne d’autres aventures : une improvisation au piano dans les Halles de la ville et l’admiration des jeunes filles agglomérées autour, la rencontre de « vrais Suisses » à côté des « Allemands racornis » à la table d’hôte. Dans la lettre à sa mère il se surpasse en éloges pour la ville : « Que Berne est belle, la ville la plus belle de Suisse si ce n’est pas plus ! » Promenade sous les arcades des ruelles et visite de la cathédrale. –

                             Berne 1820 lithographie (dom. public)

    Pour connaître le cœur des alpes suisses il faut rejoindre la région de Grindelwald, en passant par la vallée de Lauterbrunnen avec ses cataractes spectaculaires (Staubbachfälle) où Schumann descend à l’hôtel « Steinbock » (capricorne) de Lauterbrunnen, un séjour aventureux en compagnie d’un public international, une soirée tumultueuse… – La montée du lendemain à pied vers Grindelwald passe par la Wengernalp, un gîte primitif au repas frugal, par contre le plaisir de faire quelques pas sur le glacier à côté. – A Grindelwald notre aventurier se précipite sur le piano de l’auberge « Zum schwarzen Adler » (à l’Aigle noir) : les clients composés d’Allemands, d’Anglais et de Hollandais (« terribles buveurs ») applaudissent le jeune virtuose. Suivent des conversations amusantes, aussi en français (en baragouinant), et Schumann tient bon jusqu’à minuit en compagnie de quelques invétérés, ne voulant pas rater le strip de la serveuse… !

    La montée jusqu’à la Grosse Scheidegg, aux pieds des 3 géants de l’Oberland, demande aux randonneurs les dernières réserves : un chemin raide, ce jour-là sous une averse continuelle (Mendelssohn subira le même sort deux ans après), un compagnon désespéré et noyé dans l’alcool, le passage près des cataractes du Reichenbach et un course finale vers Meiringen , trempe jusqu’aux os, et peu inspiré par les autres clients de la table d’hôte.

    La région rocailleuse le long des sentiers vers le Grimselpass inspire à Schumann l’image d’une « région athée » : la nudité du paysage, un glacier à proximité, des chutes d’eau.            

                      paysage du Grimselpass (col du Grimsel) avec son lac (dom. publ.)

    La nuit à l’Hospice lui occasionne des contacts avec la paysannerie des alpages, un froid mordant à 2000 m. et un sommeil abyssal après le repas copieux.

    En route vers une Italie lointaine. Schumann va franchir d’abord le col de la Furka pour le relais d’Andermatt, la station centrale du massif du Gothard (aujourd’hui un resort haut de gamme depuis peu).  – Le matin du 6 septembre la compagnie des voyageurs ne veut par renoncer à la gorge de la Schöllenen avec le « Pont du Diable », un spectacle inoubliable.

    Le Pont du Diable de 1832 au-dessous d’Andermatt

    La descente et la remontée à Andermatt s’avèrent pleines d’accrocs. La montée suivante jusqu’au col du Gothard (2100 m.) ne réjouit point les randonneurs : de l’orage, de la pluie des nuages, un ciel noir, du brouillard. Le séjour à l’Hospice fait sentir à Schumann que l’Italie n’est pas loin : l’intérieur italianisant, des clients du genre contrebandiers, les joueurs de cartes, du bruit infernal et du vin italien médiocre, mais la chaleur du feu lui fait du bien. – Si la descente du lendemain à Airolo lui ouvre un panorama vers une vallée « argentine », la marche exténuante va lui asséner de terribles crampes, si bien qu’il notera dans son journal : « … comme si je me retrouvais ici seul au monde ». – Quel ravissement, par contre, le voyage en diligence le long du fleuve Ticino jusqu’à Bellinzona : une nature méditerranéenne, les conversations en plusieurs langues, un repas italien succulent. Son prochain séjour : la « Gran Albergo al Lago » sur les rives du Lago Maggiore aux pieds des vignobles.

    Le journal suisse continue un mois plus tard, lors du retour après 4 semaines en Italie dont nous connaissons quelques détails grâce à la correspondance pour sa famille où il se met à disserter sur la différence entre les Anglaises et les Italiennes, à savoir sur leurs façons d’approcher les hommes : Pendant que les premières se laissent séduire par la culture (littérature, musique) d’un inconnu sans insister sur ses qualités physiques, les secondes sont d’abord attirées par la carrure masculine. Quant à évaluer ses propres chances Schumann est bien avisé de ne pas trop harceler les Italiennes, vu que sa silhouette ne risque guère d’ensorceler les dames outre mesure. Mais pour les Anglaises il a un faible, ce dont il tâche de profiter en se donnant comme  «Prussien », pour augmenter sa cote.

      Schumann 1830   (dom. public)

    Le parcours italien le conduit à Milan, à Brescia, à Crémone, à Vérone, à Padoue et à Venise. Son retour en Suisse s’effectue via Chiavenna et le col de Splügen. A Andeer il trouve une auberge vide, un silence angoissant : le fils de l’aubergiste lui dit que son père vient de mourir. Schumann sent le monde autour de lui se rétrécir, il peine à respirer et se croit hanté par l’esprit du défunt. Il prend la fuite, à pied,  vers la fameuse « Viamala », le passage d’une route étroite qui surplombe un ravin effrayant avant d’atteindre le village de Thusis.

    La Via Mala près de Thusis au 19e s.

    Coire, la capitale des Grisons, n’est pas loin, et Schumann continue à pied (actuellement 50 min. en car postal !). Il se lance à cœur joie jusqu’à Coire. Le dernier relais de son voyage suisse lui réserve une mauvaise surprise : Nuitée dans l’auberge la plus minable du lieu, un patron rustre et «…ma grossièreté encore plus grossière , le nez saignant pendant la nuit… »

    Dimanche 11 octobre : Schumann paie 4 écus pour la diligence de Coire à Feldkirch, puis à Lindau (Lac de Constance), avec un des cochers les plus roublards.

    Somme toute, ce voyage permet au Schumann de 19 ans de mûrir, de consolider sa conviction de devenir musicien. Le journal ne parle cependant guère de musique, si ce n’est aux rares occasions où il découvre un piano pour y improviser, à l’ébahissement des autres voyageurs, ou lorsqu’il juge le jeu d’un organiste ou la qualité d’une soirée à l’opéra (Cremona).

    Difficile de savoir s’il a « couvé » certains éléments de ses opus 1 (variations Abegg, 1830) et 2 (Papillons, 1831) pendant son voyage. Quant aux premières compositions sans opus pour chant et pour piano, il les avait réalisées bien avant ce voyage.

    S O U R C E S  :

    Ernst Burger, Robert Schumann, eine Lebenschronik…, Schott, Mainz 1998

    Karl W. Wörner, Robert Schumann, Atlantis, Zürich 1949

    Peter Sutermeister, Robert Schumann, sein Leben nach Briefen…., Ex-Libris, Zürich 1949

    Barbara Meier, Robert Schumann, Rowohlt, Hamburg 2010

    Quelques documents tirés de « schumann-portal.de », avant tout le Journal de voyage (dont sont tirées les remarques au jour le jour)v

  • Clara Schumann en Suisse: une star!

         

             Clara Schumann en 1859 (dessin Ed. Bendemann 1859 – dom. public)

    Au bout de 16 ans aux côtés de son mari et sensiblement réduite au foyer comme mère de 7 enfants, la compositrice et pianiste de renommée internationale se lance dans un marathon de tournées le lendemain de la mort de Robert Schumann en 1856 (décédé après 2 ans d’internement psychiatrique). – Comment subvenir aux besoins de ses enfants sinon en donnant des concerts, sans parler de sa passion juvénile d’interpréter les grandes œuvres devant un auditoire ?

    Les voyages, les salles à louer, la publicité et les programmes : Clara Schumann en assume la gestion elle-même, soutenue en partie par ses amis – dont Johannes Brahms. Ses entrées en scène comme soliste la conduisent sur les plateaux des centres musicaux de l’époque : Berlin, Vienne, Paris, Budapest, St-Pétersbourg…et toujours Leipzig, sa ville natale (avec Mendelssohn au pupitre), puis Londres où elle fera 19 incursions. Les commentaires élogieux de la presse font l’unanimité et la Schumann s’impose souverainement à côté de ses concurrents comme Kalkbrenner ou Moscheles. Elle suscite partout des « standing ovations », se trouvant au faîte de ses capacités pianistiques à 37 ans et interconnectée dans les réseaux culturels. Cependant le message des œuvres schumaniennes ne passe pas d’emblée à côté des Beethoven, Chopin ou Liszt, mais Clara réussit à leur déblayer le terrain, surtout avec le ‘Carnaval’ op. 9, le quintette op. 44 et le concerto op. 54.

    Et son rapport à la Suisse ? Comme Brahms elle visitera souvent le pays en tant que soliste ou pour des séjours de villégiature, à la rigueur pour des cures thermales : ses rhumatismes dans les bras l’empêchent par moments de jouer. C’est que le concerto de Schumann, les numéros 4 et 5 de Beethoven, ceux de Chopin et son propre op. 7 lui demandent ses dernières ressources physiques, sans parler du 1er concerto op. 15 de Brahms – un tour de force herculéen !

    *= concerts                               O = séjours (de repos, de cure…)

    Après les obsèques de Robert elle vient se ressourcer à Gersau, site méditerranéen au Lac des Quatre Cantons (au pied du Rigi), en compagnie de deux de ses enfants et de Brahms, avant sa première tournée suisse en décembre 1857 : A Berne elle exécute le no. 1 de Mendelssohn, en empochant un cachet apparemment inattendu : « Les Allemands ne sont pas aussi généreux (‘honett’). » Mais les musiciens de l’orchestre lui font pitié : « Quand je les vois dans leurs fringues en lambeaux, devant la salle comble, ces musiciens qui gagnent à peine leur vie, je leur aurais volontiers cédé mes entrées si je n’avais pas mes enfants… » – et la presse bernoise de s’extasier : « Clara Schumann savait susciter auprès de l’auditoire un enthousiasme progressif. Elle est en fait une des plus grandes ! Et ce qui caractérise particulièrement son jeu, c’est la profondeur de la vérité et des émotions, ce qui s’est fait sentir surtout dans la sonate de Beethoven. »

    A Winterthur où Theodor Kirchner, un ami de longue date qui occupe le poste d’organiste (poste qu’il doit à la recommandation de Robert Schumann), son récital présente du Beethoven, Schumann, Mendelssohn, Chopin et Scarlatti. Dans celui de Zurich elle joue les ‘Etudes Symphoniques’ de Robert « pour faire plaisir à Wagner (résidant actuellement chez les Wesendonck) qui s’était montré très galant à mon égard » (plus tard elle prendra ses distances vis-à-vis de sa musique). – L’année suivante la traversée de la Suisse depuis Genève la conduit de nouveau à Winterthur où les affiches annoncent un programme mélangé (d’usage à l’époque) avec son partenaire Kirchner :

                     Affiche du programme (source inconnue – dom. public)

    En général la presse suisse n’est pas éloquente que celle de Vienne (Hanslick) ou de Londres, il faut parfois recourir au Journal ou aux lettres de la pianiste pour évaluer ses succès. Cependant l’avis de la Neue Zürcher Zeitung concernant le concert du 25 janvier 1879 de Zurich en dit long sur la popularité de la soliste : « Les amateurs zurichois de la musique s’attendent à un plaisir artistique hors norme : il suffit de mentionner que l’invitée de l’évènement sera Madame Dr. Klara Schumann (…) Les villes qui peuvent se féliciter d’accueillir cette artiste sollicitée de partout ne sont pas nombreuses. » Et le commentaire sur lapianiste (dotée à l’improviste d’un doctorat !) n’est pasmoins euphorique : « Il faut mettre en relief que jamais le quintette de Schumann n’a été présentée de manière aussi accomplie (…) où se réunissent la richesse de l’originalité de la sensibilité, une forme compacte et la vigueur de l’expression. »

    L’escale à Bâle, quelques jours avant, a soulevé des enthousiasmes comparables. Un certain Dr. L.K. adresse à la pianiste une lettre d’admiration à consonances hymniques : « Le monde ne nous offre que très rarement ce niveau suprême, cet accomplissement incomparable… » ! Et le correspondant de promettre qu’il se rendra illico à Fribourg pour y réentendre le quatuor en si-bémol-majeur.

    En Suisse – comme à Paris, Londres ou Vienne – Clara Schumann est accueillie par des privés (amis, notables). L’on juge comme privilège de pouvoir héberger l’artiste chez soi.

    Quant aux séjours de repos dans le pays alpin, Clara en a laissé de nombreuses descriptions. Combien d’artistes du 19e siècle n’ont pas escaladé le Rigi au centre de la Suisse à pied?

    Rigi: gravure de 1891 (1er train à crémaillère européen de 1871) – dom.publ.

    Telle notre pianiste en 1862 : elle se plaint – dans une lettre à Brahms – du froid et de la pluie persistante, un commentaire météo réitéré chez les Schumann, Mendelssohn, Liszt et Wagner : Selon eux la Suisse passe pour le trou de pluie européen! Descendue ensuite à Lucerne elle se réjouit de réunir ses amis Kirchner et Stockhausen (le baryton et partenaire des récitals de chant) pour l’inauguration des orgues de la « Hofkirche » (l’emblème de Lucerne immortalisé dans une aquarelle de Mendelssohn).

    A Klosters, dans les Grisons, elle se réjouit de son incognito, des forêts rafraîchissantes…et de la pluie (lettre à Brahms de 1875) ! – Un prochain déplacement en chemin de fer de Zurich à Coire le long du Lac de Zurich et du Walensee lui procure une joie inouïe : « Le plus beau que j’aie jamais fait. »

    le col du Julier

    Mais la suite en diligence jusqu’à St. Moritz sur le col du Julier (comme Wagner 20 ans auparavant) lui cause de sérieux troubles : « …un des voyages les plus affreux que j’aie réalisés. » C’est que le soleil brûlant et la poussière des sabots lui donnent le reste. Quant au climat estival de l’Engadine elle en connaît déjà les ingrédients de par un séjour précédent: le froid, un soleil violent, les bourrasques de l’après-midi, parfois même la neige (voir Nietzsche et ses migraines à Sils-Maria !) : « la région de l’Engadine est sublime, mais stérile par endroits, si bien qu’il faut s’y conformer entièrement, sa nature répand une atmosphère profondément sérieuse. »

    En 1870 la guerre franco-prussienne empêche notre voyageuse de revenir près de Gersau : sur le point de monter dans le train elle découvre une dépêche « dans laquelle on disait que les Suisses sympathisaient avec les Français et qu’ils ‘insultaient’ les Allemands. Cela me mettait toutefois mal à l’aise… »

                             Gersau en 1919 (photo Mittelholzer, pilote – dom. publ.)

    Et Interlaken ?  Le patelin situé « entre les deux lacs » s’est mué en destination huppée du tourisme alpin suisse du 19e siècle. Tout comme la jet-set se donne rendez-vous aujourd’hui à Gstaad ou à St. Moritz l’on se retrouvait alors à Interlaken. Clara Schumann y séjournera 9 fois entre 1872 et 1895, souvent avec ses enfants, en descendant dans la ‘Pension Ober’ où elle rencontre de nombreux amis allemands et suisses.

                               Interlaken en 1870 (vers le sud – domaine public)     

    Après son dernier concert public en 1891 à Francfort (sa dernière charge de professeure à la Haute École de Musique dirigée par Joachim Raff) elle compte déjà parmi les habitués d’Interlaken. Son Journal évoque le logement confortable, la vue sur la Jungfrau et le soleil couchant sur le Lac de Thoune, ainsi que les excursions dans les collines de l’arrière-pays. C’est le paramètre que Brahms séjournant à Thoune avait souvent parcouru d’un pas vigoureux entre 1886 et 1888, s’il ne fréquentait pas son ami Josef Viktor Widmann à Berne, le théologien, écrivain et rédacteur, pour venir emprunter de ses livres philosophiques et débattre sur l’état du monde. Brahms lui recommande maintenant son amie Clara Schumann venue dans l’Oberland bernois. La correspondance qui en résulte révèle une admiration quasiment religieuse de l’écrivain pour l’artiste. Il lui fait même parvenir un instrument. Clara à Brahms : « On nous a envoyé un pianino de Berne par la généreuse entremise de monsieur Widmann, nous le plaçons dans une vieille ferme. » Widmann soumet ses nouveaux textes à l’examen bienveillant de la « Hochverehrte Frau Schumann » et les deux vont s’engager dans un dialogue intellectuel de plus en plus intense.

    Pour son 75e anniversaire Clara Schumann vient réintégrer Interlaken en compagnie de ses deux filles Marie (qui se fera construire ici un chalet pour ses dernières années), Eugénie et ses petits-enfants. Elle tâche de venir à bout d’une abondante correspondance de félicitations venues du monde entier. Un beau dimanche la troupe se hasarde sur les sentiers pour aller assister à une fête populaire dans un hameau voisin, en poussant le fauteuil roulant de Clara, lorsqu’un cheval en débandade – surgi d’en face – fait culbuter la chaise et la grand-mère dégringole au bas d’un talus, contorsions aux épaules comprises…La presse parlera de l’incident, sur quoi Widmann s’empresse de témoigner à madame Schumann sa profonde sympathie.

    Lors de son dernier séjour suisse en 1895 Brahms lui écrit depuis Ischl (région viennoise) : « Quel dommage que tu n’aies pas réalisé ton amour pour I. pendant les trois ans que j’ai passés à Thoune. Combien de fois n’ai-je pas visité la région, combien de fois j’y viendrais maintenant ! » Dans son Journal Clara évoque son bonheur de mère entourée de sa famille, mais aussi du deuil lorsqu’un arrière-petit-fils de Mendelssohn est porté disparu ici après la tentative d’escalader la Jungfrau.

    Clara Schumann ne retournera plus à Interlaken, elle meurt en mai 1896 à Francfort.

    S O U R C E S :

    Berthold Litzmann, Clara Schumann, ein Künstlerleben, vol. 3, Leipzig 1920

    Eugenie Schumann, Erinnerungen, Stuttgart 1925

    Beatrix Borchard, Clara Schumann – ihr Leben, Hildesheim 2015

    Brigitte François-Sappey, Clara Schumann, une icône romantique, Paris 2023

    Quelques documents du site « schumann-portal.de »

    (les citations sont tirées de la correspondance volumineuse et du Journal de Clara Schumann – traductions : J. Zemp)

  • Mendelssohn – randonneur casse-cou à travers la Suisse

    BERLIN 1820 – Quelle est la meilleure éducation à donner à nos deux enfants prodiges ?

    la maison Mendelssohn à Berlin (dom. publ.)

    Dans la maison d’Abraham Mendelssohn (fils du philosophe Moses Mendelssohn) on insiste sur une éducation à large échelle, humaniste, ainsi que sur l’exercice physique – à part la promotion du talent musical, bien sûr.

    Et les voyages : rien de plus instructif ! En 1821 on visite en famille la Suisse lointaine, où l’on zigzague à travers le pays pour se fixer finalement dans la cité d’Interlaken. Felix est dans tous ses états : le Quatuor pour piano et trio à cordes op. 1 commencé sur place fait voir son humeur juvénile, une œuvre superficielle et débordant de gammes et arpèges pour le pianiste. Mais le garçon de 12 ans se montre également sensible au patrimoine folklorique du lieu : C’est ainsi que, de retour à Berlin, il écrira ses 11 symphonies pour cordes où certaines mélodies entendues en Suisse réapparaissent en écho, comme p.ex. dans le scherzo de la Symphonie no. 9, où le manuscrit contient la remarque « Schweizerlied », un spécimen où la mélodie s’évanouit par une tyrolienne en écho. Ou de façon plus tangible encore au no. 11 dont le scherzo  reproduit telle quelle une chanson de noces de l’Emmental (Berne) où la fiancée vient de se rendre compte que les belles années en famille sont révolues, les ponts coupés. Voici la mélodie tirée de l’almanach publié quelques années auparavant (« j’ai toujours été une fille bien sage, me voilà partie de mon foyer sans pouvoir y retourner… »):

    …et la version de Mendelssohn dans sa symphonie :

    1831 : Ayant été présenté par son professeur Zelter à Goethe à Weimar (qui l’a comparé à Mozart) et après la lecture de son « Voyage en Italie », Mendelssohn part à 22 ans pour Rome et Naples sur les traces du grand poète.

    1831: Deuxième voyage en Suisse (du 6 août au 4 septembre)

    De retour d’Italie Mendelssohn rejoint le Lac Léman, en passant par le col du Simplon et le Valais. Vevey (1) près de Montreux sera son point de départ pour un trekking de 4 semaines. Ce qu’il ignore: les régions alpines vont subir les orages les plus violentes depuis des générations cette année.

    en rouge : itinéraire à pied du sud-ouest au nord-est, configuration par jzemp)

    Le 9 août il écrit depuis le hameau de Wyler (2) près d’Interlaken : « Huit heures de pluie torrentielle sans interruption (…) La Kander (la rivière), un diable, était hors d’elle. Elle enrageait, écumait… »

    Et le lendemain, depuis le Lac de Brienz (3) : « Tous les ponts sont arrachés, les passages bloqués (…) tout est en ébullition… » Le 10 août son message pour Berlin : « J’ai passé une journée merveilleuse, j’ai dessiné, composé et bu l’air frais. Je suis allé à cheval à Interlaken, on ne passe plus à pied, tout est inondé. » Interlaken lui rappelle l’enthousiasme lors du séjour en famille d’il y a 10 ans. Il compose un « Abendlied » sur une idylle orientale de Heinrich Heine, un texte en violent contraste avec la situation du moment.

    La prochaine étape : les montagnes de l’Oberland bernois, avec Grindelwald (4) aux pieds des trois « Mages » :  Eiger, Mönch et Jungfrau.

    Mendelssohn est probablement descendu dans cette auberge

    C’est là qu’un vieux berger l’invite à venir fêter sur l’alpage – et le lendemain, après une montée en trombe on rejoint la Wengernalp (5) à 1900 m., où la fête va déjà bon train. Mendelssohn, essoufflé, n’hésite pas à trinquer avec les bergers et à participer aux danses paysannes, histoire de relâcher pour une fois ses manières distinguées de grand-bourgeois berlinois. Que la montée jusqu’à l’alpage ait été un tour de force, soit. Mais les ambitions de notre alpiniste ne sont pas encore comblées : Sachant que l’année d’avant on avait construit une auberge sur le Faulhorn (6), le premier hôtel européen à cette altitude-là : quelle aubaine ! Notre randonneur veut à tout prix en profiter, et voilà qu’il monte, pour y loger à 2’681 m. ! Le 15 août il en témoigne dans une autre lettre : « Huh, comme j’ai froid ! Dehors il neige, les bourrasques y font rage (…) Nous avons dû marcher dans la neige – et me voilà arrivé. Tout est hivernal : chambre chauffée, neige profonde, des gens frileux et mécontents – Je me trouve dans l’auberge la plus haute d’Europe. »

    l’auberge du Faulhorn – photo historique (dom public)

    Mendelssohn n’a pas envie de composer ni de dessiner par ces intempéries. Il se lance sur la voie des cols alpin, et après avoir franchi le Grimsel (7) et la Furka (8) on se retrouve dans les vallées du canton d’Uri où il se réjouit d’emprunter la nouvelle route à còté du « Pont du Diable », dans les gorges de la Schöllenen. A Flüelen (9) on s’embarque pour longer les rives du Lac des Quatre Cantons, destination Lucerne (10). Ces rives mémorables (Rütli, Tellsplatte) lui inspirent de longs commentaires sur le « Guillaume Tell » de Friedrich Schiller. – A Lucerne il récupère la correspondance de sa famille pour se rendre aussitôt à Engelberg (11), au monastère situé aux pieds du Titlis. Les moines sont impressionnés par la virtuosité de l’organiste, et il va les éblouir avec des improvisations sur les plus grandes orgues de la Suisse, un concert dont il rappelle tous les détails dans une lettre du même jour à Fanny.

    le monastère à Engelberg (photo jzemp)

    On ne quittera pas la Suisse centrale sans avoir escaladé le Rigi (12). Notre voyageur s’engage sur les sentiers d’accès sous la pluie et le brouillard, mais depuis le sommet il embrasse un horizon infini. Sa lettre montre son euphorie, faisant le bilan des lacs et des villes à localiser au loin…

    Rigi-Kulm, vue sur le Lac de Zoug (© fotocommunity)

    La descente du lendemain le conduit vers l’est jusqu’à Walenstadt (13) sur les rives du Walensee, où il repère de nouveau les orgues du lieu pour venir se dégourdir les jambes, de même à Sargans (14) le jour suivant, où il s’agit de bricoler d’abord la réparation de l’instrument. Son projet de rejoindre ensuite le pays d’Appenzell ne pourra pas se réaliser : on lui fait comprendre que la neige et la sauvagerie du temps l’empêcherait d’y accéder. C’est alors qu’il se contente d’une marche vers le nord jusqu’à St-Gall (15), station dont il dit :

    « …ici je me sens tout à mon aise, après la tempête et l’orage (…) on sonne pour le repas et je veux m’y délecter comme un abbé. »

    St-Gall, le quartier de l’abbaye (© SRF)

    Le voyage à travers la Suisse va s’achever le 5 sept. à Lindau (16/ Lac de Constance) d’où Mendelssohn rejoindra Munich.

    1842: troisième voyage en Suisse

    Suite à l’invitation pour un festival à Lausanne Mendelssohn revient en Suisse, accompagné de sa femme Cécile et de son frère et sa belle-sœur. Un séjour prolongé à Interlaken répond au désir de revoir ce lieu de charme connu lors du 1er voyage. Les jours de relaxe lui permettent de se consacrer au dessin, d’écrire. Dans une lettre à sa mère il note : « Cette fois je dessine avec acharnement, installé sur les hauteurs en tâchant de reproduire les montagnes… »

    Son coin favori à Interlaken : les arbres géants près de la rive, quartier du château.

    Les années suivantes sont marquées par une activité sans répit comme pianiste, compositeur et au pupitre, mais une tournée triomphale en Angleterre finit par une chute vertigineuse dans la déprime : Il vient d’apprendre que sa sœur Fanny, âgée de 42 ans, est morte d’une apoplexie lors d’un concert qu’elle a donné en privé à Berlin.

    Interlaken – quartier du château (dom. publ.)

    1847: quatrième voyage en Suisse

    Après ce choc Mendelssohn a besoin de repos. Où trouver un lieu de répit, un refuge, sinon en Suisse? C’est avec sa jeune famille qu’il revient dans son pays d’élection, un nouveau séjour suisse qui lui permettra de se consacrer à l’aquarelle et de peindre à loisir (certaines aquarelles sont des remaniements de dessins réalisés lors de ses voyages précédents.

    Mendelssohn: les chutes du Rhin près de Schaffhouse (dom. publ.)

    Mendelssohn: Lucerne – vue vers le Rigi (dom. publ.)

    Interlaken sera de nouveau son point d’attache. Dans ses souvenirs d’enfance se mêlent son deuil et la rancune après la perte de Fanny. Mendelssohn se lance dans une dernière composition, en laissant libre cours à son âme bouleversée: son Quatuor à cordes no. 6 en fa-mineur op. 80.

    Déjà les trémolos furibonds du début nous parlent de la rage dans l’âme: les 4 musiciens se précipitent dans le tumulte en restant attachés à un lugubre fa-mineur qui ne s’ouvre que rarement vers le majeur par quelques modulations.

    Cette fureur se prolonge encore au 2e mouvement (allegro assai) où un course syncopée à la hussarde et des passages ff à l’unisson soulignent les secousses émotionnelles du compositeur.

    1er mouvement

    Ce n’est que dans l’adagio où il retrouve son calme, avec un chant déchirant le cœur, un adieu à sa Fanny bien-aimée. Certains définissent ce quatuor comme le « réquiem » pour sa sœur:

    Mais au cours de la finale l’excès de vitesse aboutit à un galop époustouflant où la rage reprend le dessus :

    Avant de quitter Interlaken, son havre de paix, Mendelssohn nous laisse son dernier tableau, une aquarelle inachevée :

    Interlaken, quartier du château ( aquarelle de 1847 – dom. public)

    De retour à Leipzig, Felix Mendelssohn-Bartholdy succombe à l’âge de 38 ans, en novembre 1847, à une hémorragie cérébrale, 6 mois après sa sœur Fanny.

    Plaque commémorative à Wengen CH, une des étapes de son voyage de 1831

    (© Zivil Dienst Wengen.ch)

    SOURCES :

    Maria Teresa Arfini, Felix Mendelssohn, L’Epos, Palermo 2010

    Peter Sutermeister (Hrsg.), Felix Mendelssohn-Bartholdy, Eine Reise durch Deutschland, Italien und die Schweiz, Heliopolis, Tübingen 1998 (3e éd.)

    Heinrich Eduard Jacob, Felix Mendelssohn und seine Zeit, Fischer, Frankfurt a.Main 2016

    Lion Gallusser, Mendelssohn und die Schweiz, article internet pour le cycle Mendelssohn de la Tonhalle Zurich 2021

    Les extraits de la correspondance sont des traductions libres par jz

    Les extraits de partitions sont du domaine public, photgraphiés par jz