
« Nous devons nous préserver de l’espace pour grandir, devenir nous-mêmes, pour vivre nos différences. Nous devons nous donner de l’espace mutuellement pour que nous puissions donner et recevoir des choses aussi belles que les idées, l’ouverture, la dignité, la joie, la guérison et l’inclusion. » – Telle la devise de la violoncelliste qui aimait rigoler éperdument avec ses partenaires chambristes ou avec son professeur William (Bill) Pleeth, qui d’autre part a fait voir la plus grande concentration et l’intimité de ses émotions quand elle jouait le concerto d’Elgar.
On connaît les fragments de la vidéo où durant une répétition du quintette de « La Truite » elle fait le clown avec ses amis Daniel Barenboim, Pinchas Zukerman, Itzhak Perlman et Zubin Metha. Jacqueline (Jackie) du Pré est la personnification de la joie de vivre qu’elle communique à son entourage. On connaît aussi cette interview où elle évoque son enthousiasme à l’âge de 4 ans pour le son d’un violoncelle entendu à la radio auquel sa mère, pianiste professionnelle, a bien voulu répondre en offrant à la petite un petit violoncelle. Partie d’un premier frottement des cordes elle fait des progrès fabuleux à 6 ans à la London Cello School et auprès de William (Bill) Pleeth à partir de 9 ans, le professeur réputé pour sa grande générosité comme pédagogue que Jackie avait admiré lors d’un concert avec le Quatuor Amadeus jouant le quintette de Schubert. Pleeth va l’enseigner pendant sept ans et elle dira à 15 ans, revenue d’une classe d’excellence auprès de Casals à Zermatt : « Bill est bien meilleur comme professeur. Il est mon Cello-Daddy. Toujours. Ce que Casals allait dire, je le savais toujours d’avance. Il voulait que nous jouions immédiatement. »
Pleeth recommande son élève de 11 ans pour une bourse de la fondation Suggia. Devant le jury dirigé par Sir John Barbirolli il vante le talent extraordinaire de Jackie : « Jacqueline du Pré est – à une exception près – la seule enfant que j’ai accueillie dans ma classe. Elle est le talent le plus spectaculaire au violoncelle que j’aie jamais vu et fait preuve d’une étonnante maturité. J’estime qu’elle aura une grande carrière devant elle… »
L’octroi de la bourse couvrira les frais des déplacements pour suivre les cours de William Pleeth, sans parler d’autres faveurs, mais les boursiers sont tenus à travailler leur instrument au moins 4 heures par jour. Jackie abandonne l’école qu’elle a mal supportée pour suivre des cours de langues dans un collège privé, sans pour autant se soumettre à la discipline requise par la fondation Sugga. Pleeth ne s’offusque point du fait que son élève travaille très peu : « Il y a des hommes qu’il ne faut jamais contraindre pour rien, qui savent instinctivement ce qui leur convient le mieux. » Après 4 ans d’enseignement Pleeth parle à son élève de 13 ans du concerto d’Edward Elgar et des Capriccios de Piatti, en priant la mère de Jackie de se procurer les partitions. Jackie les reçoit deux jours avant la prochaine leçon chez Pleeth qui lui propose de déchiffrer avec lui les partitions, mais Jackie lui joue ce Piatti d’une extrême virtuosité et la moitié du concerto d’Elgar déjà par cœur – preuve une fois de plus de son talent hors pairs. Un peu plus tard son professeur dira « qu’elle avait un volcan dans son intérieur qui était sur le point d’éclater. Une fois partie elle était propulsée par une force excitante sans fin. Son talent a tant d’aspects : la mémoire musicale, la vitesse de son développement, le dynamisme de sa personnalité, son feu sacré… »
Sa première entrée sur scène à 12 ans comme soliste remonte à novembre 1957 où elle interprète le concerto de Lalo avec l’orchestre symphonique de la Guildhall Scholl à Londres. Ce concerto lui convient parfaitement avec ses rythmes dansants du dernier mouvement.
Quelle que soit l’admiration que la petite suscite par le niveau de son jeu, son enfance rencontre aussi des moments de déprime. Elle dira plus tard que les autres enfants ne l’aimaient pas, qu’elle était introvertie et « désespérément » timide, que les enfants en profitaient, qu’ils connaissaient l’existence de son violoncelle et qu’ils la taquinaient la-dessus, si bien que l’instrument était devenu son seul ami à qui elle confiait tous ses soucis. Si d’autre part sa mère Iris n’avait pas veillé de si près aux progrès de sa fille le parcours de Jackie n’aurait pas pris cette allure accélérée.
Un jour l’enfant de 13 ans se présente avec le concerto de Saint-Saëns dans une émission télévisée de la BBC où elle rencontre un ami un peu plus âgé qu’elle, le jeune violoniste Peter Thomas qui viendra régulièrement chez les Du Pré pour jouer des trios avec Jackie et sa sœur Hilary au piano ou pour aller se promener avec Jackie. Un jour il lui propose le double concerto de Brahms, promettant d’apprendre sa partie ces prochains jours. Revenu peu après il n’en croit pas ses yeux : Jackie lui joue sa partie par cœur !

à 16 ans – ©E. Auerbach (getty images)
Le 1er mars 1961 deviendra un moment-pivot de sa jeune carrière. Bill Pleeth prépare avec elle un récital qu’elle donnera au Wigmore Hall, mais avant on lui offre un nouveau violoncelle : un Stradivarius de 1673 – un coup de foudre!. Le programme du récital comprend une suite de Bach, des sonates de Händel, de Brahms (mi-mineur) et de Debussy et des danses de De Falla. Du coup la jeune interprète se voit octroyé un statut culte, la presse parle de sa « maturité ineffable », de son « jeu ensorceleur, spontané et merveilleusement discipliné », que le Wigmore Hall a fait découvrir une « artiste de rang international dans le futur. »
Quant au Concerto en mi-mineur d’Edward Elgar, un joyau parmi les œuvres pour violoncelle, sa création du 27 octobre 1919 sous la baguette du compositeur s’était soldée par un échec, le ‘London Symphony Orchestra’ ayant disposé de trop peu de répétitions, si bien que la partition a sombré désormais dans les tiroirs jusqu’à la venue de Jacqueline Du Pré en 1959 qui joue le morceau une première fois à 14 ans au Royal Albert Hall avec un ‘Senior Orchestra’. Trois ans plus tard les orchestres britanniques manifestent leur désir d’inviter la jeune star comme soliste et c’est finalement le ‘BBC Symphony Orchestra’ qui va programmer le concerto d’Elgar avec Jacqueline Du Pré pour le 21 mars 1962 au Royal Festival Hall sous la direction de Rudolf Schwarz. Enthousiasme débridé dans le public et auprès des musiciens de l’orchestre, Jackie est rappelée trois fois et la presse de participer aux éloges : « La soliste nous a donné des cantilènes lisses et réjouissantes (…) elle se balançait selon le rythme et dans les passages rapides elle remuait vigoureusement la tête (…) À mon sens cette œuvre tardive d’Elgar avec son atmosphère automnale devrait nous être présentée par une jeune fille à l’âge printanier. » – Après une autre performance au Royal Alber Hall avec le même orchestre le maestro Sir Malcolm Sargent lui confesse à la sortie du concert : « J’ai dirigé tous les grands violoncellistes, mais je n’ai jamais autant joui d’une performance comme ce soir. »
À 17 ans Jackie passe pour un génie, ce qui ne manquera pas d’avoir son impact sur la vie familiale. Sollicitée et admirée partout la jeune femme risque de passer à côté de la vie normale. C’est pourquoi on la confie à une famille de connaissance qui va l’accueillir volontiers dans sa grande demeure hospitalière au rythme hebdomadaire où elle se familiarise avec le monde de l’adolescence loin du violoncelle. –
À ce stade de maîtrise absolue le moment est venu de consulter les grands maîtres de son instrument. Si les heures passées avec Casals autour du concerto de Saint-Saëns il y a deux ans ne l’ont pas inspirée outre mesure, le contact avec Paul Tortelier va changer la donne.

Paul Tortelier (©bach-cantatas.com) et la School of Music à Dartington

Durant l’été 1962 Tortelier s’engage dans le cadre de la ‘Summer School of Music’ à Dartington, un site idyllique au sud-ouest : C’est tout trouvé ! Jacqueline gagne la sympathie du maître français, si bien qu’elle le prie un jour tard dans la nuit de travailler avec elle Schelomo d’Ernest Bloch. Il hésite, vu qu’on va vers minuit, et lui demande : « Oui, volontiers, mais quand ? » et elle : « Pourquoi pas maintenant ? » et Tortelier de rester avec elle autour de cette partition jusqu’à 02.30 h.
Après un concert Bach à la Westminster Abbey en 1964 avec le claveciniste Georges Malcolm le critique du Guardian souligne la parenté de l’interprétation entre Tortelier et la Du Pré, ce qui ne manque pas d’irriter Jackie qui ne veut pas passer comme ‘copie’ du maître.
Les prestations à son jeune âge ont fait mouche et les grands noms du monde musical s’affairent autour de Miss Du Pré pour l’associer à leurs programmes. Yehudi Menuhin, qui l’a entendue au Royal College, l’invite à participer à un récital de trio avec lui et sa sœur Hephzibah et plus tard aux concerts de la ‘Alberto Lysy Camerata’, en compagnie de Maurice Gendron, pour jouer le Quintette de Schubert et le 1er Sextuor de Brahms.

Sir John Barbirolli et la soliste durant l’enregistrement du concerto d’Elgar en 1960 (©EMI Classics)
Parmi les chefs d’orchestre ce sera Sir John Barbirolli qui va consacrer le concerto d’Elgar comme une œuvre quasiment « composée sur mesure » pour Jacqueline Du Pré. Après une première exécution en avril 1965 au Royal Festival Hall le concerto sera enregistré aussitôt avec l’Orchestre Symphonique de Londres (voir ci-après).
À côté de ses engagements comme soliste Jackie se lance avec enthousiasme dans la musique de chambre, avant tout en partenariat avec le jeune pianiste Stephen Bishop (Kovacevich) avec qui elle donne plusieurs récitals, en partie enregistrés par la BBC : les sonates de Bach, Beethoven, Brahms, Franck, Debussy et Britten. Les récitals se multiplient pendant plusieurs saisons et le duo se présente également en Allemagne, au Portugal – où les deux se lient d’amitié avec Nelson Freire – et aux Etats-Unis. De retour en Angleterre Jackie se réjouit de passer des heures décontractées avec le cercle d’amis autour de son pianiste.
En 1965 l’Angleterre va créer un Comité d’échange scolaire avec l’URSS qui permettra à deux jeunes musiciens de faire un séjour d’études au Conservatoire de Moscou. Jacqueline Du Pré et son amie Elizabeth Wilson, violoncelliste comme elle et plus tard sa biographe, sont les premières boursières. Rostropovitch avait déjà gagné une énorme popularité en Union Soviétique et autant lors de ses tournées en Europe après la mort de Staline dans les années 1950. Comme il a pu entendre Jackie déjà deux fois à l’occasion de ses passages à Londres il veut bien la recevoir à Moscou. En janvier 1961 elle atterrit à Moscou par un froid sibérique. Heureusement que son amie Elizabeth, arrivée quelques semaines avant, veille au bon déroulement de cette aventure. Les deux Anglaises sont accueillies dans la classe du professeur où l’on se prépare au concours Tchaïkovski. Une partie des leçons de Jackie ont lieu chez Rostropovitch en privé, et à la question ce qu’elle désire apprendre avec lui elle répond : « la technique », si bien qu’il lui propose la Symphonie concertante op. 125 de Prokofiev, une œuvre techniquement ambitieuse que le compositeur avait écrite pour Rostropovitch. Selon le témoignage de son amie Elizabeth Jackie semble avoir littéralement électrisé la classe : Son jeu décontracté et sa personne exubérante et radieuse suscitent la stupéfaction auprès des autres élèves, marqués, eux, par une jeunesse figée sous le régime stalinien. Parmi les autres disciples elle se lie d’amitié avec Nathalia Gutman et David Geringas. Les cours avec Rostropovitch sont exigeants : le maître est connu pour son esprit alerte, son immense horizon culturel et son débit vivacissimo, ce qui convient parfaitement à Jackie qui adopte illlico ses conseils (Mischa Maisky dira plus tard que Rostropovitch était plus inspirant dans son enseignement que par son jeu). Jackie se penche sur les partitions de Britten, de Chostakovitch et de Prokofiev dont elle a la chance de connaître le fils Oleg qui parle français et anglais, qui est fier d’emmener cette jeune Anglaise à la chevelure dorée sur de longs circuits en tram, à la stupéfaction des Moscovites.

rigoler avec Rostropovitch (©CMUSE)
En dehors des leçons le séjour de Jackie à Moscou est pimenté de nombreux moments de relaxe. Rostropovitch invite toute la classe dans son appartement ou alors au ‘Moscow Cello Club’ où il se donne les allures d’un amuseur, jouant au piano des tangos pour faire danser tout le monde et il s’agit d’apprendre la bonne manière d’avaler la vodka. Quant à son impact sur le développement de Jackie elle retient qu’il est très inspirant, qu’elle a développé plus de vigueur, mais qu’il n’aime pas quand elle se lance dans des tempi « hystériques » comme il dit à propos du dernier mouvement du concerto de Schumann qu’elle avait joué trop vite.
L’année scolaire du Conservatoire se conclut par un concert public dans la grande salle. Rostropovitch dirige l’orchestre du conservatoire, Jackie interprète le 1er concerto de Haydn, ce qui suscite des réactions enthousiastes auprès du public moscovite. – L’admiration entre le maître et l’élève est mutuelle : Rostropovitch respecte entièrement la personnalité de Jackie, en admirant comment la musique se transmet chez elle directement de l’oreille intérieure et devient communication. Lors d’un repas d’adieu il lui confesse : « Il y a de nombreux violoncellistes de ma génération qui me dépassent, mais ce n’est que vous, Jackusenska, qui jouez mieux que moi parmi la jeune génération. »
Avec ce compliment mémorable en poche Jacqueline Du Pré retourne en juin à Londres, retrouvant sa famille et les amis, heureuse d’avoir du temps devant elle sans engagements. Ses agents lui proposent de nouveaux enregistrements pour le mois d’octobre (des concertos, des sonates avec Stephen Bishop et le quintette de Schubert avec Menuhin). Il s’agit de signer des contrats avec le label EMI. La date du concerto de Delius sera reportée, Jackie souffrant d’une mononucléose contractée en été. Elle est accueillie dans la maison des Ts’ong, des hôtes qui réunissent toute une panoplie d’artistes pour faire de la musique de chambre, pour discuter musique, pour commenter les évènements culturels. C’est là que surgit un jour Danel Barenboim, le jeune pianiste internationalement connu qui se prépare à une carrière de chef d’orchestre et qui en ce moment souffre également d’une mononucléose, si bien que les premiers sujets d’entretien avec la belle Jackie frôlent le ridicule: Comme deux octogénaires ils se racontent mutuellement leurs symptômes. Mais il y a lieu de supposer que la santé n’est pas resté leur seul point commun. Elle invite Daniel à venir rejoindre le cénacle chez les Ts’ong pour jouer – et la sonate de C. Franck sera leur première performance comme duo. Le charme a opéré – et l’on connaît la suite. Pour l’instant Jackie est programmée à Prague, en Pologne et à Moscou avec l’orchestre de la BBC et Sir John Barbirolli. Aux programmes : le concerto d’Elgar plusieurs fois et quelques récitals à Moscou, une tournée aux États-Unis au printemps 1967 avec le concerto de Schumann (avec Leonard Bernstein et le New York Philharmonic) et au Canada avec Saint-Saëns et Elgar, puis une série de récitals avec Stephen Bishop (Brahms et Beethoven). – De retour à Londres en avril c’est le début de la collaboration avec l’English Chamber Orchestra que Daniel Barenboim dirige depuis deux ans : les concertos de Boccherini et de Haydn. Les membres de l’orchestre sont comme magnétisés par la nouvelle soliste. Ainsi la violoncelliste Anita Lasker-Wallfisch (la rescapée d’Auschwitz et de Bergen-Belsen) estime que « Jackie jouait comme si ce n’était rien, plutôt comme si elle était en transe. Tout se passait de façon si naturelle. »

Jackie est parachutée dans la cohorte ‘Barenboim and friends’ : Itzhak Perlman, Pinchas Zukerman et Zubin Metha – les amis avec qui elle prépare le quintette ‘La Truite’ de Schubert, des répétitions qui sont farcies de clowneries, le rayonnement de Jackie et son sourire créent une atmosphère de détente. Dès lors ses amis l’appellent « Smiley ». Dès que Daniel annonce leurs noces prévues pour cet été en Israël, la presse anglaise et américaine multiplie les éloges à propos de ce couple parfaitement synchronisé, talentueux et exubérant, le comparant avec Robert et Clara Schumann. Le monde déclenche un culte autour des deux artistes dont le calendrier pour l’année est très chargé, mais d’abord il s’agit d’organiser le mariage. Jackie se convertira au judaïsme, au grand dam de sa famille, et le 27 mais 1967 on atterrit à Tel Aviv. Le pays est hanté par une guerre imminente, une raison de plus pour Daniel de le rejoindre. Les concerts avec le Israel Philharmonic que Daniel dirige pour la première fois ne se déroulent pas sans embarras : la Guerre des Six Jours vient d’éclater, les répétitions sont interrompues par les sirènes et le public qui entend Jackie jouer les concertos de Saint-Saëns et de Schumann est plein de soucis pour la jeunesse mobilisée sur le front.

les noces à Jérusalem (©wikiwand.com)
Les noces ont lieu le lendemain de la victoire à Jérusalem, une cérémonie matrimoniale selon les rites religieux. Jackie se souviendra de sa conversion express: « Je devais me baigner, me laver les cheveux et les ongles, et puis j’ai dû immerger toute nue dans une bassine. On m’a dit comment il fallait se plier pour que l’eau vous pénètre partout. Ensuite le rabbin a prononcé une prière hébraïque et j’ai reçu un nom juif : Shulamit. Et alors je suis sortie avec mes cheveux dégoulinants pour passer à la cérémonie. » Les festivités se répercutent dans la ville de Jérusalem et Ben Gurion et Moshé Dayan font partie des invités à l’hôtel King David.
Et la lune de miel ? …pas le temps ! Les engagements s’accumulent, les tournées à travers le monde avec Daniel s’échelonnent sans relâche. De nos jours la boîte de son instrument serait tapissée d’autocollants : Etats-Unis, Canada, Italie, Allemagne, Autriche, Italie, Espagne, Portugal, Australie, Nouvelle Zélande, Israël, sans parler des tournées à travers l’Angleterre. Elle joue partout le répertoire classique de Boccherini à Lalo, plutôt récalcitrante quand on lui propose des pièces contemporaines. « Je n’irais pas plus loin que jusqu’à Bartok » dit-elle un jour.
La vie du couple, fortement mouvementée par les entreprises et les manières conviviales de Daniel, semble correspondre à un idéal : le jeune mari hyperactif et débordant d’énergie, Jackie toujours radieuse, toujours souriante, ce qui contribue visiblement à ‘adoucir’ la personnalité de Daniel, le mari fidèle à la tradition de sa propre famille, à qui il incombe de protéger son épouse contre les furies du monde. Cependant, ces interminables voyages entre les continents et les concerts comme soliste sous la baguette de Daniel ou comme chambriste en duo avec lui dépassent de plus en plus ses moyens physiques. Elle parle souvent des fatigues, du manque de sommeil, et un jour, après le concert à Rome, elle rencontre un ancien camarade de classe devenu psychiatre, qui vient lui parler et qui découvre une Jackie déprimée et solitaire, déçue de la vie du couple à côté d’un Daniel toujours entouré d’une bande d’amis où elle se sent parfois marginalisée. Mais les engagements communs continuent d’enthousiasmer l’audience, et l’année Beethoven 1970 leur réserve de nombreux concerts et enregistrements marathon en Amérique et en Angleterre : les 5 sonates avec Daniel, les grands trios avec le concours de P. Zukerman ou le triple concerto, à côté de quelques autres performances comme soliste avec d’autres chefs, comme p.ex. le Schumann à Toronto sous la baguette de Karel Ancerl (rescapé de Terézin et Auschwitz), un concert dont le critique dit qu’elle « trouve dans le concerto de Schumann tous les éléments d’un lyrisme intime qui aboutit aux grands lignes mélodiques. Elle est, pour tout dire, le chanteur qui compose son chant. »
C’est pendant cette période où apparaissent les premiers symptômes de sa future maladie : exténuée et troublée par moments elle va consulter un psychiatre, tout en confiant ses angoisses à la famille de sa sœur Hilary qui habite à la campagne et qui l’invite à passer des séjours en France dans une cabane primitive dans les montages. C’est là que Jackie est envahie par des folies, désespérée de sa vie et de la maladie qui s’annonce. Ce n’est que le mari de Hilary qui réussit à la remettre sur pied. Mais au cours du temps les symptômes semblent disparaître et elle se remet à jouer en 1972, le concerto de Lalo en Amérique et au Canada et à Londres, les grands trios avec Daniel et Pinchas Zukerman en Israël, les sonates de Brahms, Debussy et Chopin avec Daniel à New York.
En février 1973 le New York Philharmonic avec Leonard Bernstein affiche au programme le double concerto de Brahms avec Pinchas Zukerman et Jacqueline Du Pré en solistes. Les répétitions se révèlent désastreuses, Jackie a perdu la sensibilité tactile et le concert est un fiasco, elle ne sent rien sur les cordes. Zukerman décrit son jeu comme désordonné, au son grattant. Bernstein veille à ce qu’on la porte chez un médecin. – On annule les concerts suivants, on quitte New York précipitamment, le diagnostic de la multiple sclérose sera établi plus tard à Londres, et le Daily Mail notera : « Une tragédie à déchirer le cœur vient d’anéantir les plans de la plus grande violoncellistes Jacqueline Du Pré de retourner sur les plateaux internationaux. Miss Du Pré, l’épouse de 28 ans du maestro Daniel Barenboim, apprend qu’elle souffre de la multiple sclérose et qu’elle ne pourra plus jamais jouer en public. »

16 nov. 1980 : La visite du Prince Charles, qui l’avait déjà entendue jouer et rencontrée comme petit garçon (©PA Images-gettyimages)
Dans un premier temps à l’hôpital Jackie se cramponne à l’idée qu’elle a peut-être une forme légère de la maladie. Elle s’accommode à un noueau quotdien dans la nouvelle maison que Daniel vient d’acheter à l’ouest de Londres. Les parents viennent déménager non loin de là, si bien que Jackie est toujours entourée de ses proches. On la soutient dans les besognes et les consultations du psychiatre l’aident à accepter son sort. De plus les traitements à l’hôpital semblent d’abord prometteux. Les lettres du monde entier viennent lui témoigner de l’admiration, souvent accompagnées de conseils pour des traitements alternatifs. Pendant très longtemps elle tache de minimiser l’ampleur de sa maladie, affichant toujours un air de confiance. Mais lors d’une nouvelle thérapie pratiquée à New York elle supplie son frère Piers de venir la rejoindre. Elle est au bord du désespoir, sachant maintenant qu’elle ne vaincra pas la maladie, qu’elle mourra tôt ou tard. De retour à Londres elle est d’abord hospitalisée avant de pouvoir s’installer dans une villa que la ballerine Margot Fonteyn vient de lui offrir, une demeure aménagée selon les besoins d’un fauteuil roulant. Au cours de l’année 1975 Jackie retrouve le courage de se montrer publiquement, de donner des conférences et de contacter d’autres personnes paralysées. La famille royale lui décerne l’Ordre du Royaume Britannique et sur le podium du Royal Festival Hall (la place de ses grands triomphes d’avant comme soliste) elle parle devant d’autres patients de ses nouvelles activités comme pédagogue. Daniel fait la navette entre Londres et Paris où il est à la tête de l’Orchestre de Paris et Jackie est désormais entourée des soins de son amie Ruth Ann Cannings qui l’accompagne durant les sorties au théâtre ou au concert. Jackie aime la visite de ses amis et elle retrouve de nouvelles énergies. Elle dirige des classes d’excellence et perfectionne son vocabulaire, vu qu’elle doit verbaliser les moindres nuances de l’interprétation.
Pour lui offrir une nouvelle entrée sur scène, Daniel prépare une exécution publique de « Pierre et le Loup » de Prokofiev avec Jackie dans le rôle de la narratrice, un concert qui allait jeter les bases d’une ‘Société de Recherche-Jacqueline-du-Pré’ pour la multiple sclérose. De plus une profonde amitié avec son collègue Moray Welsh lui donne du réconfort. Après avoir entendu la nouvelle de la maladie de Jackie il a renoué le contact avec son ancienne amie, l’accompagne maintenant lors des promenades en poussant le fauteuil. En 1980 il organise une émission radiophonique pour la BBC où il invite des personnalités connues qui présenteront leurs poèmes et récits favoris.
A partir de 1983 la maladie lui enlève progressivement ses facultés et Daniel trouve un nouvel appartement au rez-de-chaussée où elle rencontre moins d’obstacles. Sa charge auprès de l’Orchestre de Paris le retient davantage en France, mais dès qu’il peut il va retrouver Jackie à Londres. Ce que disent tous les membres de la famille qui viennent régulièrement pour des visites : Jackie est devenue toujours plus rancunière, elle aime choquer les visiteurs, voire même les blesser par des remarques désobligeantes, voire acerbes – probablement l’un des effets de son cerveau ravagé, de son désespoir. Sa sœur Hilary et son frère Piers ne l’abandonnent pas, leurs visites peuvent déboucher malgré tout sur des drôleries, même lorsque Jackie n’arrivent presque plus à articuler des mots. Pendant les derniers jours en octobre 1987 Ruth Ann Cannings reste auprès de Jackie et Hilary et Pears la rejoignent dans son lit où elle ne bouge presque plus.

La nouvelle de sa mort imminente a mobilisé le grand monde qui vient encombrer l’appartement de Jackie. Le 19 octobre elle s’éteint vers le soir, peu après que Daniel venu de Paris a pu la rejoindre. Les funérailles à la synagogue réunissent les grands musiciens et la crème du monde culturel, son cercueil disparait sous une montagne de fleurs dans le cimetière juif de Londres. – La radio et la télévision rendent hommage à Jacqueline Du Pré le soir de l’enterrement.
Pourquoi le concerto en mi-mineur d’Edward Elgar est-il si intimement lié à Jacquline du Pré ? A part le fait qu’elle est la première à avoir récupéré cette œuvre de l’oubli, son interprétation passe pour géniale, en établissant les normes pour les futurs violoncellistes. Elle l’a jouée mille fois dans le monde et l’enregistrement avec Sir John Barbirolli à la tête du London Symphony Orchestra en 1965 peut nous servir de référence.

La soliste de 20 ans jouant le concerto d’Elgar (© gettyimages.co.uk)
Le compositeur aurait-il eu le double concerto de Brahms à l’oreille, cette puissante cadence du violoncelle tout au début dans les graves ? Son introduction met en tout cas en valeur les potentialités sonores de l’instrument en quelques secondes, avant que l’orchestre s’y mêle :

Jacqueline du Pré nous livre ici ses accords martialement frappés et tenus sous tension, puis la courbe mélodique très accentuées avec ses pauses de suspension, avant que le Si posé sur la corde de Do aboutisse au glissando spectaculaire vers la tonique en bas. Ce récitatif évoque avec peu de notes une atmosphère de mystère et d’angoisse. – Après que le registre de l’alto et du violoncelle a introduit le thème principal du mouvement, la soliste le reprend comme chant élégiaque dans les aigus pour prendre de l’ampleur en descendant dans les graves :

Suite à de charmants dialogues avec les clarinettes notre soliste revient vers le thème en lui donnant cette fois un caractère mystérieux dans les aigus et presque sans vibrato, comme contraste aux passages dramatiques au fortissimo dans les plus hautes positions où elle sait toujours d’imposer contre les tuttis corsés de l’orchestre. – Après un bref scherzando où la soliste s’envole en toute vitesse avec son spiccato ininterrompu l’Adagio lui permet de faire chanter son instrument le long d’une cantilène lyrique où elle excelle par l’expression de toute son émotionnalité.

Elle fait chanter directement son cœur, son vibrato serré et le pas légèrement retardé dans les grands intervalles soulignent la charge intérieure de ces mélismes. Le final lui offre un plateau de danse au jeu énergique, pointé et syncopé de l’archet, un drive qu’elle avait déjà savouré à 13 ans en jouant le dernier mouvement du concerto de Lalo :

Lalo : danse allègre dans le final

Elgar : un thème de danse enjouée au départ repris plus loin ici avec « férocité »
La partie de la soliste oscille ensuite entre ces lignes sautillantes et des mélismes nostalgiques au rallentando, avant de réexposer au pénultième échelon la cadence initiale du concerto, une issue puissante pour rappeler le caractère songeur et mystérieux de l’œuvre.

Cover du disque de l’enregistrement de 1965
S O U R C E S :
Carol Easton, Jacqueline du Pré, a biography, Edmundsbury Press Ltd, Suffolk 1989
Elizabeth Wilson, Jacqueline du Pré, her life, her music, her legend, Arcade Publishing, New York 1999
Hilary du Pré + Piers du Pré, Jacquline du Pré, A Genius in the Family, An intimate Memoir of Jacquline du Pré, éd. Vintage, London 1997 (traduction allemande 1999 chez Ullstein, Berlin)
William Wordworth, Jacquline du Pré – Impressions, The Vanguard Press, New York 1983
l’enregistrement de 1965 avec Sir John Barbirolli
Laisser un commentaire