Félicien David – du Lubéron via Paris vers l’Orient

Joseph Zemp

Raymond Bonheur: Félicien David (© Mairie de Saint-Germain-en-Laye)

Cadenet est une bourgade de la Provence à proximité de Lourmarin (dernier séjour d’Albert Camus). On y a commémoré le 150e anniversaire de la mort du musicien romantique Félicien David, né en 1810 et mort en 1876. Tout comme le souvenir du troubadour Cadenet du 12e siècle, celui de leur compositeur du 19e siècle est à l’origine des lieux de mémoire dans le site (maison natale, nom d’une rue…).

Orphelin en bas-âge le petit Félicien surprend les fidèles de la cathédrale de Saint-Sauveur à Aix-en-Provence par sa voix cristalline. Le jeune homme tâche de se construire une carrière au théâtre d’Aix et comme maître de chapelle à la cathédrale, mais ces fonctions en province lui semblent trop peu prometteuses. Avec un maigre pécule de son oncle sa ‘montée à Paris’ va élargir son horizon et lui permettre d’entrer dans le grand monde de la musique. Muni de quelques compositions en poche comme ouvrage de compagnon il se présente au redoutable directeur du Conservatoire Luigi Cherubini qui veut bien le confier aux professeurs Millault et Reicha. L’étudiant de 20 ans ne mène pas une vie monastique. Les rumeurs de ses amours suscitent la méfiance de son oncle qui va lui couper ses subsides. Démuni de tout David essaie de rester à flot en donnant des leçons de piano et de solfège.

Les contacts avec le peintre Pol Justus le rapprochent du cénacle des Saint-Simoniens domiciliés dans une demeure de Ménilmontant. Les adhérents à la doctrine de Saint-Simon, quelques centaines en 1831, professent la philanthropie et observent dans leurs réunions de plusieurs rites solennels qui vont souder leur communauté, souvent à l’ébahissement du public parisien. La musique et la danse y sont destinées à célébrer la vie, à doter même le travail d’une brise de bonheur. L’artiste y remplit la mission d’élever le peuple au niveau de la félicité. Les ouvriers sont considérés comme une cohorte pacifique, heureux du travail à accomplir et en bonne entente avec le prochain. Parmi les visiteurs du cénacle on voit surgir Mendelssohn, Berlioz ou Liszt, qui s’y lie d’amitié avec Heinrich Heine.

D’où vient la fascination pour l’Orient ? Depuis la campagne de Napoléon en Égypte de 1798 l’aventure orientale s’inscrit dans la biographie de nombreux poètes : Chateaubriand et son voyage en 1806-1807 en Égypte en passant par la Turquie et la Grèce. Mais c’est surtout la publication des Orientales de Victor Hugo en 1829 qui déclenche le virus de l’orientalisme au sein des Saint-Simoniens, sans parler de nombreux tableaux célébrant le monde oriental à l’époque (Ingres et les Odalisques, Delacroix et son regard sur la vie au Maroc et en Algérie).

Félicien part avec 13 autres disciples par un froid hivernal en décembre 1832 en direction de Marseille, aux escales à Lyon, à Valence et à Arles. En mars 1833 on organise un festin d’adieux en compagnie des Marseillais où David se fait applaudir comme pianiste. Le navire porte les voyageurs d’abord à Constantinople, puis à Smyrne, la ville que David quitte avec les ébauches de sa compositions Les Brises d’Orient en poche. Les escales de Jaffa et d’Alexandrie précèdent au séjour prolongé Au Caire, la ville exotique par excellence dont les charmes vont enthousiasmer plus tard Nerval, Du Camp et Flaubert. Le Caire comme hotspot du commerce, un carrefour des populations du monde et un lieu de réjouissances. Félicien David donne des concerts au piano, ce qui suscite l’intérêt du vice-roi Méhémet Ali pendant que le guide des Saint-Simoniens aborde l’ingénieur Ferdinand de Lesseps pour lui soumettre l’idée d’un canal comme « ouverture entre deux continents », mais Méhémet favorise pour le moment un grand barrage en vue d’une irrigation de la vallée du Nil. Le passage de nos voyageurs est accompagné de rumeurs sur la moralité de ces visiteurs de Paris qui se livrent à des libations, entourés des belles esclaves et des jeunes femmes venues de France. A la mi-août 1835 l’on célèbre l’anniversaire de Napoléon : une joyeuse ripaille où on se sert copieusement du hachisch, savourant l’ambiance pimentée de lueurs érotiques, les danses des Égyptiennes à l’appui :

La danse légère de l’Égyptienne, innocente au départ, prend du souffle plus loin pour aboutir à des tours vigoureux aux octaves de tonnerre. – La peste de 1835 précipite le départ de la majorité des Saint-Simoniens, mais le séjour égyptien a eu un impact sur leur futur : On lit le Coran, on s’habille à la turque, certains se convertissent à l’islam. Pour son retour à Paris Félicien David évite la ville d’Alexandrie où sévit la peste. Son parcours le conduit à Beyrouth en passant par Gaza, Jaffa, Jérusalem, Accra et Sidon. Gaza lui paraît d’une beauté sans pareil avec ses jardins ombragés, ses oliviers, les mosquées au milieu des palmiers et des fontaines (!). De Beyrouth il s’agit de traverser la Méditerranée direction Livourne où leur navire est retenu en quarantaine. En fuite de la peste égyptienne David arrive un jour à Aix où sévit le choléra, mais dans sa région d’origine au bord de la Durance il retrouve sa famille et ses amis auxquels il parle des inspirations qu’il a pu trouver en Orient. De retour à Paris David se voit démuni de ressources, il donne quelques leçons et publie à ses frais Les Mélodies orientales et Les Brises d’Orient. Malheureux comme tout il rencontre un jour un vieux compagnon de son voyage à Smyrne qui le loge chez lui pendant quatre ans à la campagne, non loin de Paris. David fait la navette entre ce lieu et la capitale à pied, un parcours de 32 kilomètres, pour donner des leçons et pour rencontrer quelques amis, parmi lesquels le violoniste Armengaud pour qui il compose Les Saisons et des quintettes à cordes.    

Après une dizaine d’années de distance il est toujours hanté par ses souvenirs de voyage, il faut absolument les mouler dans une œuvre de grand format. C’est en 1844 que le compositeur met en musique sa vision d’une traversée du désert par une caravane arabe. Ce sera Le Désert, sa première composition d’envergure et son plus grand triomphe, une œuvre monumentale qu’il appelle Ode symphonique, pour orchestre, chœur, solistes et un récitant.

Les cordes introduisent la scène au pianissimo : pendant que les 2e violons et les altos tiennent un do sans interruption le long de 38 mesures, les violoncelles et les contrebasses articulent une ligne descendante au ralenti – un chant de baleine, n’était le titre Le Désert ! Dans l’étendue des sables surgit la voix du récitant qui parle de l’infini et de « l’esprit exalté devant tant de grandeur… » – et un chœur d’hommes de chanter la gloire d’Allah : « Allah, à toi je rends hommages…toi seul es glorieux… » (un ‘Allahu Akbar’ 150 ans avant la terreur islamiste de nos jours !). La louange de Dieu progresse dans le chœur jusqu’au paroxysme : le cri du nom d’Allah répété à l’infini et à l’unisson sur le do qui plane au-dessus des harmonies qui changent le long d’un structure homophone appellative. – Une marche allègre évoque ensuite l’avancée paisible de la caravane : « Allons, marchons – allons, trottons dans l’air pur… » lorsque s’annonce une tempête et que le récitant s’alarme : « Voici l’impétueuse trombe au souffle aride et dévorant…Allah, pitié pour les croyants, l’ange de la mort plane sur nos têtes. » L’orchestre est en ébullition, moyennant des crescendos puissants et des gammes chromatiques qui accompagnent les implorations du chœur. – Hector Berlioz installé au premier rang lors de la création au Conservatoire en décembre 1844 en est fortement impressionné, comparant cette scène à l’orage de la 6ème symphonie de Beethoven. – La deuxième partie intitulée La Nuit nous baigne dans une atmosphère idyllique sous l’»Étoile de Vénus » où un jeune Arabe (ténor) élève sa voix pour son ‘Hymne à la nuit’, une mélodie pour laquelle les critiques ont trouvé les termes les plus élogieux : « admirable »… »suave »… »voluptueuse ».

                  extrait de cet hymne à la nuit en en la-bémol majeur ‘suave’

      Après une nuit rêveuse le soleil pointe à l’horizon lointain, ce que David évoque dans la troisième partie par un trémolo au pianissimo qui va s’intensifiant, avant que s’élève la voix du Muezzin : « As Salam Alek / Aleikoum El Salam / Allah Hou Akbar », une cantilène où surgit l’intervalle arabe d’un quart de ton :

Notre Ode symphonique se termine par l’image de la caravane qui disparait dans l’étendue au loin.

La création du Désert remporte un succès retentissant. On réclame le compositeur sur la scène, le public est extasié et les critiques ne font que redoubler les compliments. Tel Théophile Gauthier après le concert dans la presse : « Oui, David, ce que vous avez fait est très grand, très neuf, très noble et très beau (…) Nous avons été frappés d’admiration, touchés, entraînés, écrasés. » L’œuvre sera repris ailleurs en France et en Allemagne (Bade, Francfort, Berlin, Bonn, Mannheim, Munich) et à Vienne. Elle comble les attentes d’un public friand de la musique « à programme ». De là l’enthousiasme de Berlioz.

Félicien David est au faîte de la gloire. Ses amis saint-simoniens lui suggèrent de nouveaux sujets, comme p.ex. un oratorio sur Christophe Colomb que le compositeur réalise en 1847, mais dont le succès reste modeste, la critique le trouvant trop long, un peu lassant, contrairement au roi Louis-Philippe qui accroche la croix de la Légion d’honneur au revers de David. L’opéra La Perle du Brésil de 1851 est soutenu par les amis saint-simoniens et joué une centaine de fois, mais cette fois-ci Berlioz n’y trouve rien de valable. Heureusement que Herculanum de 1859 réussit à enthousiasmer Napoléon III qui offre au compositeur une pension et lui décerne le grade d’officier de la Légion d’honneur.

(©alamy.com)

Le vrai coup de tête lui a réussi avec son opéra de 1862 : Lalla-Roukh – une autre évasion vers des terres exotiques, cette fois dans le Cashmir. La princesse hindoue Lalla-Roukh est promise au roi de Samarcande. En route vers le palais du roi sa caravane rencontre un poète dont elle tombe aussitôt amoureuse, promettant de l’épouser à la place du roi et de vivre avec lui à la campagne. Arrivée au palais elle est accueillie par le roi qu’elle reconnaît aussitôt: C’est le roi Nourredin de Samarcande qui s’était introduit incognito dans la caravane comme poète. – L’ouverture fait résonner l’appel d’un cor à deux reprises, à l’écho des flûtes et suivi plus loin par une mélodie suave dans les violons – une entrée féérique:

Pourtant – cette ouverture ne manque pas de passages trépidants à la Rossini, où les cordes accompagnent en tambourinant les interjections aigues dans les flûtes. Mais le calme revient pour assurer la transition vers la première scène de l’opéra qui frôle le kitsch : « C’est le pays des roses, ici il faut s’arrêter… » – tel le chœur de la caravane qui s’apprête à faire escale.

                                                   paysage du Kashmir

Et la belle princesse s’introduit avec une mélodie de charme qui alterne entre le ré-mineur et le fa-majeur, soutenue délicatement et avec retenue des cordes. Elle évoque ses rêves d’autrefois dans le palais royal sous la clarté des étoiles…

Le lendemain après la rencontre amoureuse avec le poète inconnu la caravane s’approche de Samarcande. Le soprano de Lalla-Roukh débute par un récital qui signale sa situation désespérée : « Je maudis mon destin…ô nuit d’amour, ô nuit d’enchantement… » – son ‘chant de cygne’ prend des tours dramatiques, « ô nuit d’ivresse » comme mélisme répété à l’infini et répercuté en écho dans les bois ou les cors. Plus le moment de la rencontre de son futur mari approche, plus elle s’avise de lui déclarer sonrefus, plus l’orchestre se met en branle.

Samarcande (©ouzbekistan-roads.fr)

Arrivée au palais du roi Lalla Roukh se confronte à une mer de diamants qui lui sont destinés et dont le chœur vante la valeur. L’eunuque Baskir (baryton) se lamente de sa position inconfortable, un numéro d’opéra bouffe propre à détendre le public. L’apparition de Nourreddin le roi ne s’accompagne nullement de pompe, au contraire : il se lance dans une barcarolle amoureuse accompagnée seulement du 6/8 des harpes, un chant des plus langoureux qui soit :

« …ma bien-aimée – L’âme charmée – Je veux entendre encore ta douce voix… »

Lorsque Lalla-Roukh réalise que le roi est son amoureux de la nuit passé elle intervient dans le chœur sur ton joyeux rythmé avec allégresse – le happy-end parfait.

Comment expliquer le grand succès de cet opéra ? On y est frappé par la limpidité des structures sans polyphonie, par les passages orchestraux sculptés en bloc et les cantilènes superbes dans les bois, par les mélodies des solistes facilement mémorables, confinées dans leur tonalité majeure et la parallèle et aux modulations parcimonieuses qui entrent directement au cœur du public. – Lalla Roukh sera joué bientôt également en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Hongrie, en Pologne, en Suède, en Italie, en Russie.

Neanmoins, la carrière de David n’est pas de longue durée. Ses œuvres sont ombragées par Verdi, Berlioz et Offenbach dans le Paris des années 1860-1870. En fin de compte il n’est peut-être pas assez innovatif, en manque d’effets de surprises. – David se retire de la vie parisienne et se loge chez la veuve d’un de ses amis à Saint-Germain-en-Laye où il mourra (il y a 150 ans) le 29 août 1876.

Dernière demeure du compositeur au 29, rue des Monts-Grevêts à Saint-Germain-en-Laye

                    Le tombeau de Félicien David Au Pecq

S O U R C E  :

Arlette Millard, Félicien David et l’aventure saint-simonienne en Orient, Les Presses Franciliennes, Paris 2005

(joma.zemp@bluewin.ch)

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