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Sergueï Prokofiev et son parcours de 1913 en Suisse

Avec son 1er concerto pour piano créé par lui-même à Moscou en 1912 Prokofiev (né en 1891) a sensisblement bouleversé les attentes du public, tout en remportant un succès fulgurant. – Après ce premier triomphe il accompagne sa mère à Paris, puis à Royal, une station thermale dans le Massif Central. Échoué dans un lieu peuplé de vieillards il va s’ennuyer à mourir. Le palliatif? Un piano en location sur lequel il travaille comme un forcené son 2e concerto en sol-mineur op. 16 dont la création est prévue pour l’été de la même année 1913, une oeuvre qui frôle le romantisme, assaisonnée cependant de dissonances cinglantes. Craignant que son fils se surmène au piano maman lui conseille d’aller se dégourdir les jambes en Suisse – une idée top!

2e concerto-extrait du 1er mouvement 
l’itinéraire de Prokofiev On se procure la carte, les horaires des trains et le guide « Itinéraires de la Suisse » d’Adolphe Joanne. Notre jeune voyageur est méticuleux, voire maniaque. Il planifie son voyage jusqu’aux moindres détails. – Le 7 juillet il prend congé de maman, laissant ses bagages auprès d’elle pour ne pas s’encombrer: une petite valise et un pardessus vont suffire. Dans le train pour Genève le jeune homme navigue dans une sphère de bonheur, c’est qu’une lettre de son amie l’a rejoint juste avant son départ. – Toujours avide de ne rien manquer du paysage il ne sait de quel côté s’installer pour recueillir les beautés en route. Arrivé à Genève il se dirige avec le compagnon de son compartiment vers l’Hôtel International. Cet Américain lui annonce son départ de demain pour sa ville préférée de Lucerne, Genève étant peuplée de ‘cocottes’ dont il n’a nullement envie. – Le lendemain Prokofiev va à la gare pour s’acheter un abonnement général des transports publics, puis un équipement sportif en vue des randonnées en montagne. – Il descend du train à Chamonix d’où il monte à pied jusqu’à Montenvers (1913 m.). Le jeune marcheur jouit d’une vue splendide sur la « ravissante vallée de Chamonix ». La sortie d’un lendemain hivernal sur le glacier tout près s’avère périlleuse. Son guie abandonne le client à mi-chemin, si bien que Prokofiev a toutes les peines à retrouver les sentiers du retour. Grelottant et déçu par le temps maussade il descend en train vers la vallée du Rhône. A peine passé la frontière suisse il s’extasie en voyant les précipices, les tunnels hélicoïdaux et le tracé taillé dans les pentes raides, tout en louant le génie des ingénieurs qui ont relevé le défi des montagnes. Arrivé à Vernayaz en Valais, la station entre Martigny et Villeneuve il continue dans le train riverain, un trajet qui lui permet d’admirer le « charmant lac qui a pu préserver son aspect naturel, ses rives ornées d’une végétation luxuriante et dotée d’hôtels de charme. » – Prochaine escale: Montreux, le « joyaux du Lac Léman » selon le guide Joanne. Après un tour en ville on se dirige vers Clarens pour y visiter le cimetière d’où la vue est superbe. Prokofiev s’étonne d’y trouver de nombreuses tombes russes. – Le steamer le porte ensuite à Ouchy d’où le funiculaire transporte les passagers au centre de Lausanne, une autre ville à parcourir le guide en main. – Notre visiteur s’accorde la qualité du « touriste complet » (cf. son journal): le parcours dans la cité est chronométré, l’on ne s’attarde pas aux choses banales – et l’aspect des touristes anglais (qui surgissent nombreux ici) avec leurs bagages encombrants et leurs manière maladroites semble l’amuser, autant que les deux filles russes croisées dans la rue. Pour le dîner Prokofiev redescend à Ouchy pour y savourer « la colorisation rose du soleil couchant et le clapotis des vagues. »

crépuscule à Ouchy (dom. public)
Avant de se coucher il retient dans son journal les impressions de la journée: « …un nombre incroyable de Russes… » et de prétendre que le russe est la langue étrangère la plus souvent entendue dans ce pays.- Le lendemain il se fait réveiller de bonne heure pour profiter de la lumière matinale. Et de fait: la vue sur le bassin lémanique est époustouflante depuis la plate-forme du ‘Signal de Lausanne’ au parc de Sauvabelin au-dessus de la ville. – Le train de 08.00 h. le conduit sur les rives du Lac de Neuchâtel. Descendu à Yverdon au bord du lac Prokofiev est pris de plein fouet par les rafales de vent, et les vagues propulsées contre le bastinage du port lui semblent comme des chevaux blancs au galop. Contrairement à la surface lisse du Lac de Genève celui de Neuchâtel montre son tempérament déchaîné. Désireux de rejoindre Neuchâtel en bateau Prokofiev s’informe d’abord sur les risques. Rassuré par le batelier il monte avec d’autres passagers, mais le trajet n’a rien de relaxant: un vent tempêtueux balance le steamer comme une coquille de noix, si bien que notre passager court dans tous les sens, titubant comme un ivrogne. Descendu sain et sauf à Neuchâtel il jette un rapide coup d’oeil à la ville avant de continuer sur Berne où, le nez dans son guide, il déambule dans les galéries de la vieille ville, méditant à l’occasion sur l’origine du nom de la ville, un nom issu de « Bär » (ours), son animal héraldique dont on aperçoit l’effigie partout en ville. Le journal du voyageur évoque aussi la construction ingénieuse de la ville à l’intérieur de la boucle de la rivière de l’Aar. Le parcours finit devant la fameuse horloge ‘Zytglogge’ (carillon du cadran) avec son mécanisme sophistiqué.

Le Lac de Thoune offre à notre pèlerin de nouvelles délices (voir le séjour de Brahms ici 30 ans auparavant). Par une temps splendide il aldmire la couleur d’acier de sa surface et du vert foncé de ses rives qui « font un ensemble harmonieux avec la Jungfrau légèrement rose à l’horizon (…), un vrai chef d’oeuvre ». Tourné vers le sud il est bouleversé en voyant la montagne pyramidale qui « a l’air d’un diamant gigantestque illuminé. » Il apprend par les gens de la région que sur le sommet il y a un hôtel. Pourquoi ne pas y passer une de ses prochaines nuits?

Ferdinand Hodler, Lac de Thoune avec le Niesen au sud, 1910 (dom. public)
Mais d’abord il faut rejoindre Interlaken en bateau. Descendu à l’embarcadère il se retrouve face à une enfilade d’hôtels de charme aux façades illuminées. Le guide lui conseille de séjourner au moins quatre jours dans ce lieu (Clara Schumann y comptait parmi les habitués), mais Prokofiev n’a plus qu’un deuxième jour à disposition, ce qu’il ne regrette point, puisque le site où pullulent les Russes est vite vu. Il lui tarde de rejoindre le sommet du Niesen en bateau puis en téléphérique. Arrivé sur le sommet il observe les autres touristes d’un oeil malicieux: leurs façons de tenir leur guide devant le nez le binocle en main, leurs précautions en faisant quelques pas timorés près du précipice, leurs frissons devant l’abîme et le retour précipité vers la cabine pour la descente. Prokofiev va examiner le panorama depuis la plate-forme: les deux lacs à ses pieds, les sommets enneigés alentour, mais l’ouate de quelques nuages enveloppe la cime à l’improviste. – La nuit passée en chambre double avec un Allemand sera fortement perturbée à 4 heures du matin par l’invasion bruyante d’une troupe de touristes arrivés à pied sous la pluie nocturne. – Le lendemain le programme prévoit la traversée du Lac de Brienz. Vu que le train riverain est retardé le bateau attend pour embarquer ses passagers. Prokofiev trouve que les trains suisses sont toujours en retard, contrairement à l’Allemagne où sévit la manie de la ponctualité (situation renversée aujourd’hui!). Brienz se présente sous la plus belle lumière matinale, et la suite se fait par le train qui s’élance jusqu’au col du Brünig, en redescendant vers les autres lacs de la région. On descend à Alpnachstaad pour faire le dernier trajet de nouveau en bateau jusqu’à Lucerne. En glissant devant les rives il disserte sur les différents profils des lacs suisses: le Léman le plus gentil, celui de Neuchâtel le plus rude, le Lac de Thoune le plus poétique, celui des quatre Cantons (Lac de Lucerne) le plus intéressant et varié. En frôlant la rive du site de Tribschen, la résidence de Wagner, il est surpris par la modestie de la villa où est né le « Ring ». Accosté à Lucerne Prokofiev est accueilli sous la pluie, et son guide le pousse à continuer sans tarder vers la région d’Uri pour y visiter le « Pont du Diable » qui rappelle le passage du général russe Souorov en 1799 avec son armée, un hotspot que Mendelssohn, Schumann et Wagner avaient déjà visité lors de leurs pérégrinations dans les Alpes suisses.

le Pont du Diable: nouvelle construction de 1830 (carte postale – dom. public) Prokofiev y retient la « beauté sauvage » au-dessus d’un « ravin redoutable », la scène « extrêmement pittoresque ». Le retour sur le Lac des Quatre Cantons à partir de Flüelen est un véritable ravissement: la surface du lac scintillant, les couleurs d’un temps splendide, les passagers bien habillés, en somme une atmosphère vacancière. Au deuxième passage devant Tribschen il est frappé par la lumière rougeoyante reflétée dans les vitres de la villa, ce qui lui rappelle la scène de la Walkyrie où l’épée Notung reflète les flammes du feu.

Lucerne en 1910 Lucerne l’accueille le lendemain sous un beau soleil et par une population « gaily clothed », un aspect auquel Prokofiev est très sensible, étant lui même tiré à quatre épingles depuis sa jeunesse.
En qu’en est-il du Rigi, la montagne incontournable selon son guide? Prokofiev s’en fiche royalement, se rebellant pour une fois contre le diktat des guides. Trois heures de balade à Lucerne feront l’affaire et il monte dans le train pour Rapperswil d’où le steamer le portera en deux heures à Zurich. Contrairement aux autres lacs, le Lac de Zurich lui semble moins intéressant: lisse, aux rives plates, sans montagnes ni prèsqu’îles autour, mais tout de même « agréable ». Après la nuit à l’hôtel près de la gare il se rend de bonne heure à la poste pour y retirer les lettres de maman et de Marinochka Popova. L’agence Thomas Cook & Sons lui délivre un billet pour Berlin avec une réservation en wagon-lit jusqu’à Nuremberg. Mais avant de quitter la Suisse, Prokofiev s’offre une escale à Neuhausen près de Schaffhouse pour visiter les fameuses Chutes du Rhin, le site immortalisé déjà par Felix Mendelssohn Bartholdy:

F. Mendelssohn, acquarelle de 1847 (© Staatsbibliothek Berlin) Impressionné par ces tourbillons écumeux Prokofiev s’imagine y descendre dans un torpédo afin de savourer pleinement sa décharge d’adrénaline. – Le guide lui signale la ville proche de Schaffhouse, la ville qui aurait le mieux conservé le patrimoine du moyen âge.

Schaffhouse en 1866 – lithographie (dom. publ.) Notre visiteur n’y rencontre que poussière et murs délabrés. Dans un lieu protégé il se met à relire son journal avant le départ du train pour Zurich. La ville bruyante et pleine de vie lui rappelle Paris et il s’extasie de son illumination merveilleuse. Dans un restaurant de la ‘Bahnhofstrasse’, l’avenue branchée de la ville, son regard est totalement accaparé par une serveuse « si élégante, si pleine de grâce et de charme » qu’il ne peut la quitter des yeux, de peur de « manquer un seul de ses mouvements ».
Le train de nuit du 16 juillet portera Prokofiev an Allemagne. A Berlin ce sera le revoir avec sa mère, avant que l’on aille rejoindre St-Pétersbourg, quelues jours avant la création de son 2e concerto pour piano auquel il n’a plus touché après son depart de Royat. Même si dans son journal de voyage il n’y fait pas la moindre allusion il l’a certainement eu à l’esprit au cours de ses aventures en Suisse.
SOURCE: Serfey Prokofiev, Diaries 1907-1914 (traduit du russe par Anthony Philips), Cornell University Press, Ithaca N.Y. 2006
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Johannes Brahms et la Suisse
ou « l’éternel retour »

Thoune au bord de l’Aar (le « Brahms-Quai » à droite, sous les arbres) Quelle est la motivation de Brahms qui le conduit régulièrement en Suisse, déjà comme jeune homme?
1856: Séjour à Gersau (Lac des Quatre Cantons) avec Clara Schumann – 1863: passage à Bâle et à Zurich comme soliste – 1868: l’Oberland bernois avec son père. Le cor des Alpes lui inspire le fameux solo du cor de sa 1ère symphonie (comme il l’avoue dans une lettre à Clara). En 1874 Brahms dirige ses oeuvres à Bâle et à Zurich, s’installe à Rüschlikon (Lac de Zurich) pour composer des oeuvres vocales, entre autres sur les textes de Gottfried Keller, le grand poète de Zurich et un de ses amis suisses. En décembre 1881 le public de Bâle et de Zurich assiste à la création de son 2ème concerto pour piano, avec Brahms en soliste et puis au pupitre pour diriger sa 2ème symphonie.
Grâce à ces nombreux contacts avec la vie politique et culturelle suisse le pays devient de plus en plus son point d’attache. – Et voilà que son ami Joseph Victor Widmann (politicien, poète rédacteur, théologien) de Berne lui propose un séjour à Thoune, petite ville non loin de Berne et lieu idyllique au bord du Lac de Thoune.
1886 – Premier séjour à Thoune
A Hofstetten – petite fraction de la ville de Thoune où le lac forme un entonnoir pour alimenter le fleuve de l’Aar – un premier séjour portera ses fruits à grande échelle dans la vie du compositeur.

Hofstetten (Thoune) à l’époque de Brahms En arrivant à Hofstetten (Thoune) Brahms s’extasie, découvrant son coin idéal. A un de ses amis il écrit: « J’ai trouvé un logement absolument enchanteur… ». Il s’installe au premier étage d’un petit commerce (la maison sera démolie en 1932) d’où le regard embrasse l’étendue du lac vers le sud et la chaîne des montagnes qu’il aime tant – et en face il aperçoit la petite île où Heinrich von Kleist avait séjourné en 1802 (sur la photo à gauche).
La première composition réalisée ici semble porter un message de bonheur: la 2ème sonate pour violoncelle op. 99, avec son entrée où l’archet, comme dans un grand geste de conquête, empoigne son instrument. Brahms laisse libre cours à l’euphorie, les sauts de joie s’accompagnent d’un bruissement continu du piano. La passion de cette séquence sera augmentée encore au cours du mouvement quand le violoncelle pose son tapis de trémolos pour donner la parole au piano qui reprend les thèmes à pleines mains. Les émotions de cette sonate relèvent non seulement de la joie du séjour ici en Suisse, mais aussi d’une passion (non-assouvie) pour la cantatrice Hermine Spies dont il attend l’arrivée à Thoune. Brahms a 53 ans, son amour pour Clara Schumann est resté platonique et il a avoué à plusieurs reprises de vouloir rester célibataire, vu l’instabilité de sa vie d’artiste toujours en voyage. Mais la Spies ne le laisse pas indifférent.
Dans l’adagio affettuoso nous entendons un chant lyrique à caractère nostalgique, de profond recueillement, tandisque l’allegro passionato suivant s’agite dans un brouhaha peu compréhensible au départ: une course impétueuse en 6/8 autour de la dominante du fa-mineur, une âme pourchassée par des émotions controverses.
Un tout autre ton ensuite dans l’allegro molto: un « exultate » dans un fa-majeur jubilatoire qui met un point final de félicité à l’ensemble de ces émotions. C’est un rondo où le thème initial repris 4 fois est interrompu par des séquences de contrastes, des éléments d’une rigueur inattendue.

Brahms en 1885 
2ème sonate: 1er et 4ème mouv’t
Le séjour de 1886 ne se limite pas aux heures de composition. Brahms ne refuse pas de se prélasser quotidiennement dans le « Biergarten » d’à côté ou d’assister aux représentations de l’opérette « La Chauve-Souris » de Johann Strauss! – Quand son ami Widmann vient le voir le dimanche il aime faire le clown avec les enfants, si bien que les gens se retournent dans la rue en observant ce vieux barbu pétillant de vitalité.

Ferdinand Hodler: « Niesen » 1910

Ferdinand Hodler: « Lac de Thoune » 1910
A part ce contact personnel Brahms commence bientôt à se protéger contre les visiteurs de partout qui désirent parler au maître. – La vue vers les Alpes déclenche en lui le besoin de marcher sur les hauteurs de l’arrière-pays, voire d’escalader le NIESEN, la montagne d’en face, où de longer simplement la rive du lac, tout en pestant contre les bicyclettes, le nouveau sport de l’époque!
Impatient d’accueillir la cantatrice Hermine Spies ici à Thoune, Brahms compose sa Sonate no. 2 pour violon et piano op. 100, appelée « Sonate de Thoune », mais aussi « Sonate d’amour »: L’allegro amabile initial dévoile déjà les différentes couches d’une âme vibrante, fiévreuse: Un premier thème introduit au piano frappe par la modestie de la cantilène en suspens dont le violon reprend le dernier fragment en écho (un souvenir de l’écho des bergers des alpages?). Peu après surgit le « lied » que Brahms avait dédié à sa visiteuse: « ….cela touche doucement mes sens, comme des mélodies…. » Ici le compositeur puise au plus profond de ses émotions. Ce thème sera plus tard sujet à de nombreuses adaptations sous le titre de « Contemplation ».
Quant à l’andante tranquillo la limpidité de son thème en fa-majeur rivalise avec une danse populaire à 3 temps en ritournelle, un clin d’oeil aux « Ländler » entendus dans les villages de la région? – ou plutôt une danse nordique, comme le prétendent certains commentateurs?
L’allegretto grazioso finale s’annonce comme un air pour voix d’alto (celle de la Spies?), un thème très long, plutôt sombre, nocturne, où le timbre de l’alto est mis en valeur par le jeu du violon sur la corde de sol, jusqu’au do dièse:

Le regard s’ouvre sur un décor crépusculaire au-dessus du lac, dans une atmosphère de mélancolie enchanteresse. Minna, la soeur de Hermine Spies y fait allusion dans son journal: « la lune se levait en plein au-dessus du lac où une barque pleine de lumières et de musique passait à l’heure même où nous dûmes dire adieur au maître. »
Brahms ne va pas quitter Thoune avant d’avoir fourni un morceau oû il puisse explorer sa potentialité de pianiste. Ainsi son Trio en do-mineur op. 101 débute par des accords plaqués vigoureusement, suivis par des rythmes pointés – le ton du trio est posé: une musique propulsée par une énergie intarissable, quasiment le profil de Brahms au piano, comme le décrit J.V. Widmann dans ses « Souvenirs »: Son apparition était entièrement pénétrée de puissance. Le large buste comme un lion, les épaules d’Hercule, un crâne gigantesque que l’exécutant lançait par moments énergiquement en arrière (…) les yeux germaniques pétillant de feu… »

Le caractère explosif des premières mesures cède bientôt la place à une valse mielleuse où transparaît un côté viennois (Brahms a quitté Hambourg pour Vienne déjà en 1862). –
Quant au presto non assai Brahms y aurait simulé un « flottement ombrageux » – selon un témoin de l’époque – où les gammes à l’unisson et les arpèges accompagnées de pizzicati peuvent même évoquer les virevoltes d’une nuée d’oiseaux.
Après un andante grazioso de musique légère qui rappelle les salons de Vienne, Brahms nous emmène au 4ème mouvement dans l’univers des tsiganes hongrois, un genre qu’il connaît à fond grâce à ses visites dans les établissements en question et au Prater de Vienne. Les figures syncopées d’un 6/8 agité débouchent finalement sur un vrai csárdás.
Ce trio op. 101, créé en décembre à Budapest, est considéré comme une des oeuvres les plus personnelles et des plus réussies. J.V. Widmann y diagnostique les changements entre un Brahms sombre, revêche – et un Brahms aimbable et jovial, apparamment l’effet de ses lectures de Nietzsche… – Elisabet von Herzogenberg, une amie de longue date, est enthousiaste: « C’est melleur que toutes les photos – et au fond votre véritable portrait. » Et Clara Schumann de son côté: « Aucune des oeuvres de Johannes m’a enthousiasmée à tel point. » Un vrai portrait? Oui, voici une musique aux antipodes entre la hargne et la sérénité (voir les deux tableaux de Hodler, le panorama dont jouit Brahms ici à Thoune.
Quant à savoir si le « génie du lieu » a eu un impact sur la 3ème sonate pour violon et piano op. 108 il y a lieu de regarder le premier mouvement d’un peu plus près (les autres mouvements seront composés ailleurs plus tard): une musique inspirée ici au bord de l’eau, un allegro d’une allure pondérée, caractérisé par le flux ininterrompue d’intervalles brisées du pianiste, comme des arabesques qui soutiennent le chant lyrique du violon, avant que les rôles soient intervertis. Ce caractère de fluidité est plus tangible encore là où les croches vont quasiment enguirlander le point d’orgue de la dominante – comme un souvenir lointain de la « Chaconne en ré » de Bach:

L’allure ondoyante de ce mouvement serait-elle inspirée par la vue directe sur l’embouchure du lac où ses eaux s’écoulent pour former le fleuve de l’Aar?
1887/1888 Deux autres séjours à Thoune
Durant les étés 1887-1888 le public de Thoune reverra son hôte célèbre déambuler dans les ruelles de la ville. Brahms reprend contact avec Joseph Joachim (qui avait créé son concerto pour violon op. 77): « Prépare-toi à un choc! Je ne pouvais m’empêcher de penser à un concerto pour violon et violoncelle (…) et je te prie en toute gentillesse de ne pas te gêner (…) de m’envoyer une carte avec un ‘je renonce’… » Joachim donne son placet, et le double concerto op. 102 sera créé la même année à Baden-Baden et à Cologne, avec Joachim et Hausmann comme solistes et Brahms au pupitre.
Comme dans le Triple Concerto de Beethoven le violoncelle occupe ici le devant de la scène, avec une cadence initiale d’une vigueur stupéfiante, comme une sculpture colossale pleine d’aspérités qui se dresse devant l’orchestre (voir le « Niesen » – tableau de F. Hodler). Si ensuite la puissance du corps orchestral rivalise avec les exploits des deux solistes, l’andante dérive par contre dans un univers de rêve, basé sur une cantilène des solistes à l’unisson, avant que le violoncelle reprenne ses esprits en attaquant le vivace final qui débute par une danse au rythme de marche du genre tsigano-hongrois:

Brahms va quitter Thoune en direction de Baden-Baden où habite Clara Schumann, et son ami de Berne, J.V. Widmann, écrit à un ami: « Avec cet homme il n’y a pas que le génie d’une maîtrise d’artiste, mais aussi le caractère de fidélité qui ne supporte pas la moindre faille, la moindre fausseté. De là sa gaieté presqu’enfantine à côté d’un travail aussi sérieux. »

La « Fontaine des trois Grâces », l’emplacement de la maison où Brahms habitait à Thoune, avec le « Niesen » en face du lac musiquezemp@decouvertesmusique.blog avril 2022
(les partitions et illustrations sont du domaine public)
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Rachmaninov en Suisse
En 2000 le petit-fils de Rachmaninov, Alexandre, vient de poser la pierre angulaire d’une fondation destinée à la diffusion de la musique de son grand-père d’une part et à la prise en charge de la villa « Senar » où sont toujours conservés des documents, le mobilier, le piano etc., bref les « témoins » de ses séjours estivaux entre 1931 et 1939.
Weggis (à droite) et Hertenstein avec la villa de Rachmaninov ©Antonov ClubAvianna
Alexandre habite la villa jusqu’en 2012, l’année de sa mort. Son testament prévoit un héritage partiel concédé au canton de Lucerne et que ce dernier se décide jusqu’en 2021 pour ou contre l’héritage. Le parlement hésite et vient de voter un crédit de 15 Mio CHF pour l’achat (8 Mio) et l’entretien (7 Mio) de la propriété. L’état dispose dès lors – en commun avec la fondation – d’un ensemble qui fait partie du patrimoine architectural, d’un centre de culture musicale accessible à tous et qui va contribuer au rayonnement de Lucerne comme cité de la musique. L’acquisition a mis fin à d’autres projets avortés, comme p.ex. celui d’une clinique gigantesque de 400 lits pour traiter le burnout – ou alors celui de l’achat par Wladimir Putin en vue d’un centre de musique russe (que l’on s’imagine le président russe en villégiature ici, en compagnie de Valery Gergiev, en train de traverser le lac à la nage!).
C’est à Natalia, la veuve d’Alexandre que nous devons la conservation de « Senar » telle que le grand-père de son mari l’avait quittée en 1939 pour fuir la guerre.
Ukraine – Amérique – Suisse centrale
Ayant quitté en catastrophe sa propriété « Ivanovka » en Ukraine pendant les troubles de la Révolution de 1917 Rachmaninov reste pendant 13 ans en Amérique où il accomplit une carrière fulgurante de pianiste, au dépens néanmoins de son inspiration de compositeur. Grâce à ces concerts il accumule toutefois une fortune considérable qu’il aimerait investir face à la crise économique mondiale des années 1920. De plus il ressent le besoin de revenir en Europe pour être plus près de sa Russie natale. C’est en souvenir de son voyage de noces de 1902 en Suisse centrale que Rachmaninov achète une très grande parcelle au bord du Lac des Quatre Cantons, sur la presqu’île de Hertenstein, près de Lucerne, pas loin non plus du Rigi, la montagne célébrée par des auteurs comme Mark Twain ou Alphonse Daudet (« Tartarin sur les Alpes »).

« Senar » aujourd’hui (accès du nord) © Canton de Lucerne Le chalet du périmètre ne lui convenant pas Rachmaninov s’adresse à deux architectes du lieu qui lui présentent un projet hypermoderne selon les normes du « Bauhaus ». Le terrain sera aménagé pour les besoins du nouveau propriétaire, qui d’ailleurs va s’occuper lui-même des arbres et des fleurs – quasiment en écho au jardin d’Ivanovka, son paradis en Ukraine qu’il ne reverra plus jamais.
On ouvre le chantier en 1931 et la famlle s’installe provisoirement dans une maison-annexe (avec sa femme Natalja, ses filles Irina et Tatjana), avant d’emménager dans la villa « Senar » en 1934 (SE pour Sergeij, NA pour Natalja, R pour Rachmaninov). – Grâce à ce site idyllique le maître retrouve sa motivation de créer des oeuvres: un climat quasiment méditerranéen, la vue sur le « Pilatus », la montagne de Lucerne, l’éloignement de toute agitation urbaine. De plus on gagne Lucerne en 15 min. de bateau, la ville qui se propose de devenir un Mècque de la musique classique avec son nouveau « Kunsthaus » de 1933. En 1938 Lucerne ouvre ses portes pour le premier « Lucerne Festival » avec la participation d’Arturo Toscanini et la Scala de Milan. – C’est somme toute la période la plus fructueuse pour la musique de Rachmaninov, sa propriété lacustre lui inspire des oeuvres majeures.
Variations sur un thème de Corelli pour piano op. 42 (1930)
Ces variations sont généralement attribuées au cyle des oeuvres créées à Senar, mais en réalité Rachmaninov les a composées à Clairefontaine près de Paris avant de rejoindre la Suisse, à moins qu’il les ait signées ici… D’où ce thème de « Corelli »? Fritz Kreisler le lui aurait signalé pendant leur collaboration pour des enregistrements de sonates pour violon et piano.
Ce thème innocent remonte au Portugal du 15ème siècle, où la jeunesse aurait exécuté une danse sauvage invoquant la fertilité. Par la suite les maîtres baroques de l’Espagne et de l’Italie l’auraient appelée « La Follia », l’auraient transformée en danse modérée à travers leurs nombreuses adaptations, ainsi Archangelo Corelli dans sa sonate op. 15 no. 5 – et voilà que c’est devenu le « thème de Corelli ».
Chez Rachmaninov il s’annonce comme une interlude au clavecin à la chandelle:

Par la suite le compositeur va exploiter tout un éventail de raffinements techniques ou stylistiques: de la fluidité d’un prélude à la Bach (Var. 1) jusqu’aux torrents genre Liszt (Var. 16), ou alors la 5ème qui fait penser à Stravinsky avec ses changements de mesures et la manière percussionniste des triolets à l’octave:

Puis la vraie surprise: une barcarolle en ré-bémol majeur rappelant
Chopin ou Mendeslssohn (Var. 15):
La variation 18 évoque la musique dont s’occupe le pianiste en ce moment: Schumann et la Novelette no. 8, un vrai galop:

Et, à l’improviste, le recueillement méditatif de la 9ème variation où l’enchaînement d’accords mystérieux et le ruissellement de doubles croches délicates sous un Cantus Firmus dans les aiguës nous rappelle Debussy. – Pour finir la Coda: elle ne débouche point sur une apothéose, mais s’évanouit comme une musique de rêve, comme une Nocturne….
Ces variations son considérées par certains comme étude préparative pour la Rhapsodie sur un thème de Paganini:
Rhapsodie sur un thème de Paganini op. 43 (1934)
Le dernier caprice pour violon solo de Paganini a inspiré de nombreux musiciens du 19ème siècle (Schumann, Liszt, Brahms). Là où Brahms avait fait débuter ses « Variations sur Paganini » par des accords enchaînés, Rachmaninov présente une entrée en matière insolite: la musique orchestrale ne s’articule d’abord que par des interjections âpres, pointant des notes anguleuses de la charpente harmonique (la – mi’ – mi – la), par analogie à la finale de l’Eroica de Beethoven. Le thème de Paganini apparaît plus loin dans les violons à l’unisson:

Contrairement aux oeuvres antérieures souvent sombres ou pathétiques cette rhapsodie pour piano et orchestre révèle un humour peu connu: Avant que le soliste puisse étaler sa potentialité il a tout juste droit à quelques notes de la charpente, exécutées – comme un débutant – avec l’index des deux mains. Puis le piano dessine sobrement quelques lignes, des arpèges filigranes ou des tierces frappées en sautillé. Ce caractère de légèreté va buter sur un contraste à la variation 7, où s’annonce sans préavis le motif funéraire du Dies Irae issu du Plain Chant. Pourquoi ce « memento mori »? Serait-ce un référence à Berlioz (Symphonie fantastique, Messe des Morts)? Rachmaninov combine ici – en superposition – la joie de vivre et la conscience de la mort. Inutile de rappeler son poème symphonique « L’île de la Mort » de 1909. – Le motif funèbre ressurgit à la variation 10, cette fois-ci par des octaves tonitruantes dans les graves du piano, en combinaison avec la transformation incongrue du thème de Paganini dans l’orchestre, avant que le piano se lance dans une séquence d’accords syncopés marquant ce Dies Irae par un clin d’oeil vers le jazz. – Quant à la variation 18 Rachmaninov a fourni à sa postériorité un sound-track de grande diffusion dans la musique populaire et dans le film. Le thème renversé trouve ici un ton languissant, accompagné par des arpèges à la Chopin – une Nocturne à la russe. – Ce n’est que dans la partie finale où le soliste tire tous les registres: Sauts acrobatiques, tonnerres d’octaves, triolets articulés comme en pizzicato, accords massifs et gammes horripilantes sur tout le clavier.
La rhapsodie achevée Rachmaninov quitte la Suisse pour la présenter en soliste à Baltimore en novembre, sous la baguette de Stokowski. Le succès lui suggère l’idée d’une adaptation choréographique, et dans une lettre à Michail Fokin il lui explique la quintessence de cette composition sur « l’amour et le mauvais esprit ».

photo non-datée (dom. public) 3ème Symphonie op. 44 (1935/36)
Ereinté après un nouveau marathon de concerts à travers l’Amérique et l’Europe Rachmaninov revient – en compagnie de sa famille – se ressourcer à « Senar », là où l’attend son Steinway, un rivage de rêve, sa barque et le jardin féérique de la propriété. Jouissant d’un séjour décontracté il est pris d’envie de s’attaquer à une nouvelle symphonie, 28 ans après le no. 2 de 1907.
La symphonie no. 3 débute par une ligne horizontale d’un pianissimo au cor, comme l’ « introitus » d’un psaume du plain chant, et ces quelques sons timidement articulés se voient brutalement écrasés par le raz-de-marée du corps orchestral complet avec la jaillissement de gammes et d’accords fff, avant que l’eau se calme pour faire place au 1er thème dans les bois: un chant aérien basé sur le maintien de la quinte. Le développement de la ligne va aboutir avant peu au thème no. 2, thème central du 1er mouvement:

» introitus » et 2ème thème du 1er mouvement
Les violoncelles montent des profondeurs avec leur chant langoureux qui s’élève par la suite jusqu’aux registres aigus, tout en s’accélérant pour buter sur une version martiale du thème, percussion à l’appui, ce qu’on connaît aussi dans les symphonies de Chostakovitch. Après quoi le mouvement déambule dans d’autres structures – peut-être un peu aléatoires: Des figures toc-toc dans les cordes comme base pour des triolets, des lignes chromatiques aux accords diminués montants et descendants, y compris des passages dissonants qui rappellent le 1er thème. Ces éléments étant emportés dans un tourbillon les cuivres claironnent de loin la ligne de l’introduction (« introitus »), avant que le 1er thème réapparaisse dans les bois, combiné cette fois-ci en superposition avec le motif des violoncelles, le tout débouchant sur un accord en douceur ponctué par les cordes dans les graves.
Dans l’ »adagio » les cors reprennent la ligne introductive du 1er mouvement avant que les flûtes se lancent dans des méandres mélodiques descendants:

La suite nous emmène dans un univers féérique porté par des cantilènes quasi éoliennes soutenues par des arpèges à la harpe qui peuvent évoquer la « Schéhérazade » de Rimski-Korsakov. Cependant, la suite avec les pulsations nerveuses et les échafaudages dissonants soulignent la proximité aux oeuvres de Richard Strauss, avant que le mouvement finisse sur un accord aux battements amortis dans les graves.
Pour ouvrir la finale « allegro » Rachmaninov reprend le raz-de-marée du 1er mouvement, avant de se lancer dans un éternel galop:

Suivent des accords ff stridents aux effets percussionnistes, des chants funèbres à la clarinette, puis la reprise de la cavalcade à la hussarde jusqu’à l’explosion finale.
Si son « Paganini » de 1934 a été achevé en quelques semaines, la nouvelle symphonie lui coûte des efforts énormes, un travail d’Hercule. Si bien qu’il signe au bas de la partition: « Achevée, je remercie Dieu. SENAR ». Et dans une lettre à son ami Wladimir Wilshau il évoque l’accueil mitigé de la composition auprès du public américain: « On l’a jouée à New York, à Philadelphia, à Chicago etc., et j’ai assisté moi-même aux deux premiers concerts. L’interprétation était impeccable (…) mais le public et la critique lui on réservé un accueil défavorable (…) Je suis persuadé que cette oeuvre est bonne (…) Quoi qu’il en soit, ma conviction est inébranlable. »
La Troisième de Rachmaninov a néanmoins survécu, trouvant aujourd’hui un public enthousiasmé, comme certains critiques de l’époque l’ont anticipé: « L’oeuvre m’impressionne en tant que représentante du vrai romantisme russe. On est emporté par la beauté de la ligne mélodique des thèmes et de leur développement logique (…) J’irais jusqu’à prétendre que cette symphonie sera aussi populaire que la Cinquième de Tchaïkovsky » (Henry Wood, 1938).

« Senar », La villa blanche à gauche (photo de 1934 par l’aviateur
Walter Mittelholzer (dom. public)Les extraits de partitions sont du domaine public.
joma.zemp@bluewin.ch en avril 2022